Phoenix est-il cramé ?

International / 26.11.2019

Phoenix est-il cramé ?

Phoenix Thoroughbreds est-il mêlé à l’énorme arnaque concernant une crypto-monnaie, le OneCoin, dans laquelle plusieurs millions de personnes auraient été lésées ? Dans un communiqué, celui qui se définissait comme le premier fonds d’investissement régulé autour du pur-sang récuse les accusations. Certaines informations sont pourtant troublantes. On vous raconte.

Le communiqué est tombé lundi. Il émane de Phoenix Thoroughbred et a été publié sur son compte Twitter : « Phoenix Fund Investments LLC nie catégoriquement toutes les accusations qui lui sont portées ainsi que sur son propriétaire, Amer Abdulaziz, dans le procès contre le OneCoin et ses conspirateurs aux États-Unis. Phoenix Fund Investment LLC estime que la société et M. Amer Abdulaziz ont agi conformément à la loi et conteste avec ardeur toute accusation d’actes répréhensibles. Phoenix Thoroughbred LLC va totalement coopérer avec les autorités concernées si elles demandent une assistance. Phoenix Fund LLC est actuellement à la recherche d’une aide juridique et prendra toutes les actions nécessaires contre ceux impliqués dans la publication de déclarations fausses et diffamatoires. »

Mardi matin, le Racing Post, qui a relayé dès dimanche les investigations du journaliste américain Matthew Russell, publie une information importante : le fonds Phoenix Thoroughbred, enregistré au Luxembourg, est en liquidation volontaire depuis le mois dernier. De plus, le fonds aurait été simplement "enregistré" au Luxembourg, mais n’y a jamais été "régulé". Ce type de fonds nécessite légalement un gestionnaire externe, ce qui, d’après le Racing Post, n’a jamais été le cas pour Phoenix Thoroughbred. Pour faire simple, on aurait affaire à une coquille vide. Le fonds n’aurait jamais fonctionné réellement. Et la B.H.A. (British Horse Racing Authority, le "France Galop" anglais) a annoncé dès lundi qu’elle menait son enquête.

Que reproche-t-on exactement à Phoenix Thoroughbred et à Amer Abdullaziz ? Version courte : Phoenix Thoroughbred aurait servi à blanchir l’argent de OneCoin, et Amer Abdulaziz aurait ensuite volé 100 millions à OneCoin. Version longue : là, cela devient compliqué et il faut s’en remettre à Matthew Russell, qui suit le procès du OneCoin aux États-Unis, pour le compte de son média Inner City Press.

La crypto-monnaie, le système de Ponzi et les dés pipés

Le OneCoin, c’est une crypto-monnaie, comme le BitCoin par exemple. Le OneCoin a été créé, approximativement, en avril 2014, dans le but d’être un concurrent du Bitcoin. Le journal du Net définit ainsi cette devise : « Une crypto-monnaie est une devise électronique, ou virtuelle, car elle n'a aucune forme physique. Elle s'échange de pair à pair sur un système informatique décentralisé, ou blockchain, tenu à jour en permanence et (réputé) inviolable. » Plus de personnes utilisent votre crypto-monnaie, plus sa valeur augmente. On est donc à mi-chemin entre de l’argent classique et la spéculation boursière.

Les fondateurs de OneCoin n’auraient pas investi un seul dollar dans leur société mais auraient réalisé des bénéfices exceptionnels sur le système pyramidal dit de Ponzi, rendu célèbre par Bernard Madoff… Laissons parler les spécialistes, en reprenant un article de Capital, qui explique le système OneCoin : « OneCoin est un système qui se présente comme une crypto-monnaie et dont les responsables assurent à ses participants un retour sur investissement conséquent en échange d’une mise allant de 110 € à 118.000 €. La promesse est alléchante : contre votre argent vous obtenez des "paquets de formation" qui permettent de générer des “onecoins”, une monnaie électronique “technologiquement supérieure à Bitcoin” et dans laquelle les pontes de la Silicon Valley auraient investi des millions de dollars en secret. Retenez bien ce terme "paquet de formation" : il est important car il permet à la société de ne pas proposer à ses clients des investissements en tant que tels. Il n’y a qu’à se rendre sur l’un des sites estampillés OneCoin ou OneLife : le cours grimpe inexorablement de 0,5 à 29,95 € et de nombreux témoignages sont dithyrambiques. Sauf que… tout est faux. Il est néanmoins facile de se faire berner car OneCoin est la plupart du temps présenté par un proche. Celui-ci a intérêt à recruter des nouveaux membres car il touche au passage des Onecoins supplémentaires. Au bout de la dixième recrue (victime), il encaisse directement en euros une partie du versement. C’est cette entourloupe qui convainc certains qu’on peut réellement s’enrichir avec OneCoin. Mais les dés sont pipés et vous ne pouvez jamais récupérer votre mise. »

Un fondateur bien bavard. En début d’année, Konstantin Ignatov, cofondateur de OneCoin, est arrêté par le FBI. Une plainte fédérale est déposée. Le site Paulick Report a publié un document qui, selon lui, serait cette plainte. On y évoque un fonds d’investissement basé aux Émirats Arabes Unis : « L’équipe d’investigation [du FBI, ndlr] a tracé approximativement 185 millions [d’euros, ndlr] de fonds qui ont dérivé à travers une série de banques jusqu’à un fonds d’investissement aux Émirats Arabes Unis (le "UAE Investment Fund"). Précisément, depuis ou aux environs de février 2017 et jusqu’à, ou aux environs d’avril 2017, un fonds d’investissement dédié avec un compte dans une banque en Irlande (le "Ireland Fund") a effectué environ 11 transferts en ligne totalisant 185 millions d’euros au fond d’investissement des Émirats Arabes Unis. »

Plus loin dans ce document, des preuves trouvées par le FBI dans le téléphone de Konstantin Ignatov : « Dans mon examen d’un message d’échange entre Konstantin Ignatov, le défendant, et un individu qui est un employé de OneCoin à Dubaï (le "Dubai OneCoin Employee"), j’ai appris qu’en, ou aux alentours de juin 2018, Ignatov a envoyé une photo du responsable du fonds EAU au dit employé de OneCoin à Dubaï. L’employé de OneCoin à Dubaï a alors écrit, "Ce fffffff [traduisez probablement une insulte, ndlr] est à Ascot en train de s’amuser avec nos $." Basé sur mon entraînement, expérience et participation dans cette enquête, il apparaît que l’employé de OneCoin à Dubaï fait référence au fait que l’argent que le responsable du fonds des EAU aidait à blanchir provenait des fonds OneCoin (nos $) ayant été blanchis à travers le fonds Irlande. » À ce stade, le nom de Phoenix Thoroughbred n’est pas cité.

Un vol de voleurs ? Le 6 novembre dernier, Konstantin Ignatov, encore lui, aurait témoigné dans le cadre du procès de Mark Scott, un avocat américain mis en cause dans l’affaire du OneCoin. Si l’on en croit la BBC, l’homme aurait trouvé un accord avec les autorités, peut-être même celle de témoin protégé par le FBI. Et il aurait donc été bavard : donnant donnant… Lorsque le procureur demande à Konstatin Ignatov les noms des blanchisseurs, il en aurait cité plusieurs, dont celui d’un certain Amer Abdulaziz, au moins quelque chose qui y ressemble du point de vue phonétique. Soit le même nom que le fondateur de Phoenix Thoroughbreds…

Lors de l’audition de Konstantin Ignatov telle qu'Inner City Press l’a retranscrite, le nom d’un homme nommé Amer Abdulaziz (phonétiquement du moins) serait revenu à deux reprises. D’abord pour son rôle défini comme celui de blanchisseur de l’argent mais aussi dans le cadre de vol de la société OneCoin. Après un aparté sur le cas des voleurs, le procureur aurait dit, selon Inner Press City : « Nous reviendrons sur ce monsieur Aziz, qui a volé plus de 100 millions à OneCoin. » Lorsque le procureur aurait ensuite demandé à Konstantin Ignatov si les différents vols, dont celui soi-disant commis par Amer Abdulaziz, ont été signalés à la police, Konstantin Ignatov aurait dit : « Non, la monnaie provenait d’une activité criminelle. » Un voleur qui vole des voleurs ? Comme l’a promis le procureur, le cas de « ce monsieur Aziz qui a volé 100 millions à la société OneCoin » serait donc revenu un peu plus tard dans le témoignage, toujours selon Inner City Press. La déclaration de Konstantin Ignatov est pour le moins… troublante : « Amr Abdul Aziz [ainsi retranscrit par Inner City Press, ndlr], après avoir volé 100 millions à OneCoin, a commencé à acheter des chevaux de course, pour environ 25 millions… ».

En 2018, "Phoenix" a déjà été cité dans la fraude. En 2018, après son arrestation, Mark Scott aurait été longuement interrogé par le FBI. Dans le document trouvé via Paulick Report, le prénom Amer apparaît, ainsi qu’une mention d’une entité nommée "Phoenix". Pas question de vols ici, mais d’un transfert d’une partie des fonds de la société OneCoin.

Dans le document, un agent du FBI demande : « Qui est le conseiller financier ? » et Mark Scott répond [il s’agit d’une transcription officielle de l’interrogatoire, ndlr] : « Ils s’appellent, nous avons signé un agrément, le premier agrément à la demande des investisseurs est nommé Phoenix quelque chose Investment Fund, je crois juste Phoenix. Et après, hummm, et j’ai le nom de la personne avec qui je gérais cela, qui m’a été fourni pour mes emails et autres. Je dirais, Amar [phonétique] quelque chose. » Il pourrait donc s’agit des fonds ayant permis le lancement de Phoenix Thoroughbreds. Pourrait, car tout est à prendre au conditionnel dans cette enquête.

Les documents et articles consultés et cités dans cet article

Le fil Twitter de Inner City Press du 6 novembre. https://twitter.com/innercitypress/status/1192099876638724101

L’article du Racing Post publié dimanche 24 novembre au soir. https://www.racingpost.com/news/phoenix-thoroughbreds-founder-accused-of-stealing-eur100m-from-global-ponzi-scam/410788

Le dernier article du Racing Post en date du mardi 26 novembre

https://www.racingpost.com/news/phoenix/revealed-phoenix-racing-fund-was-never-regulated-and-is-now-in-liquidation/411002

Le compte-rendu fait par Paulick Report. https://www.paulickreport.com/news/ray-s-paddock/phoenix-thoroughbreds-founder-and-ceo-named-in-money-laundering-case/

La plainte fédérale mise en ligne par Paulick Report. https://www.paulickreport.com/wp-content/uploads/2019/11/Konstantin-Ignatov-complaint.pdf

L’interrogatoire par le FBI de Mark Scott au moment de son arrestation, mise en lien par Paulick Report. https://www.courtlistener.com/recap/gov.uscourts.nysd.482287/gov.uscourts.nysd.482287.127.1.pdf