Un beau livre signé Emmanuel Roussel

Courses / 13.10.2019

Un beau livre signé Emmanuel Roussel

Notre confrère Emmanuel Roussel, cofondateur de JDG, publie aux éditions Amphora le livre Au cœur des courses hippiques, vibrez au rythme de la saison, en collaboration avec Laurent Dyga, animateur de l’agence ScoopDyga. Succès garanti.

Jour de Galop. – Comment l’idée de ce livre est-elle née ?

Emmanuel Roussel. – L’idée vient de Laurent Dyga, et de l’agence Icon Sports. Il a été contacté par Amphora, un éditeur qui a déjà publié beaucoup de livres dans le monde du sport. Amphora avait envie de faire un livre sur le sport hippique au sens large du terme. Laurent, par pur effet de sa bonté, a dit aux responsables d'Amphora qu’il connaissait quelqu’un sachant écrire et j’ai rejoint le projet…                   

Quel était le concept de départ ?

Il s’agissait d’un album reposant surtout sur l’image. J’ai essayé de faire évoluer ça en parlant avec Renaud Dubois, l’éditeur, et son équipe. J’ai voulu tout traiter : plat, trot, obstacle, ventes, paris, France, international, etc. Il n’y a qu’en France que le grand public s’intéresse aussi peu à ce qu'il se passe dans les autres pays. Même au Japon, qui semble très replié sur lui-même, les fans de course suivent aussi ce qu'il se passe ailleurs. Il me semble que c’est lié à la culture du tiercé et du pronostic. Les journalistes s’y sont très vite enfermés. Et les autres n’ont parlé qu’avec leurs copains professionnels. On ne va pas très loin avec une presse pareille.

Pour revenir au livre, j’ai choisi de traiter une année de compétition et d’élevage en partant du mois de juin, parce que c’est là que tout commence et que tout finit. Juin, ce sont à la fois les classiques et la fin des naissances. J’ai aussi souhaité cette construction mois par mois pour montrer que l’on court partout et tout le temps à haut niveau dans le monde. Regardez bien : rares sont les semaines où il n’y a pas une grande course quelque part.

En tournant les pages, on a effectivement une impression de foisonnement. Comment avez-vous fait le tri ?

J’ai essayé de mettre tout ce que j’ai aimé et connu. Ou presque : dans une carrière de journaliste hippique, dans les années 1990-2000, on a vu des choses que les moins de 18 ans n’ont pas à savoir (rires) ! Alors il en manque forcément. Mais l’essentiel est là, depuis mes débuts au trot jusqu’à aujourd’hui…

On l’oublie souvent, parce que vous êtes très connu au galop, mais vous venez du monde du trot…

Oui ma famille a surtout été présente dans le trot. C’est là que j’ai commencé. J’étais très pro-trotteurs. Et par exemple, quand j’avais vu Old Vic gagner le Jockey Club de 9 longueurs, ma première réaction avait été : ils sont nuls ces galopeurs français ! Au trot, c’était l’époque du match entre Ourasi et Mack Lobell par exemple. Après, j’ai guéri. J’ai eu envie de voir ailleurs.

C’est amusant parce que mon père, Michel Roussel, a suivi le même chemin, lui qui fut un des meilleurs drivers de Vincennes, et qui s’est installé plus tard à La Teste pour entraîner des galopeurs. Je crois qu’il a regretté de ne pas avoir fait ça plus tôt. C’est Maille Pistol [gagnant du Prix Hocquart en 2001 chez Jean-Claude Rouget, ndlr] qui l’a déclenché. Ça le titillait depuis longtemps parce que le grand-père maternel de Papa était dans le pur-sang. Et puis, lui comme moi, on a ce défaut, on sait toujours tout mieux que les autres. Sauf que lui, il a prouvé que c’était vrai. Mais dans la vraie vie, il vaut mieux faire semblant de ne pas savoir. Ça rassure ceux qui croient savoir…

Peut-on comparer les deux mondes ?

C’est difficile pour moi parce que l’approche est très différente. Mon grand-père et mon père étaient connus à Vincennes – mon grand-père a gagné deux fois le Cornulier, les spécialistes apprécieront, deux fois comme jockey dont une aussi comme entraîneur. Mon père aussi a gagné plein de classiques, comme entraîneur et comme driver. Quand je rentrais avec lui dans les balances, j’étais comme un petit prince. J’explique ça dans la préface du livre. C’est un souvenir très vivace, qui a sans doute été enjolivé par ce qui me fait office de mémoire. Ça marque beaucoup. Parce que ça a conditionné toute mon existence, surtout parce qu’il a très vite été manifeste que je ne ferais pas le métier. En comprenant très vite mon incapacité, j’ai épargné de longues souffrances à ma famille, et je n’ai pas entaché mon nom de famille en piste. Le fait que ma mère ne soit pas née là-dedans m’a sans doute donné le recul nécessaire. Au trot, si on n’est pas surdoué au sulky, en course ou à l’entraînement, mieux vaut laisser tomber. On a laissé croire à trop de gens qu’il suffisait de rentrer dans la carrière. Aujourd’hui, c’est du très haut niveau.

Cette proximité avec le milieu et l’incapacité à m’y intégrer a influencé mon approche, disons. Paradoxalement, quand on a connu comme ça les choses de l’intérieur, qu’on a connu les travers de chacun, leur intimité, il y a à la fois une grande tendresse pour eux, mais aussi une capacité à saisir plus rapidement le "bullshit". Je vois beaucoup de journalistes, et même des acteurs plus impliqués encore, qui sont aveuglés par l’admiration. J’admirais mon père, parce que c’était mon père, pas parce qu’il était driver, et j’aimais bien les copains de la famille parce qu’ils étaient sympas, pas parce qu’ils drivaient bien.

Quand avez-vous basculé sérieusement vers le galop ?

J’étais journaliste à Week-End où je m’occupais des nocturnes de Vincennes sur minitel. Tous les mardis et les vendredis là-bas, j’en ai eu marre. Comme une overdose. Et là, j’ai découvert l’obstacle avec The Fellow. Il a vengé Old Vic dans ma tête ; c’était mon Gladiateur à moi !

Après la victoire de The Fellow dans la Gold Cup, je suis allé voir les King George et j’ai compris ce qu’étaient les courses en Angleterre. José Covès, Pierre Wallon et Claude Beniada ont pris le temps de m’expliquer le galop. Pierrot me coachait pour aller interviewer François Doumen, qui était très difficile avec les journalistes. Je n’y connaissais rien. Un jour, je me retrouve à Ballydoyle dans le bureau d’Aidan O’Brien. Je ne sais plus quand, à l'époque de Rock of Gibraltar peut-être, ou de Giant’s Causeway. Bref. Je fais le curieux et je vois une photo d’un cheval qui s’appelle Fairy Bridge. Je lui dis : tiens, c’est qui ça ? Il me regarde patiemment, comme un curé regarde un péquenaud qui s’écroule en pleine génuflexion, et me dit, c’est la mère de Sadler’s Wells. « Ah oui, bien sûr », je rigole. La honte… J’ai adoré interviewer Aidan. Il finit toutes ses phrases avec votre prénom. On a l’impression d’être très important. « C’est un bon cheval, Emmanuel. » « Je crois que la course ne s’est pas déroulée comme il aurait fallu, Emmanuel. ». « Vous marchez dans le crottin, Emmanuel. » Mais ce qui m’avait frappé, c’est que de nous deux, c’est lui qui posait le plus de questions. Sur les trotteurs, par exemple, le fractionné, tout ça. Ça m’a fait penser aux Dubois. Jean-Pierre, vous lui disiez bonjour, vous ressortiez à poil. Avec son air de ne pas y toucher, il vous donnait l’impression d’être intelligent, et vous finissiez par trouver des trucs intéressants à raconter. « C’est comment Dubaï ? Et l’Australie, alors ? » Il connaissait tout ça par cœur mais il demandait quand même, pour voir si le grand crétin de journaliste avait entravé quelque chose. Jean-Étienne pareil. Un phénomène, Jean-Étienne. Au-dessus du lot – ne lui dites pas que je vous l’ai dit.

Si j’avais connu le galop plus tôt… Je ne sais pas comment j’aurais géré.

Quand vous avez dressé la liste de vos souvenirs, lequel a été le plus marquant ?

Rétrospectivement on a toujours envie de dire que c’est la dernière expérience la plus impressionnante, parce qu’on s’en souvient mieux.

En fait, chaque découverte est aussi extraordinaire que la précédente. M’asseoir à côté des journalistes du Racing Post et du Sporting Life dans la salle de presse à Cheltenham, puis à Ascot au pupitre voisin de celui de Janet Slade, qui m’a subi à Paris-Turf, c’était très émouvant mais sur le coup, je ne me rendais pas compte. Certains sont morts, d’autres sont partis, ce sont des icones. Ce qui m’étonnait le plus, c’était le fait qu’ils travaillaient autant. J’avais surtout appris à ne pas trop en faire. À Week-End, on était dans l’élevage extensif ! Grâce à José Covès, mon beau-père, j’ai pu venir progressivement, en bon AQPS. Au "Turf", en revanche, avec Guy de La Brosse d’un côté et l’international de l’autre, je pissais de la copie du matin au soir, comme mes modèles anglais. J’adorais ça. Un jour, Criquette m’a fait un compliment sur un petit truc que j’avais écrit dans un coin. J’avais travaillé dix ans à Week-End, et personne n’avait jamais rien lu de moi. Une semaine après mes premières lignes dans le "Turf", Criquette me disait que j’avais raison. Je ne me suis plus senti après. J’écrivais n’importe quoi, sur tout. Je dévorais et je racontais. Je voulais raconter des histoires et faire rire les gens. Le "Turf", les journaux à tiercé, c’était triste. On s’emmerdait. Je voulais qu’on rigole. Je pense encore qu’on accorde beaucoup trop de sérieux aux courses. On est dans l’entraînement oui ou non ? Pourtant, ce milieu, c’est à mourir de rire…

Y'a encore des trucs que j’ai envie de voir, comme ces courses à Riyad, ou la conférence asiatique – je suis allé à celle de la Corée du Sud en 2018, juste pour écouter des gens parler des courses. Je trouve ça très intéressant. C’est un peu un truc de nerd, j’imagine. Ce qui m’étonne, c’est le peu de cas que ceux qui ont le destin des courses en main font ensuite de tout ce qu’on y apprend.

Et à l’international ?

Incontestablement les courses en Grande-Bretagne. Pas grand monde ne s’approche de ça. C’est inatteignable pour nous. On constate la même chose chez les fans de football : les Anglais sont comme ça et pas nous. Un stade anglais, un public anglais, c’est autre chose. Je ne juge pas, c’est comme ça. On ne peut pas y arriver, sauf en important massivement des Anglais. C’est ce que France Galop fait le jour de l’Arc et c’est pour cela que ça marche ! C’est un événement anglais qui se déroule à Paris.

J’ai également été marqué, de manière différente, par les courses à Happy Valley [Hongkong] en nocturne. Une tribune de neuf étages, avec une piste de 1.400m et une bretelle d’autoroute dans le dos, des immeubles énormes tout autour, etc. Le seul endroit où l’on voit ça, c’est au cinéma dans le dernier Star Wars ! Pour se rendre compte de ce que c’est, il faudrait courir à La Défense : rouvrez l’hippodrome de Neuilly-Levallois immédiatement ! Sur le plan hippique, ce n’est pas ce que je préfère, mais ça m’a marqué.

Un souvenir drôle ou émouvant ?

Disons un contexte, ou une ambiance rigolote : c’était à Louisville, dans le Kentucky. Il y avait, sur un parking, une sorte de grand préfabriqué qui se prétendait bar. Une sorte de bar à entraîneuses sans entraîneuses. Il était tenu par un vieux Libanais hors d’âge, perché sur un tabouret. À côté de lui, une grande femme – sa femme ? – de 2 mètres et 100 kilos. Tout la presse anglaise était là pour boire jusqu’à plus soif avant de filer ailleurs et elle, chaque année puisque nous revenions chaque année, nous regardait invariablement avec un regard très méchant comme s’il y avait eu une bêtise à faire. C’était lunaire… La Galthouse, un hôtel hors d’âge où Franck Sinatra avait dû dormir : on s’attendait à croiser le Rat Pack à la sortie des ascenseurs !

C’était pour la Breeders ?

Oui. La Breeders’ Cup d’avant… Tout était très amateur et très sympa. Comme les accréditations à Ascot ou la salle de presse à Cheltenham. Nous étions une bande de journalistes de tous les pays, une petite caravane qui faisait le tour du monde. C’est là que j’ai connu notamment votre chroniqueur Franco Raimondi. On a vécu des choses formidables parce qu’il y a vingt ou vingt-cinq ans, on pouvait penser, parler et faire des choses qui sont devenues inimaginables aujourd’hui. Tout est devenu plus sérieux à présent.

L’autre chose qui a disparu, sur ce plan, c’est le meeting de Deauville.

Quel regard portez-vous sur les courses aujourd’hui ?

Notre univers est centré sur lui-même. Je parlais à l’instant du fait que la société et l’ambiance générale ont changé. De ce point de vue, il aurait été surprenant que ces changements n’aient pas de conséquences sur les courses qui, elles, n’ont pas évolué. Surtout en France. Donc nous serions bien inspirés de réfléchir à notre image côté grand public – comme acteur économique et social.

Il n’y a pas si longtemps, le bien-être équin, les turfistes en détresse sociale, tout ça je m’en fichais, ça ne me concernait pas. Mais à regarder la façon dont les choses évoluent, cela devient oppressant et je crois qu’on n’a pas encore pris la mesure du truc, parce qu’on est entre nous, et qu’on n’a aucune idée de la perception du monde extérieur. Cette ignorance est édifiante. Dans le monde d’aujourd’hui, on ne peut pas faire comme si les autres n’étaient pas là. Nous avons un système riche, et c’est tant mieux, mais désormais, il me semble que cette fortune vient avec des devoirs et des responsabilités : il faut les assumer si l’on ne veut pas se retrouver bientôt privé de cette manne.

C’est pourquoi j’ai essayé de décrire ce que nous faisons, dans ce livre, ce qu’il y avait de divertissant, de vraiment différent.