De Moni Maker à No Nay Never, l’odyssée transatlantique des Antonacci

Courses / 08.01.2020

De Moni Maker à No Nay Never, l’odyssée transatlantique des Antonacci

La famille Antonacci a la particularité (presque) unique d’avoir gagné le Prix d’Amérique avec Moni Maker et le Prix Morny avec No Nay Never. Nous vous proposons de revenir en dix dates sur leur impressionnante odyssée hippique, à cheval entre la France et la côte Est des États-Unis.

Par Adrien Cugnasse

Il y a 50 ans, il était courant d’avoir un cheval américain au départ du Prix d’Amérique. Mais même les personnes qui ne connaissent rien au trot (comme moi !) savent que Moni Maker est le dernier à avoir remporté la grande épreuve française. Avec No Nay Never, jeune vedette du parc étalon européen, la famille Antonacci réalise à présent une percée fracassante au galop. Impliqués à tous les étages de la filière américaine du trot – élevage, étalonnage et entraînement – les Antonacci concentrent désormais une partie importante de leurs efforts sur le pur-sang. Ils achètent d’ailleurs régulièrement des yearlings et juments pur-sang (comme cet hiver à Deauville).

1950 : L’histoire commence au début des années 1950. Gaetano "Guy" "Sonny" Antonacci, né à Brooklyn, achète son premier camion. Et c’est avec cet unique véhicule que l’Italo-américain va lancer son entreprise de ramassage de déchets et d’assainissement, USA Waste & Recycling, laquelle a ensuite connu un développement exponentiel. En l’espace de quelques décennies, le groupe familial s’est diversifié, rachetant notamment un parc d’attraction et un golf. Après avoir débuté dans les courses de pigeons, Guy "Sonny" Antonacci s’est ensuite associé avec ses cousins pour investir dans les trotteurs

1967 : Leur premier bon cheval fut Galahad Hanover (Star's Pride), rebaptisé Lindy’s Pride. Acquis en 1967, il s’est révélé le meilleur 3ans américain, remportant notamment la Triple couronne des trotteurs. En 1972, les cousins et associés fondent Lindy’s Farm, dans le Connecticut. Les Antonacci ont été copropriétaires de cinq gagnants des Hambletonians Stakes, l’épreuve de référence du trot américain. Lorsque Gaetano "Guy" "Sonny" Antonacci est décédé, en 2001, il a été enterré en compagnie de son épouse et, signe de son attachement aux courses, on trouve au revers de sa pierre tombale une gravure représentant la façade de Lindy’s Farm

1993 : Née dans la pourpre en 1993, Moni Maker (Speedy Crown) fut acquise 87.000 $ alors qu’elle était yearling. Philip Antonacci est le petit-fils de Gaetano Antonacci. Il nous a expliqué : « En 1995, à l’âge de 2ans, elle montrait déjà beaucoup de qualité dans les courses régionales et elle a confirmé son talent à 3ans en 1996, remportant les Hambletonian Oaks. Il était évident qu’elle était très bonne. De là à dire que nous savions qu’elle allait devenir la jument la plus riche de l’histoire du trot, qu'elle serait deux fois élue cheval de l’année aux États-Unis et en Europe… c’était beaucoup plus difficile ! C’est une jument qui ne nous a jamais déçus, même lorsqu’elle était battue, car elle a toujours tout donné en course. Moni Maker, c’est un don de Dieu. »

1996 : Gérard Forni se trouvait aux États-Unis en septembre 1996. Celui qui était alors journaliste à Week-End nous a récemment confié : « J'assiste tous les ans aux grandes épreuves du trot américain. C’est ainsi que j’ai vu Moni Maker brillamment s’imposer dans les Oaks en 1996. À la fin des années 1990, le programme des chevaux d’âge n’était pas très développé dans ce pays. Et lorsque Jimmy Takter a suggéré qu’elle reste à l’entraînement, l’international s’est imposé dans sa feuille de route. Il était installé à côté de Jean-Pierre Dubois outre-Atlantique. Au mois de septembre, j’ai été très surpris de voir le Suédois entraîner une grande jument sur la piste vallonnée de monsieur Dubois aux États-Unis. Je suis donc allé lui demander pourquoi il procédait ainsi. Et c’est à cet instant précis que Jimmy Takter m’a révélé qu’il préparait Moni Maker pour l’Europe et le Prix d’Amérique ! J’ai donc eu l’information en primeur. En rentrant en France, j’ai annoncé à mes collègues du journal Week-End que je connaissais le gagnant du Prix d’Amérique 1999 ! Nous avons donc proposé que la jument courre sous les couleurs du journal, moyennant un contrat de sponsoring. Takter voulait absolument qu’elle soit drivée par un Français. Nous avons discuté des différentes possibilités et parmi mes suggestions, son choix s’est porté sur Jean-Michel Bazire. On connaît la suite de l’histoire ! »

1997 : Arrivée en Europe en 1997, Moni Maker est alors devenue une légende internationale. Outre le Prix d’Amérique, elle a aussi remporté l’Elitloppet, le Prix de France, le Grand Critérium de vitesse de la Côte d'Azur, le Grand Prix des Nations et la Copenhague Cup.Philip Antonacci précise : « Pendant longtemps, ce sont les courses françaises qui ont été les plus attractives à l’international chez les trotteurs. À présent, les choses sont un peu différentes, étant donné que les allocations ont considérablement augmenté aux États-Unis. Malgré tout, le Prix d'Amérique, l’Elitloppet, le Prix de France ou encore la Copenhague Cup restent des épreuves connues des professionnels américains. Cependant aux États-Unis, le succès de Moni Maker n’a pas eu le même retentissement qu’en France. Le fait que Jimmy Takter soit d’origine suédoise a nécessairement pesé sur la balance. Et notre famille ayant ses racines en Europe, nous avions nous aussi envie de gagner des épreuves de prestige sur le vieux Continent. Pour faire le voyage, il faut un cheval de premier plan. Et on rencontre rarement un champion de la trempe de Moni Maker. Peu de chevaux peuvent passer un test de tenue haut la main à Vincennes après avoir établi le record du monde sur le mile. Nous aimerions revenir un jour courir le Prix d’Amérique avec une première chance.

2000 : Avant de prendre sa retraite, la jument a réalisé un dernier exploit… au trot monté ! Philip Antonacci explique : « Moni Maker n’est pas que courageuse. C’est un cheval extrêmement intelligent, capable de s’adapter à toutes les situations. Avec le génie de Jean-Michel Bazire, elle a su s’adapter à Vincennes, soit un exercice tellement différent de ce qu’elle a connu aux États-Unis. Avant de l’envoyer au haras, nous voulions tenter un autre challenge d’exception avec elle. Nous avons donc fait appel à Julie Krone, jockey de plat de haut vol, pour tenter de battre un record au trot monté. Elle n’avait jamais couru dans ces conditions… elle a pourtant établi une réduction de 1'11 sur le mile, ce qui fut un temps le record du monde. »

2012 : Il y a une quinzaine d’années, les Antonacci ont commencé à s’intéresser au galop. L’année 2012 a été déterminante, avec la troisième place de Sweet Shirley Mae (Broken Vow) dans le Breeders' Cup Juvenile Sprint (Gr1). La pouliche était entraînée par Wesley Ward, un professionnel qui a joué un rôle capital dans la montée en puissance des Antonacci au galop. Philip Antonacci détaille : « C’est une progression naturelle quand vous avez connu une certaine réussite au trot, de s’intéresser au galop. Les chevaux et la compétition, sous toutes ses formes, c’est une passion familiale. Nous avons commencé à étudier la question, à passer du temps aux ventes. Le déclic est venu de notre rencontre avec Wesley Ward. Il a fait progresser nos connaissances au galop et nous avons acheté des chevaux avec lui. Cet entraîneur est donc en partie responsable de nos investissements grandissants au galop. À présent, c’est une activité importante pour nous. Nous avons déjà 25 juments pur-sang. J’y consacre presque tout mon temps actuellement. No Nay Never est bien sûr notre fer de lance. Et là encore, Wesley Ward a joué un rôle important en l’achetant pour nous, moyennant 95.000 $, en septembre 2012 à Keeneland. Aujourd’hui, vu ce qu’il a accompli, cela paraît un prix très raisonnable. Mais à l’époque, c’était la valeur d’un beau produit de Scat Daddy (Johannesburg), un étalon dont la cote n’avait alors rien à voir avec ce qu’elle est devenue ensuite. »

2013 : Après une seule sortie aux États-Unis, No Nay Never a pris l’avion pour l’Europe où il a fait sensation en remportant les Norfolk Stakes (Gr2) puis le Darley Prix Morny (Gr1) sous la casaque Magnier. Philip Antonacci se souvient : « Si Jimmy Takter nous avait incités à traverser l’Atlantique avec Moni Maker, c’est Wesley Ward qui a planifié la campagne internationale de No Nay Never. Et forcément, cette idée nous a séduits car, comme lui, nous aimons les voyages et les challenges. Ayant peu d’expérience dans l’univers du galop, notre famille et les autres propriétaires de No Nay Never ont décidé de faire entièrement confiance à l’entraîneur. » Au soir du 18 août 2013, la rédaction de Jour de Galop était sous le charme du lauréat américain et nous écrivions : « Deauville est le meeting des défis et des exploits. Ce dimanche, la cité du cheval a été fidèle à sa réputation. Après le doublé historique de Moonlight Cloud ** (Invincible Spirit) dans les Prix Maurice de Gheest et Jacques Le Marois (Grs1), c’est un poulain américain qui a créé la sensation en remportant le Darley Prix Morny (Gr1). Et, disons-le d’entrée, No Nay Never est ce soir le meilleur mâle de 2ans du monde ; et sa dauphine Vorda (Orpen) est la meilleure pouliche de 2ans du monde ! Voilà. »

2016 : Moni Maker a déjà un fils étalon et Philip Antonacci poursuit : « Comme vous le savez certainement, Jean-Pierre Dubois a fait partie des pionniers de l’utilisation du sang américain dans le stud-book du trotteur français. Mais il a aussi fait le chemin inverse, en infusant du sang français dans l’élevage américain. Et le haras familial, Lindy Farms, a fait partie des premiers à l’accompagner dans cette aventure. Nous avons par exemple régulièrement utilisé son étalon franco-américain Love You (Coktail Jet). Croisé avec Moni Maker, il nous a donné International Moni (Love You), lequel fut champion à 2ans en 2016, mais aussi à 3ans. Il fait désormais la monte. Nous utilisons aussi Ready Cash (Indy de Vive) sur nos juments. La filière du trot aux États-Unis fonctionne très différemment de son équivalent en Europe. La majorité des poulains passent en vente et nous eu avons la chance d’enregistrer une progression du pari hippique l’an dernier. Les allocations progressent. En 2019, pour la première fois, la barre du million de dollars a été dépassée (à deux reprises) pour un yearling au trot. On voit bien que l’ouverture – que ce soit au niveau du stud-book ou du commerce – a été très bénéfique pour le trot américain. Comme au galop en fait. J’espère qu’un jour, le trot français va s’ouvrir car cette filière a certainement beaucoup à y gagner. » Chose étonnante, la fréquentation des hippodromes américains est bien plus importante au trot qu’au galop.

2020 : No Nay Never a débuté au haras en Irlande au tarif de 20.000 € en 2015. Il officiera à 175.000 € en 2020 chez Coolmore grâce à la réussite de sa production en piste et sur les rings ! Philip Antonacci conclut : « Au haras, No Nay Never réalise un parcours incroyable. Mais ne nous y trompons pas : sa réussite c’est aussi celle d’un haras d’exception. L’équipe et l’expérience rassemblée par John Magnier à Coolmore sont sans équivalent. Si le cheval a eu toutes les chances de réussir au haras, il a probablement dépassé toutes les attentes ! No Nay Never a cette capacité rare d’améliorer les juments qu’on lui présente. Nous attendons avec impatience les générations issues de mères d’une qualité supérieure. Certaines de nos juments sont stationnées en Europe – chez Baroda Stud et Coolmore – pour soutenir celui qui est notre seul étalon hors d’Amérique.  Personnellement, je vois mon avenir au galop et c’est d’ailleurs pour cette raison que j’ai pris part au Darley Flying Start. Ce fut une chance inouïe et avec ce programme, le cheikh Mohammed a vraiment fait progresser notre univers. Les inscriptions pour la prochaine promotion sont d’ailleurs ouvertes… Actuellement je travaille pour Preferred Equine, la plus grosse agence de courtage de trotteurs aux États-Unis, qui appartient à David Reid, lequel fut l’un des copropriétaires de Moni Maker. Je développe la partie pur-sang anglais de cette entreprise. Le galop se mondialise à toute vitesse et la filière américaine fait partie des moteurs de ce changement. Ici, les courses sur gazon, une surface plus sûre, sont par exemple en pleine amélioration, sur le plan qualitatif comme quantitatif. L’importance de très bons chevaux européens comme les françaises Uni (More than Ready) ou Sistercharlie (Myboycharlie) a beaucoup joué. »