LE MAGAZINE - Uni, symbole des ambitions internationales du haras d’Étreham

Courses / 06.11.2019

LE MAGAZINE - Uni, symbole des ambitions internationales du haras d’Étreham

Sur la dernière décennie, seulement trois femelles ont remportés le Breeders’ Cup Mile (Gr1) : Uni et les championnes Tepin (6 Grs1) et Goldikova (14 Grs1). À Santa Anita, l’élève du haras d’Étreham a réalisé une grande performance et Nicolas de Chambure nous a confié les clés de la genèse de la nouvelle étoile du turf américain.

Par Adrien Cugnasse

Il était 7 heures du matin dans le Kentucky lorsque Nicolas de Chambure nous a accordé cette interview. Quelques instants avant d’aller inspecter des juments à la vente de Keeneland, il nous a confié : « Le jour du Breeders’ Cup Mile (Gr1), j’étais à Auteuil, car le haras d’Étreham sponsorisait le Prix Bournosienne (Gr2). J’ai donc suivi la course à la télévision, depuis la France. Mais même à distance, ce fut une immense émotion. Il faut une très bonne femelle pour gagner cette course face aux mâles. En face, elle a enclenché très tôt et j’avais peur qu’elle n’aille pas jusqu’au bout. Mais elle repartie avant de s’imposer avec la manière. Uni est actuellement au sommet de son art. Elle sera peut-être Champion turf mare aux États-Unis et ce serait formidable si elle venait à Royal Ascot l’année prochaine. Je suis parti aux États-Unis ce lundi pour les ventes d’élevage car nous investissons régulièrement ici, et une partie des juments est basée à Runnymede Farm. C’est d’ailleurs lors de cette vacation, en 2013, que nous avions acquis sa mère Unaided (Dansili). Issue de la famille d’Invincible Spirit (Green Desert), elle avait un pedigree très européen et était pleine de More than Ready (Southern Halo) dont je connaissais la production grâce aux périodes où j’ai travaillé en Australie. Ce croisement américano-européen me plaisait beaucoup et son père, Dansili, était en train de s’établir comme un formidable père de mère. »

Unaided, probable star de la vente de décembre. Le haras d’Étreham va présenter un lot qui va faire sensation cet hiver chez Arqana. Nicolas de Chambure nous a confié : « La mère d’Uni est inscrite à la vente de décembre à Deauville. Elle nous a donné un très bon mâle par Almanzor (Wootton Bassett) que nous présenterons yearling et elle est pleine de No Nay Never (Scat Daddy). Le marché des yearlings étant extrêmement sélectif, il faut parfois être capable de vendre une bonne jument. Cela permet de réinvestir et de faire tourner l’entreprise. » La sélectivité du marché des yearlings a d’ailleurs concerné la future lauréate du Breeders’ Cup Mile et son éleveur explique : « Nous avons racheté Uni à Deauville lorsqu’elle était yearling. Elle était alezane, bien faite et bien équilibrée, avec beaucoup de points de force. Mais elle manquait un peu de taille, comme cela arrive parfois chez les premiers produits. Nous l’avons donc mise à l’entraînement chez Fabrice Chappet, où elle a montré des progrès course après course. Elle s’est classée deuxième lors de ses deux sorties à 2ans, avant de gagner pour sa rentrée à 3ans. Avant le Prix Matchem (L), qu’elle a gagné, nous avions vendu une moitié de la pouliche à Sol Kumin par l’intermédiaire de Nicolas de Watrigant. Uni est ensuite partie aux États-Unis. Lors de ses débuts américains, elle s’est classée troisième des Belmont Oaks Invitational Stakes (Gr1) et c’est à ce moment-là que nous avons revendu les 50 % restants. » Lauréate des Matriarch Stakes (Gr1) en fin d'année dernière, Uni a dépassé le million de dollars de gains en remportant les First Lady Stakes (Gr1), son quatrième succès au niveau Groupe. Par la même occasion, elle a établi le nouveau record du mile sur le turf de Keeneland. Enfin, son succès dans le Breeders' Cup Filly and Mare Turf a porté ses gains à un total de 2,3 millions de dollars.

S’adapter aux évolutions du marché. Nicolas de Chambure poursuit : « Les haras commerciaux français doivent faire face à un environnement différent de ce qu’il était par le passé. Le marché des yearlings est devenu très sélectif et cela nous oblige à faire évoluer notre business modèle en exploitant de plus en plus de chevaux à l’entraînement et en espérant les vendre en cours de carrière. Concernant le haras d’Étreham, Uni n’est pas la seule yearling dans ce cas. On peut citer à titre d’exemple deux autres pouliches passées, comme elle, par les boxes de Fabrice Chappet. Il s’agit de Bocaiuva (Teofilo), deuxième du Prix de Flore (Gr3), puis exportée aux États-Unis et de Colonia (Champs Élysées), lauréate des Pin Oak Valley View Stakes (Gr3) à Keeneland. Cette année, nous avons le cas d’Eliade (Teofilo), lauréate du Prix Panacée - Fonds Européen de l'Élevage (L) chez François Rohaut après avoir été rachetée à Arqana. Elle est inscrite également à la vente de décembre à Deauville.  

Je suis d’accord avec la prise de position de Nicolas Clément dans vos colonnes, lorsqu’il dit que les entraîneurs français manquent de compétitivité, car ils n’ont pas la même qualité de chevaux dans les boxes que leurs confrères anglo-irlandais. C’est un élément factuel et cette situation est également alimentée par le fait que les chevaux, surtout ceux qui appartiennent à leurs éleveurs, sont sur le marché. Leurs propriétaires ont besoin d’un retour sur investissement. Et ceux qui sont bons trouvent à l’exportation un débouché qui compense le manque de propriétaires français. Outre-Manche, il y a plus de propriétaires anglais, ou du Golfe, qui conservent les chevaux à l’entraînement jusqu’au bout de leur carrière. Et cela impacte forcément la compétitivité du pays d’entraînement. Le manque de propriétaire français déséquilibre l’ensemble de la filière. La seule contrepartie est que ces exportations valorisent l’élevage français à l’international. La réussite des femelles françaises aux États-Unis est d’ailleurs assez éloquente. »

Des investissements qui portent leurs fruits. Le haras d’Étreham réalise une bonne saison sur le plan sportif. La réussite de Suphala (Prix Chloé, Gr3), Duke of Hazzard (Ladbrokes Celebration Mile Stakes, Gr2), San Huberto (troisième des Jockey Club Derby Invitational Stakes)… en atteste. Nicolas de Chambure explique : « Nous avons la chance d’avoir un certain nombre de chevaux de Groupe en piste cette année. C’est une belle satisfaction pour toute l’équipe et cela nous encourage à continuer à investir. C’est aussi une validation de la manière dont le haras fonctionne et dont on élève les poulains sur notre terroir du Bessin. Ludivine Marchand, notre directrice, occupe une place très importante dans cette réussite. » C’est en arrivant à la tête du haras d’Étreham que Nicolas de Chambure a acheté Wootton Bassett (Iffraaj). C’est aussi lui qui a conçu le croisement ayant donné le champion Almanzor (Wootton Bassett). La victoire d’Uni s’inscrit dans cette dynamique à l’élevage mais aussi du côté de l’étalonnage. En 2020, City Light (Siyouni) intègre la cour d’étalons, aux côtés d’Almanzor, Scissor Kick et Wootton Bassett. En 2021, ils seront rejoints par le gagnant de Gr1 Hello Youmzain (Kodiac). Nicolas de Chambure explique : « La situation familiale a fait que nous n’avions pas pu investir pendant cinq ou six années. Or on sait qu’il est indispensable de continuer à acheter des nouvelles juments, de nouveaux sangs, pour rester compétitifs. On ne peut pas rester en vase clos. Dès que j’en ai eu la possibilité, les investissements ont été relancés. Les haras français qui tirent leur épingle du jeu sont aussi dans cette optique d’investissement. Cela génère une compétition saine et un dynamisme positif pour l’ensemble de la filière. »