À LA UNE - Jean-Philippe Grente : « Il y a beaucoup de milieux où le travail n’est pas récompensé, dans le nôtre c’est différent »

Courses / 27.11.2019

À LA UNE - Jean-Philippe Grente : « Il y a beaucoup de milieux où le travail n’est pas récompensé, dans le nôtre c’est différent »

Pilier de l’écurie de Marcel Rolland depuis quatre décennies, Jean-Philippe Grente a vécu un grand moment ce samedi. Il a en effet été sacré employé de l’année lors de la cérémonie des Trophées du personnel des courses et de l’élevage Godolphin. Cet homme de cheval, et de cœur, a levé le voile sur son parcours et son quotidien.

Par Guillaume Boutillon

Jour de Galop. – Vous aviez l’air particulièrement ému samedi soir. Que représentent les deux récompenses que vous avez obtenues, "leadership" et "employé de l’année" ?

Jean-Philippe Grente. – J’ai encore du mal à réaliser.  C’est une vraie reconnaissance. Et c’est d’autant plus important qu’elle vient d’un jury composé de personnes exerçant diverses professions dans le milieu… Nous consacrons beaucoup de temps à nos métiers. Nous donnons beaucoup d’amour et de passion. Alors quand nous sommes mis sur le devant de la scène, c’est vraiment spécial. C’est une excellente idée et j’invite les écuries à y inscrire leurs employés. Être reconnu par ses pairs, c’est vraiment extraordinaire. Et puis, j’ai formé beaucoup d’apprentis durant ma carrière, certains occupent même de très bons postes. Alors le fait de recevoir des messages de félicitations de leur part m’a beaucoup touché également.

Vous êtes récompensé l’année du "renouveau" de l’écurie. Après les succès de Groupe de Montgeroult, Crystal Beach ou encore Sangennaro, est-ce la cerise sur le gâteau ?

C’est vrai, l’écurie a fait une très bonne année, ce qui est très encourageant pour la suite. En tout cas, je vous l’accorde, c’est un sacré clin d’œil !

Au moment de recevoir vos récompenses, on vous a également senti surpris. Vous ne vous attendiez pas à gagner ?

Absolument pas. Dans ma catégorie, le "leadership", j’avais deux concurrents redoutables, Mathieu Alex et Goulven Toupel. Franchement, je ne me voyais pas gagner. Du moins, face à eux, on ne peut se dire que c’est du tout cuit. Me retrouver en finale était déjà une victoire en soi. Alors la remporter, c’était merveilleux. Pour la récompense de "meilleur employé", c’est un peu différent. Je n’ai appris son existence que quelques instants avant le début de la cérémonie, en regardant le programme de la soirée sur un papier un peu similaire à celui des courses où apparaissaient nos portraits. À la fin, était inscrite la mention "trophée du personnel ", qui était labellisée Gr1, alors que les autres étaient formules "handicap". J’ai tellement de choses à faire dans mon travail, aussi bien que dans ma vie privée, que je n’avais pas vraiment pris le temps de me pencher davantage sur le programme. J’étais tellement comblé d’être là et d’avoir été récompensé dans ma catégorie, que le reste, ce n’était que du bonus. Je suis tombé des nues à l’annonce de mon nom.

Comment est née votre histoire avec les courses ?

Au départ, ce n’était pas spécifiquement dans le monde des courses que je voulais évoluer. Je désirais juste être au contact du cheval. Depuis tout petit, j’adore cet animal. Il m’a toujours impressionné, de par sa taille, sa force, de par ce qu’il nous fait ressentir. Je viens d’un milieu modeste, mes parents étaient commerçants, et à l’époque les cours d’équitation étaient trop chers pour ma famille. Mon grand-père, que je n’ai pas connu, avait quelques chevaux. Mon rêve était vraiment d’approcher ce monde. À 13 ans, j’ai rejoint l’école des trotteurs à Graignes. Mais j’étais trop frêle et il m'a été conseillé d'aller chez les galopeurs. Pour moi, c’était pareil, tant que j’étais au milieu des chevaux. Mes parents m’ont amené à Chantilly ensuite. Et en septembre 1980, j’ai rejoint l’écurie de Marcel Rolland.

C’était il y a donc 39 ans…

J’ai gravi tous les échelons chez monsieur Rolland. D’apprenti, je suis passé à garçon de voyage de 1991 à 2004. Puis je suis devenu premier garçon. Ma première année d’apprentissage a été un peu laborieuse. Je n’avais que 13 ans, et physiquement, c’était très dur. Mais j’ai été très bien entouré. Par Marcel Rolland, bien sûr, mais aussi par sa femme. Elle nous a malheureusement quittés. C’était une femme remarquable. J’ai aussi été bien entouré par mes collègues de l’époque. Il y avait un système de parrainage et cela m’a beaucoup aidé.

Trois ans après votre arrivée, Marcel Rolland vous a fait monter en course. Quels souvenirs gardez-vous de cette période ?

J’ai débuté en 1983, en plat, une discipline où j’ai gagné. En rentrant de mon service militaire, en 1987, monsieur Rolland m’a fait monter en obstacle où j’ai même remporté une course. À l’époque, mon rêve était de sauter la rivière des tribunes à Auteuil et je l’ai fait. À partir de là, j’avais déjà fait l’essentiel et je pouvais arrêter ma carrière de jockey (rires). Je n’étais pas un très bon jockey, à vrai dire. Je ne me suis jamais voilé la face. Je me suis donc remis en question et comme j’étais meilleur préparateur que pilote, je me suis dédié vraiment à ça.

Vous avez connu les années fastes de l’écurie. Ensuite cela s’est moins bien passé et vous êtes pourtant resté. Et lorsque l’effectif retrouve les sommets, vous êtes toujours là. Pourquoi une telle fidélité ?

Jusqu’en 2009, l’écurie était vraiment en forme, on repartait souvent avec des allocations. Ensuite, cela a été un peu plus dur, car nous avions beaucoup moins de chevaux et remportions moins de victoires. Il y a plusieurs raisons pour lesquelles je suis resté. Déjà, j’ai eu la chance de toujours évoluer au sein de l’écurie. Et évidemment, quand on monte en grade, cela incite à rester. D’autre part, je me suis toujours impliqué au sein de l’écurie, comme lorsqu’il fallait organiser des matchs de foot, ce que nous faisions à une certaine époque, ou des repas. J’ai toujours été impliqué dans la vie de la structure. Lorsque j’ai traversé des moments très difficiles dans ma vie personnelle, mon employeur m’a toujours soutenu. Et réciproquement, quand cela s’est moins bien passé pour l’écurie, je suis toujours resté fidèle. J’ai également développé une certaine complicité avec monsieur Rolland, à tel point que parfois, nous ne sommes pas obligés de parler pour nous comprendre. On se connaît parfaitement. L’écurie fait quasiment partie de ma famille maintenant. Cela arrive moins maintenant, mais je me souviens qu’à l’époque, sur les hippodromes, d’autres garçons d’écurie me surnommaient "le fils de Marcel" (rires).

Lors de la remise de vos récompenses, le jury a souligné vos qualités humaines, notamment le fait que vous consacriez beaucoup de temps aux autres.

Comme je vous l’ai dit, j’ai eu la chance de profiter de l’expérience des anciens. Bien sûr, j’ai également beaucoup travaillé pour en arriver là, avec toujours le souci du détail. Mais ce que j’apprécie dans ce métier, c’est de conduire une équipe et de transmettre mon savoir. Ma vie n'a pas été facile, les chevaux m’ont beaucoup aidé… mais être encadré par des salariés plus anciens que moi et à l’écoute a aussi énormément compté. C’est pourquoi j’essaie en permanence d’apporter mon expérience aux plus jeunes et de passer du temps avec eux. Dans notre milieu, je pense que la formation est essentielle.

Si vous aviez un message à faire passer à nos jeunes lecteurs en apprentissage dans les écuries, quel serait-il ?

Je leur dis que lorsque l’on est passionné, il faut s’investir à fond. On n'en sort que grandi. Il y a beaucoup de milieux où le travail n’est pas récompensé, dans le nôtre c’est différent. Et puis quelle joie de voir le cheval dont on s’occupe passer le poteau en tête. Nous sommes très chanceux d’exercer de tels métiers et ceux qui débutent doivent mesurer cela. Aux jeunes qui m’entourent, je dis souvent que mon vrai cadeau, c’est lorsque tous les matins sur mon vélo, quand je me rends à l’écurie, je me dis que je fais un travail que j’aime. En tout cas, il est faux de dire que les nouvelles générations sont moins investies et moins passionnées que celles d’avant. Ce n’est vraiment pas le cas.

Un dernier mot sur votre autre passion, la course à pied.

Tous les jours, sauf le samedi, j’ai pris l’habitude de courir. J’ai fait plusieurs marathons et je cours pour le mécénat de chirurgie cardiaque, auprès duquel je me suis engagé. Je m’entraîne avec un petit groupe constitué de personnes qui ne sont pas issues des courses. J’adore échanger avec elles. Je fais partie des doyens et, là encore, j’essaie de donner des conseils. Certains ont appris que j’avais reçu des récompenses et m’ont félicité spontanément. Ça m’a fait énormément plaisir là aussi.