François-Xavier Bertras : le goût des autres

29.01.2020

François-Xavier Bertras : le goût des autres

En annonçant la fin de sa carrière, il a pris tout le monde par surprise. François-Xavier Bertras a fait les choses à sa façon, en suivant son instinct. À la veille d’une nouvelle vie professionnelle, le quadragénaire est revenu sur son parcours. Profondément humain.

Même lui ne le savait pas encore vraiment, ce samedi 21 décembre, en arrivant sur l’hippodrome de Pau. Certes, l’idée trottait dans sa tête depuis un moment… François-Xavier Bertras a décidé d’arrêter son métier de jockey ce jour-là, juste avant la deuxième course de la réunion : « Je ne comptais pas m’arrêter sur un gagnant, cela ne m’aurait rien apporté de plus. Au contraire, je préférais partir tranquillement et avoir l’envie, jusqu’au bout. Mais je voulais à tout prix le dire en premier à François Rohaut et le vivre avec lui. J’ai fait mon annonce après. Dans les vestiaires, j’ai pris mon temps pour refermer mon sac et j’ai regardé de loin Ioritz [Mendizabal, ndlr], qui ne devait pas comprendre (sourires). Mes collègues sont partis monter la course suivante. J’ai versé ma petite larme sans que personne ne me voie mais ce n’était pas de la tristesse, juste de l’émotion. » Direction le parking, d’un pas lent : « J’ai appelé une autre personne très importante, Marie [Marie-Bénédicte Fougy], mon agent, pour la remercier. Elle est restée un peu sous le choc, je pense, et m’a dit qu’elle me rappellerait le lendemain. Mais le lendemain, c’était pareil (rires). »

Une décision à la fois brutale et assumée. François-Xavier Bertras l’affirme : « Rien n’a déclenché cette décision. J’avais envie de connaître une autre vie, depuis longtemps. Je savais qu’être jockey ne durerait pas toute la vie et qu’un jour, il faudrait passer à autre chose. Il y a des jeunes qui arrivent et il faut savoir passer le relais. Après, c’est vrai, j’avais encore de bons chevaux, une bonne écurie… Mais j’allais faire quoi ? Reculer encore de deux ans ? Cela n’aurait rien changé à ma situation actuelle, et j’aurais perdu du temps pour ma future vie professionnelle. Je n’ai pas envie de me retourner à 55 ans en me rendant compte que je n’ai connu que ce métier. » Quelques semaines plus tard, François-Xavier Bertras se sent très bien : « Au top, même. Beaucoup de gens m’ont dit que cela me ferait bizarre, mais absolument pas. »

Prédestiné, sans doute. François-Xavier Bertras a grandi au milieu des animaux : « J’ai baigné là-dedans depuis que je suis tout gamin, avec les poneys, les chevaux, le C.S.O… Je pense que j’étais prédestiné à être jockey, avec le poids et la taille adéquats. Mes sœurs étaient dans le concours complet mais moi, j’avais envie de quelque chose de plus "speed". J’ai donc pris l’option des courses. » Une option qui lui permettra de se révéler, tout en étant formé à la dure : « C’était le cas pour tout le monde à l’époque. J’ai été apprenti chez Michel Laborde, avec Ioritz. On sortait de chez papa et maman à 14 ans et on nettoyait les torchons avec les mains gelées ; les anciens ne voulaient pas que nous portions de gants, pour nous endurcir. Mais Michel Laborde était un très bon formateur. Il nous a fait confiance de bonne heure. La chance que j’avais, en venant du milieu du C.S.O., c’est que je savais monter à cheval. Je pouvais donc les galoper, les gazonner et même sauter. » Après un passage chez Gildas Geffriaud, François-Xavier Bertras arrive chez Jean-Luc Pelletan, qui vient de s’installer entraîneur. Il va y décrocher le titre de meilleur apprenti du Sud-Ouest : « Je sortais de l’Afasec et je suis arrivé chez lui en tant que jeune jockey. Il m’a fait beaucoup monter et j’ai dû faire une trentaine de gagnants environ, sur des petits champs de courses. C’est à ce moment-là que François Rohaut m’a repéré et a commencé à me faire monter de temps en temps. Cela m’a permis d’entrer ensuite à son service. Je dois dire que c’était une période où il n’y avait pas beaucoup de jeunes jockeys. J’ai gagné avec des chevaux de Jean-Claude Rouget, d'Henri-Alex Pantall et de Jean-François Bernard, quand ce dernier avait tous ses pur-sang arabes de Gr1. C’est grâce à Jean-Luc que j’ai pu percer dans ce métier et tomber sur des chevaux comme Hurricane Fly (Montjeu), avec lequel nous avons gagné l’Omnium II (L). On sait quel champion il est devenu ensuite sur les obstacles anglo-irlandais. » Cette véritable légende est le sauteur qui a remporté le plus de Grs1 de l’histoire des courses (22 victoires de Gr1).

Une loyauté sans faille envers François Rohaut. Lancé par Jean-Luc Pelletan, on n’arrêtera plus François-Xavier Bertras, qui va intégrer l’écurie de François Rohaut pour ne plus la quitter. Une fidélité sans faille, comme le fil conducteur d’une carrière marquée du sceau de la loyauté : « Nous n'avions pas besoin de beaucoup nous parler pour nous comprendre. Il m’a d’ailleurs dit que nous étions comme un vieux couple quand j’ai arrêté, et cela m’a beaucoup touché. Nous ne trichions pas tous les deux. On n’a pas le droit de perdre une course, car les conséquences sont énormes pour un propriétaire. Si j’avais fait une connerie en course et que François ne l’avait pas vue, moi, je le savais. Il faut mettre son ego de côté. D’ailleurs, je n’ai pas toujours monté les chevaux à Paris mais j’étais content, car je savais que je les récupérerais dans le Sud-Ouest. Du moment que l’écurie tournait bien, je le vivais bien. Cela n’a jamais entaché notre relation. Cela me laissait plus de temps (rires). J’ai toujours privilégié mon équilibre personnel, ma vie de famille. Je ne voulais surtout pas me sentir étouffé par mon métier de jockey. »  

L’esprit d’équipe. Préférer voir l’écurie bien tourner plutôt que d’aller chercher gloire et paillettes à Paris, comme un joueur de devoir au sein d’une équipe sportive. À l’heure du bilan, François-Xavier Bertras ne regarde pas forcément ses gagnants : « Quand je me retourne sur ma carrière, c’est plutôt le côté humain qui m’intéresse. Bien sûr, quand j’étais aux courses, la première chose à laquelle je pensais, c’était de gagner. Si vous n’avez pas cela, vous ne pouvez pas faire ce métier, mais ce n’était pas une obsession que de battre mes petits records. Je voulais juste gagner pour l’écurie et les gens pour lesquels je travaille. D’ailleurs, évoluer au sein d’une écurie m’a également donné l’opportunité de ne pas avoir à travailler pour des gens avec lesquels je n’avais pas envie de le faire… Quand j’ai arrêté, j’ai appelé tous les membres de l’équipe, un par un, pour leur dire que nous avions vécu une belle aventure. C’était important car ce qui m’a fait courir, c’est d’avoir eu de bons moments avec tous ces gens. » Par chance, François-Xavier Bertras rencontre un esprit fraternel au sein même du vestiaire : « J’ai eu la chance d’exercer mon métier dans une super ambiance, avec un groupe de jockeys de la région (Ioritz Mendizabal, Charles Nora, David Morisson, Philippe Sogorb…) avec lesquels la compétition était réelle, mais qui n’hésitaient pas à favoriser un collègue s’ils ne pouvaient pas honorer une monte. Je ne critique pas les agents, ils sont indispensables aujourd’hui, mais il y avait une certaine cohésion entre nous. Cette mentalité nous a permis de pratiquer un sport individualiste, tout en nous comportant comme une fratrie. Quand un collègue était un peu en danger, nous avions des codes entre nous, notamment celui de s’écarter légèrement en course pour qu’il ne galope pas sur un autre en face. Nous avions la rage de gagner sans mettre la sécurité de l’autre en jeu. Après chaque réunion, nous pouvions nous regarder. Nous savions que nous avions tout donné et nous allions boire un coup tous ensemble. Cet esprit est resté car même si Charles Nora a arrêté, on se voit tous les matins. Je bois un café à la Chapelle sur le centre d’entraînement palois, avec Jean Biraben, Michel Cordero… Nous ne nous perdons pas de vue. »

Le talent, mais aussi la chance. La chance d’avoir exercé son métier à une certaine époque, la chance d’avoir fait les bonnes rencontres. Est-ce vraiment si important ? « Bien sûr qu’il faut de la chance, même si j’ai dû travailler pour réussir. Le talent ne suffit pas. Il faut être au bon endroit au bon moment. Ma chance, ce fut d’intégrer l’écurie de François Rohaut. Il faut faire l’affaire bien évidemment, mais beaucoup d’autres jockeys auraient pu être à ma place. Entre François et moi, il y a eu un feeling. » On en revient toujours à cette rencontre, qui a changé et profondément influencé la vie de jockey de François-Xavier Bertras : « À l’époque, on m’a dit que je ne resterais pas six mois chez lui. Aucun jockey n’était resté. J’ai envie de leur dire, cela ne fait que 23 ans ! (rires). » Comme symbole de cette osmose et de cette réussite, un cheval, Coach (Bering), avec lequel il remporte sa première Listed et perd sa décharge : « Je me suis retrouvé assis sur des chevaux qui avançaient, et cela a rendu les choses plus faciles. La matière première, c’est le cheval. On essaie juste de ne pas leur faire perdre la course. C’est peut-être péjoratif, mais c’est une réalité. Beaucoup de favoris sont à l’arrivée, à moins d’un gros pépin. On est là pour leur permettre d’être les plus réguliers possible. »

Lahib et la méthode Rohaut. Son arrivée chez François Rohaut lui permet aussi une autre rencontre : « Avec les années, j’ai vu la race évoluer à grande vitesse. Aujourd’hui, les pur-sang arabes vont de plus en plus vite et il y a toutes ces grandes courses, qui donnent de l’adrénaline. Cette race est à la place qu’elle mérite grâce à l’engouement des pays arabes. Ils avaient de l’argent, ont créé un marché et ce fut très bien pour tout le monde. Cet engouement a permis à de nombreuses personnes de trouver une place, et de redonner un élan au secteur économique des courses. Même s’il y aura toujours des réfractaires, le milieu évolue. » Parmi ces pur-sang arabes, un certain Lahib (Kairouan de Jos) lui a permis de vivre un grand moment le jour de l’Arc à Longchamp, lors d’une édition historique de la Qatar Arabian World Cup (Gr1 PA) : « Ce cheval, c’est un exemple typique de la méthode de François Rohaut. Ce n’était pas le meilleur cette année-là, mais François a laissé les autres concurrents se battre toute l’année. Nous avions pris les chemins de traverse pour que Lahib arrive fin prêt le jour J. C’était la plus grande course du monde pour les pur-sang arabes à l’époque, ainsi que le début des grandes épreuves pour cette race. Le cheval n’avait pas pris dur durant la saison et a gagné avec les œillères pour la première fois. C’est une course que François visait depuis longtemps. Lors de ma "petite" carrière, je n’avais pas encore gagné de Gr1 et ce jour-là, dans une lutte fantastique avec mes potes "JB" [Jean-Bernard Eyquem, ndlr], Charles [Nora] et Thierry [Jarnet], cela a eu une saveur particulière. Nous avons passé le poteau sans savoir qui avait gagné. À l’arrivée, il y avait un nez pour moi… »

Un palmarès exceptionnel. Pour être tout à fait exact, "FX", comme on le surnomme parfois dans les pelotons, avait remporté un premier Gr1 pour les arabes purs deux ans auparavant à Newbury, alors qu’il était associé à Mizzna (Akbar). Mais Lahib lui a permis également de réaliser un coup de trois magique, toujours à Longchamp, dans des épreuves de Gr1 réservées à la race. Le 7 septembre 2007, il remporte la Qatar French Arabian Breeders’ Cup pour mâles de 3ans avec Lahib, celle des femelles avec Gabra (Dormane), ainsi que le Qatar Total - French Arabian Breeders’ Cup Mile avec Al Jakbar (Al Sakbe). L’année suivante, ce sera la consécration avec sa victoire dans la Qatar Arabian World Cup. La saison dernière, la méthode François Rohaut a encore frappé avec Raahah (Asraa Min Albarq), lauréate du Qatar Arabian Trophy des Juments (Gr1 PA) : « La pouliche était maiden. Elle est arrivée le jour de l’Arc à 100 %. Je me demande toujours comment fait François. Cela fait 23 ans que je travaille avec lui et je n’ai toujours pas compris (rires). Il fait franchir des paliers aux chevaux, à son rythme. Quand arrive le jour J, on sait qu’il ne va pas se louper. Il a ce ressenti avec les chevaux que peu de personnes ont, et c’est aussi pour cela que je ne serai jamais entraîneur (rires)» Être associé à un pur-sang arabe, un cheval plus compact, avec une encolure plus courte, amène tout de suite une question d’ordre plus technique : « Ils sont complètement différents à monter. Ce sont des chevaux à la limite "pénibles", car plus intelligents que la moyenne. Il faut leur faire croire quelque chose et essayer de s’adapter à eux. Leur gabarit est moins imposant et cela joue sur la position à cheval. Tout est beaucoup plus dur, à la fois mentalement car il faut les comprendre, et physiquement. L’expérience est un atout certain. Après, on en revient toujours à la même chose : quand le meilleur est déclassé, il va gagner. »

La consécration à Meydan. Après le sacre avec les pur-sang arabes, François-Xavier Bertras va connaître une autre belle aventure au plus haut niveau à Dubaï, grâce à The Right Man (Lope de Vega). En 2017, ce pensionnaire de Didier Guillemin va le mener à la victoire dans l’Al Quoz Sprint (Gr1) devant le monde entier, à l’occasion de la journée de la Dubai World Cup. Une victoire partagée avec une bande de copains, un moment qui reste gravé dans sa mémoire. Le cheval avait été acheté 32.000 € yearling par Thierry Delègue. La compagne de ce dernier, Géraldine Richshoffer, s’était associée avec d’autres amis, Azzedine Sedrati, Zied ben M’Rad, Samira Turki et Guillaume de Saint-Seine, pour le faire courir. François-Xavier Bertras lui est associé pour sa cinquième sortie publique : « Ils s’étaient aperçus que le cheval avait un chip dans le genou. Après son opération, je l’ai monté pour la première fois lors de sa rentrée à Toulouse, en terrain lourd, avec peu de partants. J’ai fini dernier décollé. Après la course, j’ai dit à Didier que j’avais l’impression de monter un cheval de cristal. Je l'ai remonté ensuite à Mont-de-Marsan et même s’il était encore un peu rouillé, il a gagné. À partir de là, à chaque victoire, je me disais : « Tiens, il a encore franchi un palier. » Même dans sa façon de galoper, il a évolué. Il a gagné quasiment à chaque fois jusqu’à sa victoire dans le Prix de Seine-et-Oise (Gr3). Ensuite, nous avons pris le risque d’aller à Dubaï, en partant complètement à l’aventure. Pour sa course de rentrée là-bas, nous avons terminé troisièmes. Nous ne savions pas si nous allions être invités pour la grande course. De même, nous n'avions jamais rencontré une telle opposition internationale, et nous ne savions pas du tout ce qui allait se passer. Finalement, nous avons été qualifiés et, le jour J, ce fut de l’adrénaline pure ! Je me revois passer le poteau. Ce sont des moments que l’on vit seul. Ces secondes quand on passe le poteau et que l’on s’arrête, c’est magique ! Surtout pour un jockey comme moi. Ensuite, c’est le partage. J’ai une image qui me restera : celle de Thierry Delègue qui arrive en courant, les bras au ciel, et qui m’attend sur la piste, ému. J’ai moi aussi les bras en l’air et le cheval le regarde. De voir les propriétaires vivre ainsi le moment, cela décuple l’émotion. Même chose pour Didier et Géraldine, qui m’a pris la main. On pleurait tous les deux. Voilà les bonnes choses du métier, et c’est cela qui me restera. Le cheval qui fait le lien entre les hommes pour vivre de grandes émotions. Au-delà de la victoire, même avec les années, ce souvenir perdure. À chaque fois, nous en reparlons avec Guillaume de Saint-Seine, avec tout le monde… On ne pourra pas nous l’enlever. »

Passage de témoin. Alors qu’une autre vie professionnelle va s’offrir à lui, François-Xavier Bertras n’a qu’une envie : « Je ne souhaite qu’une chose : que quelqu’un reprenne derrière moi et que cela se passe bien. Un bon passage de relais, je serais très fier de cela. Quitte à venir galoper de temps en temps les chevaux chez François. J’ai envie que l’écurie perdure et que quelqu’un d’autre vive la même chose que moi. » Mais l’aventure humaine reprend vite le dessus, et "FX" ne peut s’empêcher d’évoquer des amis, des couleurs qui ont compté : « Celles d’une association emmenée par Michel Cordero, pour lequel j’ai gagné mon premier Quinté, de Gilles Lorenzi… J’ai gagné l’une de mes dernières courses pour eux, avec Saint Nom (Turtle Bowl), le 8 décembre dernier, sur la piste paloise. » Comme un symbole, c’est également pour eux qu’il remporta son premier Gr3 avec Baldwina (Pistolet Bleu), dans un terrain très lourd, à Saint-Cloud : « C’est une belle aventure humaine. Je suis en train de mettre mes affaires en place tranquillement et l’idée, c’est que je rentre dans leur association pour avoir un cheval avec eux, entraîné par François Rohaut (rires). Cela me ferait tellement plaisir. C’est prévu et il me tarde. La boucle serait bouclée. Je ne pars pas dans l’inconnu. J’ai toujours eu peur du lendemain et j’avais prévu la suite depuis le début de ma carrière. » Sans regrets. Une autre vie s’annonce.