LA GRANDE INTERVIEW - Mouna Bengeloun : « L’élevage est une leçon de vie et d’humilité »

02.12.2019

LA GRANDE INTERVIEW - Mouna Bengeloun : « L’élevage est une leçon de vie et d’humilité »

Propriétaire et éleveur tête de liste au Maroc, Zakaria Hakam nous a quittés en 2009. Son épouse, Mouna Bengeloun, entourée de ses enfants, a décidé de reprendre la structure familiale. C’est ainsi que Zak Bloodstock et la Succession Zakaria Hakam continuent à briller en compétition, en particulier grâce à Al Noury lors du meeting international de Casablanca.

The French Purebred Arabian. – Quel regard portez-vous sur votre réussite lors du meeting international 2019 ?  

Mouna Bengeloun. – Toute l’équipe était ravie. Et moi aussi. Le samedi, lors de la journée consacrée aux pur-sang anglais, nous avons eu une petite déception avec Meliodas (Due Diligence) qui est très mal sorti des boîtes dans le Critérium des 2ans (1.750m), avant de bien finir pour décrocher la troisième place. C’était seulement sa troisième sortie publique et il compte déjà deux victoires. Miss Sloane (Kidnapping) s’est classée troisième du Prix des Éleveurs (3ans - 1.750m) sur une distance qui n’était, a priori, pas la sienne. C’est donc une bonne performance. Concernant la journée dédiée aux pur-sang arabes, dimanche, Al Noury (No Risk Al Maury) a bien rempli son contrat. Il a remporté le Grand Prix de Son Altesse Royale le Prince Moulay Rachid (L PA, 3ans, 1.750m). Son entraîneur, Thomas Fourcy, nous avait dit que le poulain avait encore fait des progrès depuis sa sortie à Saint-Cloud. Nous nous attendions donc à une bonne performance. Enfin, notre vétéran Kerchera (Kerbella), âgé de 8ans, nous a beaucoup surpris en finissant vraiment très bien et à la deuxième place du Grand Prix de Son Altesse Royale le Prince Héritier Moulay El Hassan (Gr3 PA, 3ans et plus - 1.900m). Cela nous a fait plaisir.

Quelle est la suite du programme pour Al Noury ? 

Je ne sais pas encore. J’ai décidé de le garder au Maroc cet hiver. Ensuite, nous aviserons, selon son évolution. À un moment donné, j’ai pensé l’envoyer aux Émirats Arabes Unis. Puis j’ai renoncé car c’est beaucoup de voyages pour un petit cheval. Ce n’est pas évident car il aurait fallu le laisser là-bas tout l’hiver, et finalement nous avons préféré le garder ici.

Al Noury est-il votre premier pur-sang arabe en France ?

Non, j’en ai déjà eu d’autres. Notamment Kerchera. Il avait débuté à Bordeaux-Le Bouscat le même jour que Mister Ginoux (Amer), duquel il se classait troisième. Il a ensuite eu de petits pépins et il a fallu le faire rentrer au Maroc pour le soigner. Ce n’était rien de grave et il a eu une belle carrière, remportant quatre Listeds PA. Avant lui, nous avions envoyé Tamar Thabeth (Dormane), qui n’était pas issu de notre élevage mais qui était un super cheval. Il avait d’ailleurs gagné le "Moulay Rachid" et le "Mohammed VI" au Maroc, deux Grs3 PA. Malheureusement, comme Al Noury, la malchance nous a poursuivis [Al Noury n’est pas rentré dans les stalles de départ lors de sa course de début en France, sans qu’on tente de le munir d’un bonnet, ndlr]. En effet, il était allé directement sur le Gr1 PA de Saint-Cloud [sixième du Qatar Total French Arabian Breeders’ Challenge pour poulains de 3ans] sans préparatoire.

Est-ce un frein pour la suite ?

Non car nous avons d’autres chevaux. Notamment un 2ans chez Thomas Fourcy, Mister Winsee (Mister Ginoux & Win and See) et un autre qui est retourné au haras en attendant qu’il grandisse un peu. Je peux vous citer une yearling femelle qui semble intéressante, Mamina (No Risk Al Maury & Rawassy) et nous avons également un joli foal, El Mauro (No Risk Al Maury & Eauverdose). Ils stationnent au haras du Grand Courgeon, tout comme un autre foal, Nahim (Dahess & Nayima Thabeth). Ils sont tous nés et élevés en France. Bien sûr, nous avons quinze 2ans, dix yearlings et onze foals au Maroc et nous verrons ceux qui sortent du lot. 

Vous avez toujours eu des ambitions à l’international ?

Quand j’ai repris l’écurie, nous avions déjà des ambitions à l’international avec les pur-sang anglais, avec des résultats. Je pense à Bubble Chic (Chichicastenango), issu de notre élevage et deuxième de l’édition 2011 du Prix du Jockey Club (Gr1), mais aussi à des chevaux comme Zack Hall (Muhtathir), multiple lauréat de Listed et placé de Groupe, et Zack Hope (Araafa) qui couraient également en France.

Avec quels professionnels travaillez-vous en France ?

Actuellement, nous travaillons avec Mikel Delzangles pour les pur-sang anglais, même si nous n’avons pas un énorme effectif, et Thomas Fourcy pour les pur-sang arabes. 

Pourquoi Thomas Fourcy ?

C’est un super entraîneur évidemment. Mais nous nous sommes demandé s’il aurait la patience de s’occuper de nos chevaux, sachant qu’il dispose déjà d’un effectif de grande qualité, en provenance de propriétaires plus renommés que nous. Nous avons sympathisé avec lui et nous travaillons beaucoup avec son vétérinaire, Richard Corveller, qui nous conseille sur notre activité au Maroc. C’est ainsi que le lien s’est fait. 

Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur votre élevage en France ?

Nous avons basé nos chevaux arabes au haras du Grand Courgeon et nos pur-sang anglais au haras de Maulepaire. Je n’ai rien inventé. Je n’ai fait que reprendre ce qui existait déjà, au moment où j’ai repris l’écurie. 

Justement, comment s’est passé ce passage de témoin ?

J’ai repris l’écurie à la mort de mon époux. Au Maroc, la partie courses est sous la responsabilité d’Éric Legrix. Il préentraîne et entraîne. J’ai également recruté une personne il y a moins d’un an pour notre élevage au Maroc. L’entraînement et l’élevage sont basés sur un site de 25 hectares, à quelques kilomètres de Casablanca. À Bir Jdid précisément.

Nous essayons d’investir et d’améliorer les infrastructures. Comme les pâturages par exemple. Car vous vous en doutez bien, ce n’est pas évident chez nous, comme nous n’avons pas de prés naturels au Maroc. Nous sommes obligés de planter.

Combien avez-vous de poulinières arabes ?

Neuf au Maroc et deux en France. De manière plus générale, nous avons une quarantaine de poulinières au Maroc, des pur-sang anglais, pur-sang arabes et anglo-arabes. Concernant les anglo-arabes, nous avons également des ambitions à l’international puisque nous avons envoyé une poulinière au haras du Pécos. Elle s’appelle Zaza (Monzack) et a été une grande championne chez nous, au Maroc, avec 25 victoires en 36 sorties ! Elle est née et a été élevée au Maroc. Sa deuxième mère est une jument pur-sang anglais par Darshaan (Shirley Heights). Nous espérons avoir un produit français, en sachant que c’est une grande souche chez nous. Le père de Zaza, Monzak (Zack Dancer), est un petit-fils de Groom Dancer (Blushing Groom). Elle est pleine d’un étalon qui est chez nous et qui s’appelle Aegon (Teofilo). Il est issu d’une belle souche de la Louvière [sa mère est une sœur de Phocéenne et cette famille a donné l’étalon américain Stormy Atlantic].

Quelles sont vos deux poulinières stationnées en France ?

L’une s’appelle Eauverdose (Amer), c’est la propre sœur de Khataab (Amer). Elle a un foal, son premier produit, par No Risk Al Maury (Kesberoy). La deuxième est Rawassy (Akbar), une fille de Magadir que j’avais également achetée en France, à Saint-Cloud. Nous avons onze poulinières arabes en tout et je trouve que c’est déjà beaucoup. Je préfère avoir de meilleurs courants de sang et réduire un petit peu les effectifs, ce que nous faisons déjà. Tout cela dans l’optique d’avoir des produits de meilleure qualité. Surtout que chez les pur-sang arabes, l’insémination artificielle et les transferts d’embryons sont autorisés. Pour nous, au Maroc, l’insémination artificielle est très pratique car les étalons sont loin. C’est bien plus pratique que chez les pur-sang anglais… où faire voyager les poulinières est compliqué et d’autant plus rageant si elles vous reviennent vides (rires). Pour ce qui est des transferts d’embryons, nous ne les pratiquons pas au Maroc mais en France, avec l’appui des équipes techniques pilotées par le haras du Grand Courgeon. 

Avez-vous toutefois des étalons arabes ?

Ce n’est pas vraiment nécessaire avec les méthodes d’insémination, mais nous avons Sidi Thabeth (Dormane), un propre frère de Nayima Thabeth. Nous l’utilisons pour nos produits anglo-arabes. Par contre, Kerchera aura un avenir d’étalon chez nous, étant très bien né et de bonne qualité. Il est issu d’une bonne souche maternelle de la famille Watrigant puisque sa mère est Cherazade (Dormane), une fille de Cherifa (Chéri Bibi). » 

Combien avez-vous de pur-sang arabes au total ?

Je n’ai pas compté. Environ 80 je pense, entre le Maroc et la France. Et beaucoup de jeunes chevaux. Je ne voudrais pas en avoir une centaine. Au début, quand j’ai repris l’écurie, il y avait surtout des pur-sang anglais et le côté pur-sang arabe n’avait pas été développé, hormis les filles de Win and See (Tidjani). Nous avions également quelques souches égyptiennes et tunisiennes, mais cela restait beaucoup moins important que le pur-sang anglais. Désormais, au Maroc, nous avons autant de pur-sang anglais que de pur-sang arabes. 

L’orientation sur le pur-sang arabe est donc une volonté de votre part ?

Le constat est simple. Il est beaucoup plus facile d’élever des pur-sang arabes au Maroc que des pur- sang anglais. Tout est plus compliqué chez nous. La nourriture vient d’Irlande. Tous nos chevaux sont nourris au "Red Mills", chevaux d’élevage comme chevaux de course. Il est plus facile d’élever de bons pur-sang arabes ici que de bons pur-sang anglais, même si ce n’est pas impossible. On n’a encore jamais réussi à élever un pur-sang anglais né au Maroc qui soit suffisamment bon à l’international. Il y a une très grosse sélection et un niveau très élevé. Le cheval arabe est plus rustique que le pur-sang anglais et s’adapte plus facilement à l’environnement ici au Maroc. Nous n’avons pas renoncé pour autant. 

En effet car vous êtes régulièrement dans le top 10 au Maroc

Les résultats ont tardé car nous avons eu plusieurs générations de chevaux arabes qui n’ont pas trop couru, avec des entraînements parfois trop précoces. Je suis donc très contente des performances d’Al Noury car il a fallu attendre si longtemps. Pour élever, ce sont de très nombreuses années d’efforts. 

Tout de même, la victoire d’Al Noury est un bel accomplissement…

Absolument, c’est le résultat de beaucoup d’efforts. Il y a d’autres 3ans plus tardifs en attente et un certain nombre de 2ans, tous issus d’étalons de premier plan. On verra ce que cela va donner. Pour les pur-sang anglais, c’est plus rapide pour avoir une idée du niveau d’un cheval car ils démarrent à 2ans. On essaie de diversifier les courants de sang en utilisant des mères porteuses. Si Win and See et Nayima Thabet sont "à la retraite", on continue à avoir un certain nombre de produits de ces deux juments. Al Noury est un petit-fils de Win and See mais est issu d’une mère née et élevée au Maroc, Nouraya (Nour Thabeth). »

Quels sont les étalons arabes que vous utilisez ?

Surtout les fils d’Amer (Wafi), comme General, Dahess, Af Albahar, Nizam, les courants de sang français avec No Risk Al Maury, des étalons comme Munjiz et Mahabb et le courant de sang de Burning Sand avec TM Fred Texas.

On ne parle peut-être pas assez de l’influence de votre entraîneur au Maroc, Éric Legrix ?

Il est notre entraîneur depuis deux ans. Un grand professionnel qui connaît bien son affaire. Ce n’était pas seulement un crack jockey mais un homme de cheval, issu d’une famille de cheval… Il est un maillon important de la chaîne en donnant beaucoup de bons conseils, notamment au niveau de l’élevage. 

Bénéficiez-vous d’autres conseils ?

Oui bien sûr, mais le plus important était que nous n’avions pas de maréchalerie au Maroc. J’ai eu du mal à trouver quelqu’un mais j’ai finalement rencontré une personne formidable, le maréchal ferrant de Shadwell, qui forme une personne chez nous, illettrée d’ailleurs. D’autres intervenants anglais viennent régulièrement chez nous, pour nous aider à mettre notre élevage à niveau. C’est énormément d’efforts pour avoir quelques résultats, les gens ne s’en rendent pas toujours compte. 

Une course vous fait-elle rêver ?

Toutes les grandes courses bien sûr, les Grs1 ! Plus particulièrement le Gr1 de Saint-Cloud pour les 3ans ou bien celle du jour de l’Arc. Après, il y a des courses magnifiques un peu partout, aux Émirats, au Qatar… 

Un dernier mot ?

Je remercie énormément toutes les équipes, présentes tous les jours pour nos chevaux. Il faut vraiment une bonne équipe, de vrais professionnels. Tout cela n’est pas le fruit du hasard. J’ai vu que de nombreux grands élevages, ayant accès aux meilleures souches, ont avant tout un personnel dédié et compétent. Il faut savoir s’occuper des chevaux, même avant leur naissance, car on dit souvent que ce sont les trois derniers mois de gestation d’une poulinière qui sont les mois les plus importants dans la vie d’un cheval. Il y a beaucoup de choses à faire ensuite après la naissance, notamment la correction des aplombs. Nous en avons raté beaucoup il y a quelques années en n'étant pas assez attentifs. Nous sommes bien plus vigilants sur la manière de se déplacer de nos chevaux ainsi que sur leur alimentation. De même, faire faire des exercices aux poulains pour qu’ils n’arrivent pas au préentraînement sans muscles adéquats. On apprend de ses erreurs et c’est une leçon de vie et d’humilité.