Pour nous, 2019, c’était…

Courses / 06.12.2019

Pour nous, 2019, c’était…

Pour nous, 2019, c’était…

Nous nous sommes accordé un petit plaisir en cette fin d’année : nous remémorer un moment, un cheval, un événement, grand ou petit, qui nous a particulièrement marqués en 2019. Parce que le plaisir des courses, c’est aussi de les refaire !

« Allez Paray-le-Monial ! »

Par Mayeul Caire

En moins d’une semaine, Francis Graffard et Pierre-Charles Boudot ont remporté un classique (le Diane) et un super classique (les Coronation Stakes). Ils sont montés sur le toit du monde. Et une fois en haut, que se sont-ils dit ? « Un petit pas pour nous ; un grand pas pour les courses françaises » ? Non ! Ils ont échangé, le sourire aux lèvres, un vibrant : « Allez Paray-le-Monial ! »

En repensant à cette scène, nous pouvons nous arrêter au décalage cocasse qui existe entre l’ultra mondanité de deux meetings internationaux et l’apparente humilité d’une cité de 9 000 habitants en Saône-et-Loire*. Cependant, plus profondément et plus spontanément, ce que cela dit, c’est que nos racines sont présentes en nous du premier au dernier jour. Que vous accordiez ou non de l’importance à votre origine géographique/culturelle/sociale, vos racines se rappelleront en permanence à votre souvenir. Et ce sera particulièrement vrai dans les moments forts. Je suis de ma famille, je suis de mon village, je suis de mon pays : c’est d’autant plus important aujourd’hui, dans une époque où tant de gens ne savent plus d’où ils viennent, comme s’ils n’étaient sortis de nulle part.

« Allez Paray-le-Monial ! » Et aussi, comme on encourageait le XV de France à Colombes (en faisant subtilement disparaître l’article devant le nom propre, ce qui change tout, avouez-le…) : « Allez France ! »

* Fondée avec la bénédiction de saint Mayeul à la fin du Xe siècle !

Forte comme Enable

Par Franco Raimondi

Les courses, c’est un grand plaisir mais les refaire est encore plus jouissif, surtout quand on a gagné… Confortablement assis sur la balustrade du Naviglio Grande, un ancien canal de Milan, face à mon bar, le Pinch, avec un énorme Martini mélangé (stirred not shaken, car James Bond ne comprenait rien aux cocktails) par Éric, j’ai refait les King George VI and Queen Elizabeth Stakes avec, à l’autre bout du fil, mon ami jockey qui venait de gagner avec Enable une course qui semblait perdue. Lanfranco était calme, très zen, et me disait : « Tu vois, parfois on peut perdre une grande course même avec une championne. Tout était perdu et puis… Les gars de Coolmore ont mis en place la tactique pour un cheval qui n’avançait pas, Pierre-Charles est un garçon gentil et il ne m’a pas poussé sous les arbres quand j’ai sorti Enable, James Doyle était trop sûr de gagner en selle sur Crystal Ocean. Et surtout j’avais Enable… » Et la cravache ? Gagner à la lutte avec un seul coup de cravache, ce n’est pas commun, surtout à Ascot. « Écoute, la cravache c’est un outil de travail pas un instrument de torture. Un coup a suffi pour prendre l’avantage. Elle était en train de tout me donner, pas question de lui en mettre un autre », m’a-t-il répondu.

C’était une journée parfaite, mais il manquait à la fête Silvia, ma compagne et grande tifosa d’Enable. J’ai trouvé le courage de confier à l’ami jockey ma douleur que j’avais cachée à presque tous. Il a répondu avec trois mots : « forte per lei » (il faut être fort pour elle). Fort comme Enable.

Le professeur

Par Adeline Gombaud

Dimanche, Alain de Royer Dupré sera l’un des deux entraîneurs français présents à Sha Tin, l’hippodrome hongkongais qu’il aime tant. Il y sellera Edisa dans la Cup. C’est après la victoire de cette pouliche à Belmont, début septembre, qu’il m’a confirmé la nouvelle : 2020 sera sa dernière année d’entraînement. Je me souviens très bien de ce moment. J’avais gardé cette question pour la fin de mon interview, un peu gênée d’aborder le sujet. Peut-être aussi que j’appréhendais la réponse…

J’ai eu la chance d’interviewer tout au long de ma carrière de très grands professionnels. Mais celui qui, pour moi, incarne le mieux l’Homme de cheval, c’est Alain de Royer Dupré. Le classicisme à l’état pur. Une attention des détails poussée à l’extrême. Pas de hasard. J’aurais aimé être un cheval dans son écurie ! Mais c’est aussi une certaine fantaisie, même s’il ne me laisserait sûrement pas employer ce terme. Enfin, quand même, il fallait aimer l’aventure pour présenter Lashkari dans la première édition de la Breeders’ Cup Turf, en 1984… et battre All Along !

On dit qu’avec les chevaux, on n’a jamais fini d’apprendre. Un peu comme lorsque l’on interviewe Alain de Royer Dupré. M. Royer Dupré, s’il vous prend un jour l’envie de consigner vos souvenirs, je postule pour jouer les scribes. J’ai encore tellement à apprendre !

Le silence tombe sur ParisLongchamp

Par Anne-Louise Echevin

Il est presque 13 h, le dimanche 6 octobre. Frankie Dettori, suivi de près par John Gosden, arrive devant le box d’Enable. Le jockey est poli, dit bonjour. Un petit sourire sur les lèvres, mais le regard est grave. Frankie n’est pas un 48 years old kid en ce jour d’Arc… La tension, le doute peut-être sont là. Entraîneur et jockey partent marcher sur la piste.

Au tour de l’entraîneur de se fermer. La piste est pénible. Trop pénible. Il est 15 h 45, tout le monde est au rond. Frankie est là, avec John Gosden. Sérieux. Trop sérieux. Frankie et sa jument partent en piste sous les encouragements du public : « Come on Frankie ! » Le jockey ne les entend pas.

Les stalles s’ouvrent, le public rugit. Entrée de la ligne droite : les tribunes tremblent. Enable accélère, se détache, ParisLongchamp croit à l’exploit. Puis les hourra sont teintés de peur. Waldgeist arrive à la hauteur d’Enable, la dépasse, gagne. Un long soupir au passage du poteau, un moment de silence. Un ange passe… Mais il n’y aura pas de saut de l’ange.

L’un est debout sur les étriers, le doigt levé vers le ciel. Pierre-Charles Boudot et son père, là-haut.

L’autre a la tête baissée, assommé. Frankie et Enable sont battus. Mais quand ils reviennent au rond, c’est comme s’ils avaient gagné. ParisLongchamp les acclame : elle, la reine qui a tout donné, lui, qui salue modestement, les yeux humides. Et la flatte, la caresse. Comme si elle avait gagné.

Sang neuf

Par Adrien Cugnasse

Le 16 juin, Channel a remporté le Prix de Diane à 10/1. Je joue rarement et j’étais donc très heureux que la pensionnaire de Francis-Henri Graffard s’impose car j’avais parié sur elle ! Mais j’avais d’autres raisons de me réjouir : chaque grande victoire d’une nouvelle casaque, c’est du pain bénit pour la presse hippique. En termes de storytelling, ce succès était plus porteur que celui d’un propriétaire historique… sur lequel tout a été dit. Samuel de Barros, soutenu par son épouse Élodie Mangeard de Barros, a investi dans des juments de qualité pour construire le haras des Authieux au (grand) galop. Et la victoire de Channel, c’est donc le coup d’éclat de nouveaux venus, alors que notre filière a cruellement besoin de nouveaux propriétaires (et de parieurs).

L’autre bonne nouvelle, c’est qu’ils ne sont pas les seuls. Nurlan Bizakov vient d’acquérir le haras de Monfort & Préaux et il a de grandes ambitions. Leopoldo Fernández Pujals a déjà acheté une trentaine de poulinières cette année et va les installer en France. Une nouvelle génération de propriétaires se dessine avec Steve Burggraf, Antoine Griezmann, Thierry Gillier, Alain Salzman, Philippe Segalot, Hubert Mauillon, le domaine de Rymska, Pierre Pilarski, l’écurie Vivaldi, Ambre et Grégory Vayre, Hajime Satomi, Clément Lenglet… et l’avenir des courses françaises va aussi dépendre de leur réussite.

La France à l’assaut de Cheltenham

Par Christopher Galmiche

Pour tout passionné d’obstacle, Cheltenham est la Mecque de la discipline. C’est un village qui résiste encore et toujours à la concurrence des autres sports. Un endroit où la passion est plus forte que nulle part ailleurs. La plupart des entraîneurs français sont cependant frileux pour y aller par peur de froisser des acheteurs potentiels ou par volonté de privilégier un programme français lucratif. Ils sont pourtant les dresseurs les plus doués et ils disposent du meilleur élevage de sauteurs au monde. Le dimanche 17 novembre, Emmanuel Clayeux a tenté le coup avec Diesel d’Allier et Urgent de Grégaine dans le Glenfarclas Cross-Country Handicap Chase et il a signé un jumelé historique puisque c’était le premier pour un entraîneur français en "Terre sainte". J’ai grandi bercé par les épopées des The Fellow, Snow Drop, Baracouda, Jaïr du Cochet, First Gold ou encore Tempo d’Or. C’est fabuleux, une fois adulte, de voir enfin un entraîneur français se rendre en Angleterre et prouver que nos metteurs au point n’ont rien à envier à nos éleveurs. À David Cottin de jouer en décembre à Cheltenham, avec peut-être un trio ou un quarté français dans le cross puisqu’Emmanuel Clayeux pourrait aussi être du voyage.

Le Grand Steeple pour Maisons

Par Alice Baudrelle

Si je devais détacher un souvenir particulier en 2019, ce serait sans hésitation la victoire de Carriacou dans le Grand Steeple-Chase de Paris. Étant moi-même Mansonnienne, j’ai été très émue d’assister de près au brillant succès de l’un des nôtres dans la course d’obstacles la plus prestigieuse du pays. Ce triomphe a d’autant plus de portée qu’il a eu lieu cinq mois avant la mort programmée de notre hippodrome. Une façon de crier haut et fort : « Oui, Maisons-Laffitte est toujours là ! » Carriacou défend non seulement l’entraînement d’Isabelle Pacault, mais également sa casaque et son élevage. Pour moi, les victoires ont davantage de saveur lorsqu’elles sont le fruit d’un travail en petit comité. Enfin, grâce à Carriacou, Isabelle Pacault est devenue la première femme à s’imposer dans le Grand Steeple. En plus d’un succès familial, c’est donc une victoire historique ! Pour certains, il ne manquait plus qu’un jockey français pour parfaire le tableau, mais j’ai trouvé que Davy Russell était tout à fait à sa place dans ce paysage. De par son capital sympathie énorme, il a lui aussi contribué à mon émotion ce jour-là.

Earthlight illumine Deauville

Par Guillaume Boutillon

De la grisaille. Beaucoup de grisaille même cet été à Deauville. Et d’un seul coup, la lumière. Déjà, le 27 juillet lors de sa victoire dans le Prix de Cabourg (Gr3), nous avions vu ce fils de Shamardal à l’œuvre. Mais ce qu’a fait Earthlight ce 18 août dans le Prix Morny (Gr1) nous a scotchés. Pour les plus superstitieux, la présence du cheikh Mohamed Al Maktoum sur la côte normande, pour la première fois depuis quatorze ans, présageait du meilleur pour ce poulain entraîné par André Fabre. Et il l’a fait, avec la manière, en s’offrant la favorite Raffle Prize, montée par Lanfranco Dettori. La joie de Mickaël Barzalona, la cravache en l’air, dirigée vers le public restera comme l’une des images fortes de l’année. Elle annonce aussi que l’entraînement français dispose d’un tout bon, d’un cheval pour les classiques de 2020. Et enfin, il y a cette scène, dans le rond de retour, quand le cheikh Mohamed pose à côté de son protégé.

Lettre à Sea of Class

Par Salomé Lellouche

C’est difficile pour moi d’imaginer que tu es partie. Dans le monde des courses, tu laisses un grand vide. Sea of Class, tu es la fille des étoiles, devenue étoile à ton tour. Tu feras partie de nos mémoires, pour longtemps. Ton cœur était si gros ! Il propulsait tes jambes dans une action phénoménale, qui t’avait permis de battre Forever Together dans les Irish Oaks (Gr1) et de t’envoler devant Coronet dans les Yorkshire Oaks (Gr1). Ce qui est sûr, c’est qu’Enable a dû avoir froid dans le dos le jour où tu as été deuxième de l’Arc, après une ligne droite incroyable.

Tu laisses derrière toi des regrets, de la tristesse, mais surtout un choc. Les vétérinaires n’ont rien pu faire face au lymphome qui t’a pris la vie. Nous n’avons pas vécu la revanche face à Enable que nous espérions tant. Nous ne verrons jamais naître tes poulains. Merci pour l’émotion que tu as su nous procurer avec tes incroyables accélérations. Maintenant, vole !