Télécharger l'édition du jour
Jour de Galop

JOUR DE GALOP

Patrick Boiteau : « Pour moi, la génétique prime sur les performances »

Élevage / 28.11.2019

Patrick Boiteau : « Pour moi, la génétique prime sur les performances »

De Sunny Flight à Spinozzar en passant par Karly Flight ou encore Cyrlight, Patrick Boiteau a fait naître un bon nombre de chevaux de Groupe au haras de la Pierre aux Fées. Sa dernière pépite, Bébé d’Or (Poliglote), a enlevé dimanche dernier le Prix Morgex (Gr3).

Par Alice Baudrelle

Jour de Galop. – Bébé d’Or a montré beaucoup de classe lors de son succès dans le Prix Morgex et s’annonce comme un grand steeple-chaser, d’autant qu’il semble avoir une marge de progression. Qu’en pensez-vous ?

Patrick Boiteau. – Je suis affirmatif ! Je pense que Bébé d’Or a été admirablement préparé et géré dans sa carrière par Arnaud Chaillé-Chaillé depuis le départ. Il a toujours estimé le cheval et l’a ménagé à 3ans. Bébé d’Or n’avait pas de problème particulier, mais il fallait le former à l’école de la province. Au printemps de ses 4ans, nous avons eu de belles ambitions avec lui après sa deuxième place lors de ses débuts à Auteuil, mais il a ensuite été victime de coliques et nous avons dû le reprendre au haras. Son programme a été chamboulé, mais ce fut peut-être un mal pour un bien ! Il est reparti durant l’été à l’entraînement et a réalisé un superbe automne. Le cheval n’a pas eu une saison chargée et je pense qu’il va continuer à progresser.

Il a été façonné en fin d’année de 3ans en province, alors que son propre frère, Bébé Star, a débuté directement à Auteuil à 3ans, au mois de mars. Peut-on néanmoins les comparer ?

Bébé Star était un très grand cheval, une vraie peinture : j’ai toujours été en admiration devant lui à l’élevage. Il faisait cinq ou six centimètres de plus que Bébé d’Or. L’un était entraîné par Guillaume Macaire, l’autre par Arnaud Chaillé-Chaillé. Chacun a ses méthodes et les deux hommes sont différents dans leur façon de gérer la carrière d’un cheval. Mais Bébé Star et Bébé d’Or présentaient des similitudes dans leur comportement, bien qu’ils soient différents physiquement. Le croisement de leur mère, Bénéfique (Mansonnien), avec Poliglote (Sadler’s Wells) a fait ses preuves. Cette année, j’ai amené la jument à Camelot (Montjeu) afin de retrouver la lignée de Sadler’s Wells (Northern Dancer), même si Poliglote et Camelot sont deux étalons différents !

Bénéfique était elle-même une excellente jument de course. Comment avez-vous introduit cette souche dans votre élevage ?

Je connaissais Jean-Marc Baudrelle, qui avait des poulinières à vendre. Dans le lot, il y avait Bentry (Ben Trovato), la deuxième mère de Bébé d’Or. La jument n’avait pas très bien produit jusque-là, mais son pedigree m’intéressait. J’adorais Ben Trovato (Ruysdael II) qui avait donné de bons chevaux, dont Collins. Ce dernier a remporté les Prix Murat, Troytown, La Barka, Morgex et La Périchole et conclu deuxième du Prix Maurice Gillois (Ls, à l’époque), sous l’entraînement de Jean Lesbordes. Ben Trovato produisait des chevaux un peu allants, mais j’étais amoureux de cet étalon.

Vous avez acheté votre première poulinière, Karmyn Flight, en 1984 à Deauville. Elle n’avait pas particulièrement brillé en course, mais elle était issue d’une belle souche Aga Khan. Croyez-vous davantage au pedigree plutôt qu’aux performances pour l’élevage ?

Oui, le pedigree est très important. Je préfère travailler sur une souche très vivante, plutôt que de chercher l’exception. Pour moi, la génétique prime sur les performances. Karmyn Flight était toute petite, elle toisait 1,54m ; c’était la seule fille de Pure Flight (Nearctic) du catalogue. Pure Flight était méconnu des parisiens à l’époque : c’était un étalon de province, mais il était très améliorateur. Bien qu’il n’ait jamais couru, je l’aimais bien car c’était le frère d’un crack américain, Kelso (Your Host), et nous avions déjà eu des produits de Pure Flight à travers mon grand-père, qui était lui aussi éleveur. Malgré sa petite taille, Karmyn Flight avait de jolis points de force. Elle était très râblée et très tonique, à l’image du père. Je l’ai achetée pleine de Johnny O’Day (Restless Wind) et le produit n’était autre que Sunday Flight, qui m’a donné Sunny Flight (Saint Cyrien) et Golden Flight (Saint Cyrien), entre autres.

Qu’est-ce qui vous a poussé à vous lancer dans l’élevage ? Vous arrive-t-il encore d’acheter des poulinières ?

Mes parents avaient des terres et j’étais passionné par l’élevage, la génétique… Je suis quelqu’un de la terre. J’aime bien fabriquer, produire. Je n’aime pas acheter un produit tout fait ! Et le côté compétitif de l’élevage me plaît également, car je suis un sportif dans l’âme.

Actuellement, je tourne un peu en rond avec mes souches. Parfois, il m’arrive de me retrouver avec une nouvelle famille par l’intermédiaire d’un ami, mais je ne suis pas en recherche. J’essaye de faire perdurer mes souches à travers mes croisements : c’est peut-être une erreur, mais pour l’instant, je ne m’en sors pas trop mal.

Envoyer Karly Flight à la saillie de Montjeu, c’était un choix plutôt inattendu et osé. Quelle a été l’origine de cette décision ?

À l’époque, Montjeu (Sadler’s Wells) était un jeune étalon. Ses produits n’étaient pas encore sortis et c’était un vrai coup de poker de lui envoyer Karly Flight. Mais c’était un champion, et Northern Dancer, comme Sadler’s Wells, avaient fait leurs preuves en termes de lignée mâle. Je me suis toujours dit : quitte à me tromper, autant croiser mes juments avec quelque chose de très bien ! Il ne faut pas oublier qu’on a créé des souches d’obstacle à travers des chevaux de plat. La suite m’a donné raison, puisque Montjeu a produit plusieurs étalons pour l’obstacle. Karly Flight possédait une valeur commerciale énorme, elle méritait un top-étalon et j’ai donc suivi mon feeling en l’envoyant en Irlande. Elle venait tout juste de rentrer à l’élevage et c’était plus facile de la faire voyager à l’étranger, étant donné qu’elle était encore jeune. Et j’avais étudié le croisement à l’avance, afin de voir s’il n’y avait rien de rédhibitoire dans la génétique du futur produit.

Vous avez souvent fait confiance à des étalons de Coolmore : non seulement Montjeu, mais aussi Camelot, High Chaparral, Dylan Thomas... Pourquoi ?

Je connais du monde à Coolmore et j’ai toujours été bien servi là-bas. J’y envoie mes juments en toute confiance. Je ne suis pas pour autant fixé sur Coolmore, mais ils ont un panel d’étalons tellement important qu’on arrive toujours à trouver chaussure à son pied. Tous leurs étalons ne réussissent pas, mais il y a toujours une part de risque !

Petit-fils de Karly Flight, Team Flight est entré cette année au haras du Grand Chesnaie. Il est issu du même croisement que le regretté Spider Flight, qui a donné de bons chevaux malgré une production limitée…

Prometteur à 2ans, Team Flight s’est accidenté et est entré au haras plus tôt que prévu. Cela n’enlève rien à la confiance que je lui porte. Il est magnifique physiquement et doté d’un très bon mental. Nous sommes associés à plusieurs sur sa carrière d’étalon mais j’en suis le gestionnaire, comme ce fut le cas avec mon regretté Spider Flight (Montjeu). Team Flight est un cheval très fiable et il va remplacer son oncle au haras. Je lui ai envoyé quatre juments cette année et je compte bien le soutenir davantage l’an prochain, car il est arrivé tard au haras et mon plan de monte était déjà plus ou moins fait.

Vous avez très peu de chevaux à l’entraînement. Pourquoi ?

Je possède quelques chevaux seulement à travers des associations, car l’entraînement a un coût. Lorsqu’on peut vendre les produits, il faut le faire, car il faut bien rentabiliser l’entreprise. Nous sommes obligés d’adopter une logique commerciale, et j’apprécie autant de voir un cheval gagner sous ma casaque que sous celle d’un autre, du moment qu’il est issu de mon élevage. Je garde davantage de femelles que de mâles, afin de renouveler mon cheptel. Parfois, je mets sur pied des associations bien précises afin de garder la mainmise sur la destinée du cheval, comme avec la production de Karly Flight. Je n’ai jamais inscrit un produit de Karly Flight en vente, je préfère faire du commerce à l’amiable. Une souche maternelle se valorise non pas sur un ring de vente, mais par le verdict du poteau d’arrivée.

PALMARÈS DES VICTOIRES DE GROUPE À L’ÉLEVAGE DE PATRICK BOITEAU
Année Cheval
2019 Bébé d’Or Prix Morgex (Gr3)
2018 Ballyhill Cheltenham Handicap Chase (Gr3)
2017 Spinozzar Prix Général de Saint-Didier (Gr3)
2013 Bébé Star Prix Congress (Gr2)
2006 Cyrlight Prix Héros XII, Ingré & de Compiègne (Grs3)
Bénéfique Prix Robert de Clermont-Tonnerre (Gr3)
2005 Golden Flight Prix La Haye Jousselin (Gr1), Prix Georges Courtois (Gr2), Prix Héros XII (Gr3)
Bonbon Rose Prix Ferdinand Dufaure (Gr1)
Cyrlight Prix Léon Rambaud (Gr2) & Hypothèse (Gr3)
2004 Cyrlight Prix Ferdinand Dufaure, Maurice Gillois (Grs1), Jean Stern (Gr2), Fleuret, Duc d’Anjou, Orcada & Edmond Barrachin (Grs3)
2003 Cyrlight Prix Congress (Gr2)
Karly Flight Prix La Barka & Léon Rambaud (Grs2)
Sunny Flight Prix Ingré (Gr3)
Golden Flight Prix Morgex (Gr3)
2002 Karly Flight Prix Renaud du Vivier, Ferdinand Dufaure (Grs1), Jean Stern (Gr2), Pierre de Lassus & de Maisons-Laffitte (Grs3)
Sunny Flight Prix La Haye Jousselin (Gr1)
2001 Sunny Flight Prix de Troytown & de Compiègne (Grs3)