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Jour de Galop

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Allemagne et Italie, deux versions d’une même crise

International / 16.01.2020

Allemagne et Italie, deux versions d’une même crise

Ce sont deux vieux routards du journalisme hippique. L’Anglo-Allemand David Conolly Smith et l’Italien Franco Castelfranchi ont récemment lancé un énième cri d’alarme sur l’état des courses et de l’élevage de leurs pays respectifs. À quelques jours d’une réunion qui décidera du calendrier des courses black types en 2020, nous vous proposons de plonger au cœur de la bataille.

Par Franco Raimondi

La chute des paris, le début de la fin. En Allemagne, les paris hippiques ont généré un volume de (seulement) 26 millions d’euros en 2019. Et pourtant, ce chiffre, aussi faible soit-il, est en légère hausse par rapport à 2018. Cette amélioration est liée à la décision de baisser le taux de prélèvement. En 1995, à titre de comparaison, les Allemands avaient joué sur les courses l’équivalent de 150 millions. En 2002, les paris hippiques en Italie représentaient 2,7 milliards. La donne a considérablement changé depuis cette date. Après une véritable descente aux enfers de la filière locale, les turfistes de la Péninsule ont joué moins de 300 millions en 2019, dont 281 au PMU. Le ministère de l’Agriculture, chargé de la gestion des courses, peut donc compter sur 36,1 millions pour faire tourner le système… Alors que les coûts, c’est-à-dire les allocations et les frais d’organisation, avoisinent les 200 millions. Cela comprend les commissaires, le contrôle antidopage, les subventions aux hippodromes, la diffusion des courses par la télévision…

L’Allemagne a perdu quatre hippodromes. En Allemagne, quatre hippodromes ont disparu des programmes ces dernières années. Le dernier en date, celui de Neuss, a fermé en décembre dernier. En Italie, le seul à avoir fermé ses portes est celui de Livourne. Poumon de la ville, il comptait plus de 3.000 turfistes en moyenne lors des nocturnes. Mais la société qui le gérait a fait faillite en 2016. Vous avez bien lu : le champ de course italien qui attirait le plus de monde pour les réunions du "quotidien" est le seul à avoir mis la clé sous la porte… Si un groupe de turfistes et de propriétaires de bonne volonté œuvre pour que le vieil hippodrome reprenne du service, encore faudra-t-il réussir à convaincre la mairie qui est propriétaire des lieux.

Deux systèmes bien différents. Si l’Allemagne et l’Italie s’organisent différemment, leur problème est le même : l’argent. L’an passé, les allocations allemandes ont encore baissé pour se fixer à 13 millions. Alors qu’en Italie, 81,5 millions ont été distribués, dont 40 % au galop. Le poids des paris sur les allocations en Allemagne est très faible, car l’activité repose sur le fait que les propriétaires payent les engagements. Dans la Péninsule, tout est gratuit, sauf les courses de Groupe. Mais il faut tenir compte du fait que si un cheval n’est pas déclaré partant, le propriétaire ne verse pas un centime. Les entourages des 86 chevaux encore engagés dans le Derby allemand (Gr1) en sont déjà à 2.000 € de frais. Tout en sachant qu’il reste encore quatre forfaits… les plus onéreux. Au total, cela coûte 7.500 €. Une grosse partie des 650.000 € d’allocations provient donc des poches des propriétaires. En Italie, l’allocation du Derby (Gr2) s’élève à 704.000 € et le tarif pour déclarer un partant est de 6.400 €, le tout constituant une cagnotte que se partagent les quatre premiers.

L’aide de l’État italien aux courses. Dès lors, une question s’impose : comment est-il possible que les courses italiennes existent encore, alors que cette usine à gaz coûte 200 millions mais génère seulement 36,1 M€ ? Cette question, il faut la poser à la ministre de l’Agriculture, Teresa Bellanova. Elle a annoncé un plan pour sauver le système des courses, avec un financement de 498 millions en trois ans. Le plus drôle dans tout ça, c’est que plusieurs socioprofessionnels ne sont pas contents car les gains sont versés avec du retard… ce qui exact. Mais sans l’aide de l’État, et il faut vraiment en prendre conscience, les allocations, qui étaient de 218 millions en 2002, seraient payées en paniers garnis et autres victuailles.

L’érosion du programme. Revenons aux courses. En 2019, selon David Conolly Smith, 1.144 épreuves réparties sur 146 réunions se sont courues en Allemagne. Dans le même temps, en Italie, il y avait 2.042 épreuves de plat, un peu moins de 200 en obstacle pour quelques 330 réunions. Mais en dehors des grandes journées, le programme italien est constitué de mini-réunions de six courses. La raison ? Les hippodromes sont subventionnés sur la base des journées de courses… Les allocations sont aussi très supérieures : un maiden allemand offre 5.000 €, alors qu’en Italie, sur les grands hippodromes, l’allocation est de 15.000 € pour une épreuve de même niveau, avec en plus la prime au propriétaire.

Les effets sur l’élevage allemand. Les effets de la crise qui touche les deux pays rejaillissent sur l’élevage. L’an passé, en Allemagne, 724 foals sont nés et 1.350 poulinières étaient en activité. C’est moitié moins qu’en 1995. Les étalons, eux, sont au nombre de 47. Et la lutte est âpre, car Soldier Hollow (In the Wings) a droit aux meilleures… Le gagnant du Derby allemand 2016, Isfahan (Lord of England), n’a pu donner le jour qu’à 29 produits en 2019. Les autres étalons n’ont pas d’autre choix que de partir faire la monte à l’étranger. C’est le cas pour Sea the Moon (Sea the Stars), stationné avec succès à Lanwades Stud, et de tous ceux qui ont élu domicile en France ou en Irlande, en particulier sur le marché de l’obstacle.

Ce qu’il reste de l’élevage italien. La situation est pire en Italie : quatre des cinq derniers lauréats du Derby ont été castrés et vendus à l’étranger. Deux gagnants du classique sont restés au pays. Il s’agit de Biz the Nurse (Oratorio). De retour après une expérience aux États-Unis, il a sailli 21 poulinières. Groom Tesse (Groom Dancer), de son côté, a eu droit à une saillie en 2019… D’après les chiffres publiés par Franco Castelfranchi, 635 poulinières sont allées à la rencontre des 50 étalons stationnés dans la Péninsule, soit 102 de moins qu’en 2018. Trois étalons ont eu droit à plus de 40 poulinières. L’ex-Wildenstein Affaire Solitaire (Danehill Dancer) a bénéficié de la politique commerciale très agressive de Razza Ticino et il a sailli 51 juments. Il devance le lauréat du Prix Morny Arcano (Oasis Dream), avec 46 juments. Le Vie Infinite (Le Vie Dei Colori) en a eu 40, la grande majorité en provenance de l’élevage de Stefano Luciani, soit le site où il officie. Pour les autres, là encore, la situation est compliquée. Sakhee’s Secret (Sakhee), qui a très bien produit en Italie, a rencontré 21 juments. Car comme l’explique Francesco Loi, qui gère sa carrière : « Les éleveurs m’ont dit qu’ils attendaient de voir ses produits italiens, alors qu’il a déjà donné plein de gagnants en Angleterre et en Irlande. » En 2019, Sakhee’s Secret a remporté le titre de champion sire en Italie et celui de meilleur père de 2ans…

Une jumenterie vieillissante. L’élevage italien, même en comptabilisant les produits de poulinières qui ont été envoyées à la saillie à l’étranger – entre 150 et 200 –  arrivera dans le meilleur des cas à produire environ 650 naissances. Tout en sachant qu’une partie de ces chevaux sera vendue à l’étranger, sur les différents marchés, en particulier ceux qui sont le fruit d’un foal sharing. Un autre élément qui n’incite guère à l’optimisme est l’âge des poulinières en activité dans le pays. Sur les 635 poulinières, 175 d’entre elles ont 13ans ou plus. Et si l’on étudie les achats de femelles lors des ventes d’élevage à l’étranger, cela ne représente même pas 30 sujets. En outre, elles ne sont que cinq à avoir été acquises pour au moins 20.000 €.

La France ou la mort. Parmi les 150 meilleurs entraîneurs à avoir gagné en France, on retrouve bien évidemment des professionnels allemands. Au total, ils ont remporté 129 courses et ont pris 2,81 millions de gains, ce qui signifie qu’avec leurs déplacements chez nous, ils ont augmenté de 21,6 % les allocations de leur pays. Le choix des Italiens a plutôt été celui de s’installer en France. Les six (Marcialis, Botti, Bietolini, Brogi, Guarneri et Giorgi) à avoir une écurie de plat pèsent 328 partants. Ils ont remporté 161 courses et affichent 3,93 millions de gains. L’Allemagne et l’Italie offrent deux visages d’une même crise profonde. Ce n’est pas le premier papier que j’écris sur le sujet. Il y a deux ou trois ans, j’avais conclu mon article sur une blague. Je recommandais à France Galop de faire de l’Italie une sixième Fédération régionale. Il n’y a plus rien d’amusant à cela aujourd’hui. Et on peut même penser à une septième (région), l’Allemagne, pour créer Europe Galop.