Les femmes, jockeys avant tout (épisode 2/2)

Courses / 07.12.2019

Les femmes, jockeys avant tout (épisode 2/2)

Par Anne-Louise Echevin

La décharge accordée aux femmes jockeys a été une révolution pour les courses françaises… Pour les courses internationales même : le Japon a emboité le pas, alors qu’il n’y a qu’une seule femme sur le circuit JRA. Mais cette mesure n’a pas fait l’unanimité, auprès des hommes comme des femmes. En effet, si elle permet aux femmes jockeys d’être enfin dans la lumière, elle pose aussi la question de la légitimité de cette médiatisation.

Oui, la décharge accordée aux femmes par France Galop a eu beaucoup d’effets positifs : les filles ont enfin pu obtenir plus de montes et ce dans de bonnes courses. On le sait : le milieu des courses se féminise. L’Afasec accueille de plus en plus de filles. Le matin, à l’entraînement, il y a de nombreuses femmes en selle et, dans les courses, les femmes ont eu plus d’opportunités et ont été beaucoup plus mises en avant dans les médias généralistes. Et c’est tant mieux ! Nous avons besoin d’ambassadeurs ou d’ambassadrices pour revenir en course… Et avec une image moderne.

La décharge des femmes jockeys était probablement nécessaire et je n’ai aucun problème avec cela, même si je comprends la frustration des jeunes apprentis masculins. Je crois que, pour progresser, il faut affronter les meilleurs. Cette décharge est ce que l’on appelle de la discrimination positive : magnifique oxymore. Je ne suis pas contre les mesures de discrimination positive en elles-mêmes… Ce qui me dérange, c’est surtout l’image qu’elles renvoient de notre société.

En 2019, nous sommes obligés de mettre en place de telles mesures pour changer les mentalités. C’est la preuve que quelque chose ne tourne pas rond. Décharge en course, mais aussi parité dans les entreprises… Être une femme dans un milieu d’hommes ne devrait plus être, à notre époque, un parcours du combattant. Le milieu de la presse hippique française n’est pas le plus féminin qui soit et, franchement, cela me dérangerait d’être embauchée quelque part juste parce qu’il faut respecter la parité dans une entreprise…

Il est positif que Coralie Pacaut, Delphine Santiago, Mickaëlle Michel et les autres femmes jockeys aient enfin droit à leur moment de gloire. Cependant, quand je lis le titre de l’article du Figaro sur Coralie Pacaut, "La femme jockey qui défie les hommes", je trouve qu’il y a un conflit philosophique. Coralie Pacaut n’est pas "qu’une" femme jockey qui défie les hommes : elle est un jockey qui défie des jockeys, qu’ils soient hommes ou femmes. Je souhaiterais que Coralie Pacaut soit considérée comme une sportive de haut niveau, avant d’être femme. Le fait que nous soyons un sport mixte complique certainement les choses, c’est vrai. Et, encore une fois, cette médiatisation est positive mais c’est un miroir de notre société, qui renvoie un reflet que je n’aime pas : entre hommes et femmes, l’égalité est bien loin.

Le problème avec la décharge est aussi qu’elle renvoie cette image que la femme a besoin d’aide. Je n’ai jamais monté un cheval en course, je ne m’avancerai pas à débattre sur ce point. Mais je comprends le point de vue de Joséphine Gordon qui, lorsqu’on lui avait demandé son avis sur la décharge mise en place en France, s’était prononcée contre : « Je pense que cela va donner beaucoup d’opportunités aux femmes mais je trouve cela un peu offensant. » Maryline Eon avait dit dans le Racing Post, avant de monter le Diane en 2017 : « J’ai vu quelques articles en Grande-Bretagne, où les filles critiquaient cette mesure, voire en étaient carrément écœurées. (…) Ce qu’il faut comprendre, c’est que la France est un pays bien plus macho que l’Angleterre et que les entraîneurs sont plus réticents à laisser leur chance aux femmes. » On en revient au miroir de notre société en 2019…

Ce que je souhaite, à Coralie Pacaut et à toutes les femmes jockeys, c’est d’avoir la possibilité d’être considérées comme des jockeys et uniquement comme telles quand elles pratiquent leur métier. Avec l’expérience accumulée, grâce à plus de montes et donc grâce à la décharge, je leur souhaite de monter davantage les très grandes courses, où la décharge ne s’applique pas et dans lesquelles les femmes ont encore du mal à trouver leur place. Je souhaiterais que les jockeys, hommes ou femmes, soient reconnus et médiatisés sur leur réussite sportive avant tout. Récompensés sur le mérite. J’aurais aimé que, après son week-end de l’Arc exceptionnel, Pierre-Charles Boudot soit à la une de grands médias nationaux. Pareil pour les entraîneurs : je comprends Isabelle Pacault lorsqu’elle dit ne pas souhaiter que l’on insiste sur le fait qu’elle est la première femme entraîneur à remporter le Grand Steeple-Chase de Paris. Elle est un entraîneur avant tout. Une femme ne doit pas être empêchée d’avoir les meilleures opportunités dans son métier parce qu’elle est une femme… Mais elle ne doit pas être dans la lumière non plus avec, comme prétexte premier, le fait qu’elle est une femme.

Nous sommes presque en 2020… Il est temps de changer de mentalité.