Anthony Oppenheimer : « Il y a un certain retour en considération des épreuves de tenue »

International / 03.12.2019

Anthony Oppenheimer : « Il y a un certain retour en considération des épreuves de tenue »

Son nom est associé au champion Golden Horn, mais également aux excellents Star Catcher et Cracksman. Éleveur et propriétaire à la réussite insolente, Anthony Oppenheimer nous a confié ses plus beaux souvenirs.

Par Adrien Cugnasse 

À plus de 80 ans, Anthony Oppenheimer a conservé un enthousiasme communicatif. Sa passion pour les courses est intacte et elle est sans doute stimulée par le fait que l’élevage (Hascombe & Valiant Studs) familial et la casaque associée viennent de clore les cinq plus belles années de leur histoire. Trois chevaux confiés à John Gosden ont en effet remporté un total de 11 Grs1 depuis 2015 ! Il s’agit de Golden Horn (Coral Eclipse Stakes, Derby d’Epsom, Irish Champion Stakes & Prix de l'Arc de Triomphe, Gr1), Star Catcher (Irish Oaks, Qipco British Champions Fillies/Mare Stakes & Qatar Prix Vermeille, Grs1) et Cracksman (Coronation Cup, Qipco Champion Stakes, deux fois, & Prix Ganay, Grs1). Alors que la vente de décembre bat son plein, c’est depuis son haras, à quelques kilomètres de Newmarket, qu’Anthony Oppenheimer a répondu à nos questions.

La qualité plus que la quantité. Notre univers est dominé par des superpuissances hippiques pouvant compter sur plusieurs centaines de juments. Aussi obtenir trois chevaux de grande classe comme Golden Horn, Star Catcher et Cracksman en l’espace de cinq années et avec 30 poulinières ou moins est statistiquement improbable. C’est pourtant bel et bien ce qu’Anthony Oppenheimer a réalisé, qui est plus avec sa propre casaque. Il nous a confié : « J’ai commencé à élever avec mon père, lequel nous a quittés il y a un peu plus de deux décennies. C’est lui qui a posé les bases de ce qui allait devenir Hascombe & Valiant Studs. Et nous avons travaillé pour progressivement façonner un lot de poulinières de qualité. Cela nous a pris beaucoup de temps et au début, les résultats n’étaient pas particulièrement brillants. Mais le travail et la patience ont fini par payer. J’ai actuellement 30 poulinières mais je veux réduire, pour stabiliser leur nombre à 26 ou 28 juments. Au maximum. » Depuis les premiers pas de cet élevage familial, il y a plus d’un demi-siècle, le monde des courses a profondément changé et Anthony Oppenheimer explique : « En Angleterre, les étalons qui ont produit avec une certaine réussite deviennent de plus en plus chers. Voire vraiment très chers. » Ce dernier élément est certainement l’un des facteurs qui le poussent à limiter le nombre de ses juments, mais aussi à parfois faire appel à de jeunes sires. « Quel que soit le profil d’un jeune étalon, j’aime qu’il ait remporté une ou plusieurs courses à 2ans. C’est la garantie d’une certaine vitesse. Je regarde ensuite de manière très attentive sa lignée maternelle et sa conformation. »

Atteindre les sommets avec un invendu… Concernant la stratégie de son élevage, Anthony Oppenheimer poursuit : « Par le passé, je vendais tous mes mâles s’ils atteignaient leur prix de réserve. Mais pendant quelques années, j’ai eu énormément de pouliches et peu de mâles. Je suis donc parfois obligé d’assouplir cette règle ! » C’est par ailleurs un cheval racheté aux ventes qui lui a offert le plus grand moment de sa vie d’éleveur et de propriétaire : « Gagner le Derby d’Epsom, c’était extraordinaire. Nous ne pensions pas que Golden Horn allait tenir les 2.400m, mais les chances d’avoir un poulain de ce niveau sont rares. Alors nous avons tenté ce pari. Et ce jour-là, j’étais entouré par les miens. Ce fut inoubliable. Un moment à part dans mon existence. » Anthony Oppenheimer avait ensuite fait sensation en annonçant qu’il allait battre la tenante du titre à ParisLongchamp au mois d’octobre. Sa sortie, jugée à la limite de l'arrogance, s’est finalement révélée réaliste ! Anthony Oppenheimer détaille : « Golden Horn n’aurait pas gagné le Prix de l’Arc de Triomphe (Gr1) face à Trêve (Motivator) en terrain souple. Il détestait le lourd. Mais en bon terrain, c’était un cheval exceptionnel. Et lorsque la piste est apparue comme pouvant être à son avantage, j’ai compris que nous allions remporter l’Arc ! »

De la vitesse vers la tenue. Hascombe & Valiant Studs a longtemps été associé à des milers de premier plan comme Footstepsinthesand (2.000 Guinées, Gr1), Summoner (Queen Elizabeth II Stakes, Gr1), Rose Gypsy (Poule d'Essai des Pouliches, Gr1), On the House (1.000 Guinées & Sussex Stakes, Grs1), Rebecca Sharp (Coronation Stakes, Gr1), Balisada (Coronation Stakes, Gr1)… Mais au tournant des années 2000, Anthony Oppenheimer a décidé de changer de stratégie pour tenter d’étoffer son palmarès classique. Ce mardi, il nous a confié : « Par le passé, nous avons surtout produit de très bons milers. Et j’ai ensuite souhaité réorienter l’élevage vers la tenue car je rêvais de gagner le Derby… néanmoins je serais tout de même très heureux de pouvoir remporter les Coronation Stakes une troisième fois ! Pour gagner le Derby d’Epsom, on ne peut pas se présenter au départ avec des chevaux de 1.600m… il faut vraiment de la tenue. Mon élevage est donc à présent orienté vers la tenue et mon objectif actuel est de remporter le seul classique anglais qui manque à notre palmarès : les Oaks d’Epsom (Gr1, 2.400m). Pour l’instant, nous avons décroché des places dans cette épreuve sans parvenir à nous imposer. Je pense qu’il y a un certain retour en considération des épreuves de tenue en Grande-Bretagne, après une période où la vitesse était hégémonique. C’est compréhensible dans le sens où beaucoup de gens préfèrent être fixés à 2ans, plutôt qu’attendre une année de plus. Il y a heureusement un certain nombre d’encouragements officiels en faveur des épreuves de tenue, les autorités hippiques œuvrant énergiquement dans cette direction. Mais il y a encore beaucoup de travail de promotion à effectuer. » Il n’existe cependant pas de recette miracle et « pour produire des chevaux de 2.400m, il faut malgré tout régulièrement utiliser des étalons avec une certaine vitesse. »

Sortir des sentiers battus. Les Oppenheimer travaillent sur certaines familles depuis des décennies : « Lorsque nous avons acheté Hascombe Stud, les chevaux du haras faisaient partie de la transaction. Parmi ces derniers, nous avions une pouliche de qualité qui est malheureusement morte. Nous avons donc acheté aux ventes publiques sa cousine… c’était Lora (Lorenzaccio) ! Elle n’était pas très bonne en course, mais au haras, sa production nous a procuré de grandes satisfactions. Elle est par exemple l’aïeule de Cracksman et de Golden Horn. C’est une famille que nous avons toujours essayé de préserver et d’améliorer. Six de nos juments actuelles sont des descendantes de Lora. » En véritable homme de cheval, Anthony Oppenheimer n’a pas hésité à acheter une jument italienne voici plusieurs décennies avant de la faire saillir en France. Croda Rossa (Grey Sovereign) avait gagné le Premio Lydia Tesio (Gr1), en battant Batavia (Tutankhamen), la gagnante des Oaks. À la fin des années 1970, après avoir donné plusieurs poulains en Italie, elle fut vendue en Angleterre. Croda Rossa est l’aïeule de trois étalons liés à Coolmore, Footstepsinthesand (Giant’s Causeway), Power (Oasis Dream) et Pedro the Great (Henrythenavigator), mais aussi de Zebedee (Invincible Spirit)… Anthony Oppenheimer explique : « Je me souviens bien avoir acheté une saillie de Green Dancer (Nijinsky) à Alec Head pour Croda Rossa. Le résultat, Dancing Rocks, nous a apporté beaucoup de joie en compétition. » Mais notre éleveur est capable d’aller beaucoup plus loin pour trouver une jument et c’est ainsi qu’il a déniché la mère de Star Catcher, dont le pedigree était pour le moins inhabituel dans un contexte européen : « Ma cousine Bridget Oppenheimer, qui nous a malheureusement quittés, avait élevé Horse Chestnut (Fort Wood) en Afrique du Sud. Lauréat de la Triple couronne sud-africaine, il a ensuite été exporté aux États-Unis où il a fait la monte à Claiborne Farm, avant de revenir dans son pays de naissance, plus précisément à Drakenstein Stud. Horse Chestnut m’avait beaucoup impressionné en tant que cheval de course. Et lorsqu’à Deauville, une de ses filles est passée sur le ring, j’ai voulu l’acheter, en souvenir de ma cousine. C’était Lynnwood Chase (Horse Chestnut). Au départ, elle a été croisée avec des étalons américains, avant de revenir en Europe où elle a donné Star Catcher. Bien née, Lynnwood Chase était une petite jument et elle n’avait pas un profil extraordinaire compte tenu de la modestie de son palmarès. J’ai longtemps hésité à la revendre, avant de me raviser. Et ce fut une décision heureuse car elle a très bien produit. Chez Lynnwood Chase, du côté maternel, on retrouve des sangs sud-africains et donc différents des lignées répandues en Europe. Je suis toujours à la recherche d’outcross, dans la mesure du possible, mais c’est très difficile. Galileo (Sadler’s Wells) est partout. J’ai d’ailleurs acheté Sinnamary (Galileo), la sœur de deux pouliches exceptionnelles, Magic Wand (Galileo) et Chicquita (Montjeu). Son pedigree est exceptionnel. Elle m’a donné un Golden Horn (Cape Cross) remarquable et je l’ai envoyée à Kingman (Invincible Spirit) pour lui redonner de la vitesse. »

L’enfance de l’art. Quand on lui demande qui est l’homme de cheval qui l’a le plus influencé, Anthony Oppenheimer déclare : « Mon père était ami avec Alec Head, lequel a obtenu une réussite exceptionnelle. Il a été déterminant et j’ai profité de ses précieux conseils. J’ai par la suite eu la chance de rencontrer beaucoup de personnes qui m’ont permis de continuer à progresser. Le meilleur exemple est certainement John Gosden. Il me conseille en permanence et sans lui, sans Lanfranco Dettori, nous n’aurions jamais obtenu des résultats comparables à ceux de ces dernières années. » La réussite d’Anthony Oppenheimer est indissociable de celle de son entraîneur actuel et il explique : « John Gosden ne pousse jamais trop, ou trop tôt, les chevaux. Chaque sujet est considéré individuellement et il n’hésite pas à inciter les propriétaires à faire preuve de patience. C’est un homme brillant, formé à Cambridge et c’est aussi le successeur de son père qui était un entraîneur classique. Il est né au milieu des chevaux et il a la capacité de repérer ceux qui sont bons, ceux qui sont moyens et ceux qui sont mauvais. Peu de gens y arrivent aussi bien que lui. »

L’Angleterre est à son apogée hippique. Avant John Gosden, un autre entraîneur a profondément marqué l’histoire de l’élevage et de la casaque. Il s’agit Geoff Wragg, au sujet duquel Franco Raimondi écrivait il y a quelques années : « Sans la puissance des propriétaires du Golfe, mais avec une petite écurie traditionnelle et le soutien de quelques fidèles, Geoff Wragg sortait des champions chaque saison. Il gagnait des courses lors des grands meetings, celles que tout propriétaire rêve de remporter. Geoff Wragg a entraîné avec la même réussite des mâles et des femelles, des sprinters et des chevaux de Gold Cup. » Anthony Oppenheimer explique à son sujet : « C’était un grand entraîneur et je suis très triste qu’il ne soit plus parmi nous. Nos pères étaient par ailleurs très amis. Ce fut un pionnier parmi les professionnels britanniques en ce qui concerne l’internationalisation de la compétition. À une époque où c’était quelque chose de rare, il n’hésitait pas à courir aux quatre coins de l’Europe, et avec une superbe réussite qui est plus est. Il a tracé un sillon et les autres entraîneurs britanniques ont suivi ses traces. Avec Pèlerin (Sir Gaylord), quatrième du Derby d’Epsom (Gr1), il nous a offert la victoire dans le Grosser Preis von Baden (Gr1). Geoff Wragg a aussi été l’un des premiers anglais à utiliser un chronomètre à l’entraînement, ce qui lui a donné un certain avantage avant d’être imité. » Anthony Oppenheimer poursuit : « Actuellement, l’Angleterre connaît une période faste sur le plan de la qualité de la compétition hippique. Et le niveau n’a probablement jamais été aussi élevé. C’est une apogée hippique qui se manifeste par des résultats impressionnants aux quatre coins du globe. »

Un francophile. Outre-Manche, en dehors des grands meetings, la fréquentation s’érode. Pourtant, Anthony Oppenheimer reste d’un grand optimisme : « Nous vivons dans une époque où l’offre de loisir est pléthorique. Le choix est énorme et les courses anglaises ont pâti de cette concurrence. Mais je pense que l’audience des courses en Grande Bretagne est en train de repartir à la hausse. En France, j’ai remarqué qu’il était très difficile de trouver des médias généralistes où l’on parle de courses. Cela créé une différence énorme. » Lorsqu’on évoque l’année difficile des chevaux français, il déclare : «  Je pense que les choses vont certainement s’améliorer en France avec la montée en puissance des investissements dans l’élevage. On voit que le niveau des étalons a déjà nettement progressé. De plus en plus de gens veulent élever dans votre pays pour bénéficier du système des primes… et parfois aussi pour les faire courir. Nous assistons certainement aux prémices d’un changement. En outre, n’oublions pas que l’élevage français connaît une réussite tout à fait remarquable sur les obstacles anglais. J’ai toujours aimé aller aux courses en France, en particulier à Deauville et à Chantilly. Le nouvel hippodrome de Longchamp est nettement supérieur au précédent. Voyager pour courir, c’est tellement amusant ! Et puis en France, on mange vraiment très bien ! »