Pascal Noue : « Le charme de l’élevage, c’est que toutes les règles ont leurs exceptions »

Élevage / 13.12.2019

Pascal Noue : « Le charme de l’élevage, c’est que toutes les règles ont leurs exceptions »

Créé il y a vingt ans, l’élevage de Pascal Noue a été récemment mis à l’honneur pour la première fois au plus haut niveau en obstacle, grâce à la victoire d’Esprit du Large (No Risk at All) dans le Henry VIII Novices’ Chase (Gr1), à Sandown. L’occasion pour le directeur du haras de la Hêtraie de revenir sur son activité d’éleveur.

Par Alice Baudrelle

Jour de Galop. – Samedi dernier, vous avez remporté un premier Gr1 en obstacle en tant qu’éleveur grâce à Esprit du Large. Comment avez-vous vécu cette victoire ?

Pascal Noue. - Ce fut une surprise car c’était un essai à ce niveau-là, mais j’avais toujours eu de bons échos à son sujet depuis son départ et il venait de gagner. Il est difficile de connaître la valeur du lot car les Groupes anglais sont moins bien échelonnés que les nôtres, mais ce qui est pris n’est plus à prendre. Cet après-midi-là, j’avais aussi un partant en tant que copropriétaire avec Sigma (Kap Rock), qui s’est imposée sur les haies de Pau. J’étais déjà très content qu’elle ait gagné, et cette victoire d’Esprit du Large fut la cerise sur le gâteau !

À 2ans, vous l’aviez vendu 21.000 € lors de la vente d’été Arqana. Étiez-vous satisfait de ce prix ?

Franchement, je trouve que je l’ai extrêmement bien vendu ! C’était le 2ans le plus moche de mon lot. Il était anxieux, avait du mal à prendre de l’état et n’était pas simple à gérer, même au pré avec les autres. Il avait sûrement quand même quelque chose, puisque Katie Rudd, qui était passée voir les chevaux au haras avant la vente, l’avait remarqué. Il y avait beaucoup de réglages à faire avec lui, c’était un adolescent perturbé.

Comment avez-vous fait l’acquisition de sa mère, Tuffslolyloly ?

La jument appartenait à Diego Roussel, qui fut un très bon jockey avant de devenir entraîneur. Après son décès, en 2013, sa mère, Yvette Roussel, n’avait plus envie de continuer à élever, et c’est ainsi que j’ai récupéré Tuffslolyloly. La jument étant désormais trop vieille pour aller à la saillie, je l’ai rendue à Yvette pour sa retraite, car Tuffslolyloly représente un symbole familial pour elle.

Vous avez l’embarras du choix parmi vos étalons. Pourtant, vous avez décidé d’emmener Tuffslolyloly à la saillie de No Risk at All. Pourquoi ?

En fait, la saillie de No Risk at All avait été offerte par le haras de Montaigu au concours de l’ANNCO, au haras du Pin. J’avais eu un cheval classé lors de ce concours et j’ai donc gagné ce beau cadeau. Même si je suis bien armé avec mes propres étalons, je pense qu’il ne faut pas se contenter de ceux qu’on a chez soi, au risque de tourner en rond. J’ai d’ailleurs deux juments pleines de No Risk at All cette année, ainsi qu’une autre pleine de Motivator (Montjeu) et une pleine d’Al Namix (Linamix).

Quelles sont vos lignes de conduite en termes de croisement ?

Le pedigree a bien sûr de l’importance, mais ce n’est pas ma première préoccupation. Pour moi, les aptitudes et le comportement des chevaux priment sur le pedigree. Il est rare qu’une jument faiblarde fasse un cheval de course qui dure ! Ensuite, on espère que les étalons signent leur production d’une manière ou d’une autre. Le phénotype doit refléter le génotype de l’étalon. J’essaye de choisir un étalon qui va bien se marier avec la jument, en essayant de gommer le point négatif le plus fort, tout en sachant qu’il faudra souvent plusieurs générations. Le charme de l’élevage, c’est que toutes les règles ont leurs exceptions.

Vous avez actuellement huit chevaux en propriété à l’entraînement. Sur quels critères vous basez-vous pour les garder ?

Sept d’entre eux sont des femelles, dont la plupart étaient difficilement vendables, mais je voudrais les garder à l’élevage à l’avenir. Dans le lot, il y a donc Sigma, qui est ma première jument anglo-arabe. Je l’ai achetée en association avec David Lumet et Xavier Lippens lors du Grand Show des Anglos à La Teste, l’année dernière, afin de mettre un pied dans le monde de "l’anglo-arabie". C’est une histoire de potes ! Ce concours est, entre parenthèses, très accueillant et convivial. Nous avions coché trois juments dans le catalogue. La première était absente et la deuxième n’était pas à la hauteur de son pedigree ; il ne restait plus que Sigma. Elle a été élevée par Michel Parreau-Delhote, un client de longue date, et me plaisait beaucoup de par son pedigree. Mes associés se sont chargés de l’achat en mon absence et ont été sympa en acceptant qu’elle coure sous ma casaque, étant donné qu’elle est issue de Kap Rock (Vidéo Rock). Sigma est désormais gagnante en plat et en obstacle et va probablement courir la Coupe des Anglo-Arabes à Pau, le 27 décembre.

Vous avez également un entier à l’entraînement chez Philippe et Camille Peltier, un certain Galop du Large…

Je l’ai gardé entier dans l’espoir qu’il montre le potentiel d’un futur étalon. C’est un propre frère de Princesse Kap (Kapgarde), qui a remporté les Prix des Drags (Gr2), Bournosienne, Morgex (Grs3) et Sytaj (L, à l’époque). Je n’ai pas voulu que le poulain soit bousculé à 3ans, et c’est ce qui a été fait. On lui a juste appris son métier et il reste sur une deuxième place sur les haies d’Angers, qu’il va retrouver ce samedi. Il n’est pas précoce et j’espère qu’il montrera de belles choses l’année prochaine, d’autant que je pense qu’il sera mieux sur le steeple.

Combien de poulinières avez-vous ? Vous achetez rarement des juments aux ventes, pourquoi ?

J’ai eu jusqu’à 25 poulinières, seul ou en association, et je suis en train de réduire pour n’en garder que la moitié, afin de me concentrer sur l’étalonnage. J’arrive à un âge où je voudrais me focaliser sur les juments que je connais depuis longtemps, moi qui n’avais pas de souche à la base de mon activité. J’ai eu la chance d’acheter la mère de Princesse Kap, Princesse Turgeon (Turgeon), pour 1.500 € à Arqana, quand elle avait 3ans. Elle était toute petite avec un gros poil, et elle était à peine débourrée ! De cette lignée-là, il me reste trois propres sœurs de Princesse Kap, Princesse Turgeon étant désormais décédée. J’ai aussi eu de la chance avec la mère de Django Freeman (Campanologist), Donna Lavinia (Acatenango), que j’ai voulu acheter car elle était pleine de Pastorius (Soldier Hollow). Je m’en suis porté acquéreur pour 5.000 € à Arqana en février 2018. Quelques mois plus tard, Django Freeman a échoué d’une tête dans le Preis des Winterfavoriten (Gr3). Cette année, il a gagné le Bavarian Classic (Gr3) et s’est classé deuxième du Derby allemand (Gr1). Je n’ai pas toujours eu de la chance, et je sais ce qu’est la misère… J’ai perdu de mort accidentelle six des sept premiers poulains que j’ai fait naître, alors ! En règle générale, je ne mets jamais beaucoup d’argent dans les juments, car la rentabilité est plus aléatoire. Une jument fait en moyenne deux poulains tous les trois ans, sans parler de tous les problèmes qu’on rencontre avec les futurs produits ! En revanche, je n’ai jamais perdu d’argent avec un étalon.

D’où vient le suffixe "du Large" de votre élevage ?

Avant d’élever des pur-sang, j’élevais des trotteurs. Ce n’était pas facile, et je disais souvent : « J’en ai marre, je vais partir au large ! » Et puis j’ai élevé une jument qui s’appelait Gorgones du Large (Bamaro King) et qui a bien performé, puisqu’elle a gagné 16 courses et fait l’arrivée de Groupe à plusieurs reprises. J’ai ensuite arrêté l’élevage des trotteurs pour m’orienter vers les galopeurs, et le suffixe est resté. Aujourd’hui, les gens sont à la recherche d’un peu de traçabilité. Lorsqu’ils voient un "du Large" qui franchit le poteau en tête, ils associent mon nom au cheval, ce qui me crédibilise dans ma position de vendeur de saillies. Même si c’est moche et que ça fait trotteur, je m’en fous !