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Jour de Galop

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Ce que veulent les antispécistes

Magazine / 08.11.2019

Ce que veulent les antispécistes

Ce que veulent les antispécistes

Ce jeudi, à Angers, se déroulaient les Assises de la filière équine, un événement organisé par Ouest France. Le thème principal était le bien-être animal, un sujet de plus en plus central dans notre société. Les débats étaient riches et intéressants, mais nous allons nous concentrer sur l’un d’entre eux : le face à face entre Nicolas Marty, de l’association ACTA (association contre la torture des animaux) et Jocelyne Porchet, directrice de recherche à l’INRA.

Par Anne-Louise Echevin

Le dialogue quasi impossible entre des philosophies contraires. Les professionnels du monde du cheval et les antispécistes se connaissent mal : ils ne se rencontrent pas, ou alors lors de manifestations de ces derniers sur les hippodromes, par exemple. Nicolas Marty s’est jeté dans la gueule du loup lors de ces Assises de la filière équine et faire venir un antispéciste est, peut-être, la meilleure idée de ces Assises 2019. Il faut savoir garder des nerfs solides en entendant certains propos, mais tous ne sont pas à jeter. Et même si cela est douloureux, il est important d’écouter et de comprendre ce que cette fraction (minime) de la population pense, ne serait-ce que pour mieux les combattre.

Outre le face à face, Nicolas Marty s’est exprimé auprès des journalistes de Ouest France avant le débat. Pour comprendre ce que "veulent" les antispécistes – si eux-mêmes le savent vraiment –, nous allons nous baser sur cette interview et les phrases clés du débat.

La théorie de l’exploitation. Le premier point qui rend le dialogue impossible entre les plus virulents antispécistes et les professionnels du cheval est le rapport unissant l’homme et le cheval. La domestication des équidés par les humains remonterait à plus de 5.000 ans et, d’animal utilisé pour le travail, le cheval est devenu un compagnon de loisir dans un certain nombre de pays. Pour les militants antispécistes, ce rapport entre l’homme et le cheval de loisir reste celui d’exploitation : l’homme, pour son plaisir personnel, continue d’imposer sa volonté et son mode de vie au cheval qui n’a d’autres choix que de s’y plier.

Nicolas Marty insiste dans son discours sur cette question de choix : « Il faut laisser les chevaux faire des choix : ne pas leur imposer des courses, ne pas leur imposer qu’on leur monte dessus, ne pas leur imposer d’autres choses pires comme la corrida ou ce qu’on leur fait dans les fermes à sang. » Ou encore : « L’idée n’est pas de ne rien faire avec les chevaux. Je ne sais pas si cela serait bien pour eux et bien pour nous. Mais le fait de ne plus faire de courses, de ne plus faire de corrida, de ne plus les monter, tout cela n’implique pas de ne plus les voir. Cela n’implique pas qu’il n’y aurait plus de chevaux dans les prés. On peut continuer à voir les chevaux, à se balader avec eux sans les forcer en les tenant. Et s’ils ne veulent pas… Tant pis, c’est leur choix. »

Des chevaux dans les prés de qui ? Des prés entretenus par qui ? Des chevaux surveillés et soignés par qui ? Avec quel argent ? Parce que rêver, c’est bien, mais avoir les pieds sur terre, c’est mieux : la majorité des antispécistes ont-ils vraiment conscience des besoins des chevaux ?

Le droit d’être libre. Nicolas Marty affirme que les chevaux ont « le droit d’être libres. » Le militant ACTA s’engage sur un terrain très glissant sur ce sujet. La liberté est l’un des sujets préférés des philosophes depuis la Grèce antique et les plus brillants esprits de ce monde n’ont pas réussi à s’accorder sur une définition nette de la liberté. L’être humain ne réussit pas à définir ce qu’est sa propre liberté… Pourtant, les militants antispécistes pensent pouvoir définir ce qu’est la liberté de l’animal et donc du cheval.

Qu’est-ce donc que la liberté pour un cheval ? C’est, en grossissant le trait, l’image d’Épinal du cheval sauvage et l’idée du cheval faisant ce qu’il veut, sans l’homme pour le "contraindre"… Cette idée est tenace chez beaucoup de militants animalistes : un animal sauvage serait libre. Encore une fois, c’est très loin d’être acquis puisque cela dépend de ce qu’est la liberté. Et la vie sauvage est constituée de très nombreuses contraintes, la première d’entre elles étant simplement de survivre. La question philosophique à laquelle il faut répondre est : libre, pour un animal domestique (ou semi-domestique) veut-il dire sauvage et sauvage veut-il dire heureux ?

Libéré, délivré ? L’homme ne peut donc plus contraindre le cheval : il ne peut plus monter dessus, il ne peut plus lui mettre de licol… L’homme doit laisser le cheval tranquille. Très bien, mais comment fait-on ? Nicolas Marty explique son point de vue : « Comment garder du lien avec le cheval sans pour autant l’exploiter pour de l’argent ? Or, il s’agit beaucoup de cela dans les courses… (…) Ce matin [lire jeudi matin, ndlr], on parlait des écuries actives, qui correspondent beaucoup mieux à ce dont ont besoin les chevaux, plutôt que des écuries où ils sont dans des boxes et où on se félicite de les sortir une fois par jour en se disant : "C’est bon, ils sont allés au pré." L’état normal du cheval, c’est d’être au pré toute la journée, en train de brouter et de marcher tout le temps. Or, en France, beaucoup sont dans des boxes. (…) Doivent-ils [les chevaux, ndlr] être libres ? Doivent-ils être en semi-liberté car ils auront besoin d’aide ? Ce sont des questions à se poser. Et la filière équine est peut-être la plus à même d’y répondre. »

Encore une fois, même si Nicolas Marty semble avoir une image de Bisounours avec son rêve de voir des chevaux vivants libres dans des prés – ou des sanctuaires, cette utopie magique des antispécistes –, tout n’est pas à jeter dans ce constat et dans la manière dont nous hébergeons les chevaux, par exemple, avec entre autres, certainement un manque d’interactions sociales avec les congénères. Mais les antispécistes font certainement un oubli majeur : le cheval, en 2019, n’a plus rien à voir avec son ancêtre à l’époque de la domestication. Et la filière équine peut certainement dégainer beaucoup d’exemples de chevaux en train d’agoniser lentement dans un pré, faute de personnes pour leur apporter des soins (et régulièrement dans les fameux sanctuaires rêvés des antispécistes, il suffit de lire Horse and Hound).

L’élevage, le Diable

La première bête noire des animalistes est l’élevage ou la production d’animaux par les humains pour leur bon plaisir. Nicolas Marty explique : « Dans les courses, on fait naître beaucoup de chevaux pour les tester et je crois que les deux tiers ne correspondent pas au profil du cheval de course. Qu’est-ce qu’il va se passer alors ? Ils vont être reconvertis dans tout ce que cela implique : un nouveau métier ou l’abattoir. C’est un gros problème de faire naître des chevaux et de les tuer parce que l’on n’en obtient pas ce qu’on veut. Déjà, que l’on arrête d’élever des chevaux et après on pourra se poser la question de gérer la population restante. »

Évidemment, sans naissances, il y aura à terme la disparition des différentes races de chevaux. Peut-être même du cheval tout court, selon la manière dont on « gère la population restante ». Beaucoup d’associations animalistes sont très ambigs sur ce sujet, à savoir : faut-il la disparition, à long terme, de l’animal domestique ? Et l’idée du "oui" pointe parfois le bout de son nez.

L’exploitation contre la relation. Si vous avez déjà essayé de discuter avec des antispécistes, vous aurez certainement compris pourquoi le dialogue est impossible : eux parlent d’exploitation du cheval par l’homme, pendant que vous leur parlez de la relation entre l’homme et le cheval… Un certain nombre d’antispécistes souffre d’un syndrome courant dans notre société : tout est blanc, tout est noir, mais il n’y a pas de nuances de gris (ou alors en bouquin, ce dont on se serait bien passé) : non, on ne peut pas monter sur un cheval sans lui infliger une vraie souffrance.

Et pourtant, ce "jusqu’au-boutisme" est la raison qui peut sauver l’équitation. C’est sur ce point que le discours de Nicolas Marty et de nombreux animalistes montre une immense faille. Il a expliqué : « Il y a très peu d’associations antispécistes qui parlent des chevaux. Cela s’explique facilement : il y a de nombreux débats là-dessus comme sur d’autres sujets, au sein des milieux antispécistes. C’est peut-être la chose la plus importante que vous pouvez retenir aujourd’hui : le milieu antispéciste n’est pas un dogme où tout le monde est absolument d’accord, avec une bible à laquelle on adhère ou alors on se casse. Il y a tout le temps des débats. » Il a ajouté : « On y trouve [dans le milieu antispéciste, ndlr] des gens qui ont monté à cheval, voire des gens qui continuent de monter à cheval, ce qui est quelque chose que je ne comprends pas. »

La raison est simple. Peut-être que les antispécistes qui montent à cheval comprennent une chose : on n’obtient rien d’un équidé par la force pure, c’est une relation de confiance, de respect. Qui plus est, la fin souhaitée de l’équitation rimera probablement avec la fin du cheval. Il n’y a finalement pas si longtemps, l’arrivée des véhicules motorisés a failli signer la mort des chevaux lourds. Parce que s’il y a de l’argent en jeu dans le monde du cheval, c’est aussi parce qu’un cheval est une responsabilité et coûte cher… Parce que le cheval n’est plus un animal sauvage et que nous nous devons de l’entretenir.

Et parce que l’humanité s’est construite sur plusieurs moments clés, dont la domestication de certains animaux. Comme dit Jocelyne Porchet à Nicolas Marty : « Le véganisme est un projet cruel, lié à l’amputation de notre humanité. » Animalisme contre humanisme : c’est là, en réalité, le fond du débat.