Ces haras irlandais qui parviennent à exister face aux superpuissances de l’élevage

International / 15.01.2020

Ces haras irlandais qui parviennent à exister face aux superpuissances de l’élevage

Les 10 et 11 janvier, l'Irish Thoroughbred Marketing organisait la sixième édition de la version irlandaise de la Route des étalons : l'Irish Stallion Trail. Nous vous proposons de partir à la rencontre des haras qui font de l’Irlande l’un des plus grands pays d’élevage au monde.

Par Adrien Cugnasse

On pense souvent que Coolmore est la plus grande station d’étalons de plat d’Europe. En attirant 2.673 poulinières en 2019, c’est certainement vrai. Pourtant la véritable domination de l’entité gérée par John Magnier s’exerce sur le marché des sauteurs : 2.900 juments ont été saillies par les étalons d’obstacle des trois satellites de Coolmore. Cela représente l’équivalent d’environ 41 % des poulinières irlandaises destinées à cette spécialité. Huit des 18 national hunt sires proposés en 2019 ont sailli 200 juments ou plus ! Il reste donc près de 4.100 juments d’obstacle à saillir pour les autres… et pour beaucoup d’éleveurs et de haras, l’obstacle est une belle manière d’exister à côté des superpuissances installées sur l’île.

LES 10 ÉTALONS D’OBSTACLE DE COOLMORE LES PLUS UTILISÉS EN 2019

Sire Saillies Lieu de monte 2020
Soldier of Fortune 275 The Beeches Stud
Order of St George 275 Castlehyde Stud
Getaway 253 Grange Stud
Walk in the Park 242 Grange Stud
Wings of Eagles 235 The Beeches Stud
Kingston Hill 228 Castlehyde Stud
Mahler 227 The Beeches Stud
Idaho 225 The Beeches Stud
Milan 178 Grange Stud
Yeats 167 Castlehyde Stud


Les trésors de The Beeches Stud.
Dans les haras où l’on vous présente des étalons de plat, il y a une sorte de règle non officielle qui consiste à garder quelques mètres de distance entre le public et le cheval. Mais en Irlande, cette barrière semble totalement disparaître lorsqu’il s’agit d’étalons d’obstacle. À The Beeches Stud, les éleveurs du cru entourent de très près le sire qu’ils examinent, tout en discutant, en buvant leur tasse de thé et en demandant des nouvelles de la famille de la personne qui tient le cheval ! Pourtant, derrière cette apparente décontraction, la qualité des étalons qui font la monte dans ce haras est exceptionnelle. Sous une pluie insistante, le magnifique Wings of Eagles (Pour Moi), lauréat du Derby d’Epsom (Gr1) en 2017, ou encore Crystal Ocean (Sea the Stars), meilleur cheval européen sur les distances intermédiaires en 2019, se présentent de la plus simple des manières, sans chichi… à l’irlandaise ! Et cela restera pour moi l’une des images marquantes de cet Irish Stallion Trail 2020. Les installations de The Beeches Stud ne payent pas de mine. Mais c’est pourtant dans ce satellite de Coolmore que Flemensfirth (Alleged), tête de liste anglo-irlandaise sur les obstacles pour la saison 2018/2019, officie à 15.000 € du haut de ses 28ans !

L’influence française à Grange Stud. À quelques kilomètres de The Beeches Stud, Grange Stud offre des installations plus confortables. C’est là que le débutant Capri (Galileo) fait la monte. Bien dessiné, il est l’un des rares gris à faire la monte en Irlande et cette robe trahit son ascendance française. Sa mère, issue d’une famille Lagardère, est en effet une petite-fille de Linamix (Mendez). À Grange Stud, l’influence française se fait aussi sentir avec la présence de Walk in the Park (Montjeu), lequel a été entraîné par John Hammond, comme son père, Montjeu (Sadler’s Wells). C’est en France que sa carrière d’étalon d’obstacle a pris son envol, lui qui est issu d’une souche Corbière. Getaway (Monsun) a été façonné chez André Fabre, et à l’âge de 17ans il ne cesse de donner des gagnants ces derniers mois. Ses femelles tirent leur épingle du jeu, à l’image de Verdana Blue (Getaway) outre-Manche, ou d’Hanoi Hilton (Getaway) et Grimace (Getaway) en France…

Castlehyde Stud, à cheval entre deux univers. C’est un incessant ballet d’étalons qui accueille le visiteur dans la belle cour de Castlehyde Stud. Tous les yeux sont rivés sur Maxios (Monsun), qui vise le marché de l’obstacle après cinq saisons au Gestüt Fährhof. À l’âge de 12ans, ce grand et fort cheval noir en impose, et les éleveurs irlandais de sauteurs sont visiblement sous le charme. Compétiteur de légende, Yeats (Sadler’s Wells) connaît une belle réussite française : sur 12 partants, il a notamment sorti Capivari (Prix Renaud du Vivier, Gr1) et l’impressionnant Figuero (Prix Maurice Gillois, Gr1). Ces succès français semblent passer inaperçus en Irlande, où les éleveurs n’ont visiblement jamais entendu parler du pensionnaire de François Nicolle ! L’intérêt des Français pour les belles épreuves anglo-irlandaises ne semble pas réciproque… Mais Castlehyde Stud, c’est aussi le lieu de monte de Mastercraftsman (Danehill Dancer) et Footstepsinthesand (Giant’s Causeway). Ces deux valeurs sûres de Coolmore sur le marché du plat continuent à faire recette, saillissant respectivement 172 et 184 juments en 2019.

La dictature de Cheltenham. À 15 minutes de voiture de Castlehyde Stud, Glenview Stud fait partie de ces haras qui parviennent à vivre à l’ombre des géants. C’est là que Robin des Champs (Garde Royale) faisait la monte jusqu’à sa disparition, en 2018, et trois ex-étalons français y officient actuellement : Blue Brésil (Smadoun), Malinas (Lomitas) et Youmzain (Sinndar). Ils sont accompagnés du sculptural Shirocco (Monsun) et de Sholokhov (Sadler’s Wells). Ce dernier a certainement une cote supérieure en France qu’outre-Manche. Pourtant, il a donné un gagnant de Gold Cup de Cheltenham (Don Cossack), un lauréat des Prix Cambacérès et Renaud du Vivier (Esmondo) et ses statistiques anglo-irlandaises en course sont excellentes. Proposé à 4.000 € en 2020, il n’a sailli que 80 juments en 2019. Pour expliquer cette situation, l’équipe du haras nous a confié : « Par le passé, un étalon qui avait donné un gagnant de Gold Cup était porté par ce succès jusqu’à la fin de sa carrière. Aujourd’hui, pour exister commercialement, un étalon doit donner un cheval de haut niveau tous les ans à Cheltenham. Et c’est la seule chose qui a manqué à Sholokhov, lequel n’a jamais cessé de sortir des bons chevaux, comme l’impressionnant Shishkin (Sholokhov) chez Nicky Henderson, ou encore Wide Receiver (Sholokhov), vendu 410.000 £ à Gordon Elliott après un succès de point-to-point. » Concernant ses achats de reproducteurs sur le continent, l’équipe poursuit : « Trouver les jeunes étalons d’obstacle qui plaisent aux éleveurs irlandais est très difficile, car ils sont souvent aux mains des superpuissances de notre filière. Même s’ils sont forcément chers, les étalons français ou allemands ayant déjà produit des bons sauteurs en Angleterre ou en Irlande représentent une bonne alternative. »

Un dispositif exceptionnel autour de James Garfield. À quelques minutes de Glenview Stud, Rathbarry Stud accueille les étalons de plat de l’entité. Là encore, pour vivre à l’ombre des géants, il faut établir une stratégie et c’est celle de la vitesse qui a été choisie. Tagula (Taufan), à l’âge de 27ans, est étonnamment bien conservé… et il devrait saillir encore une trentaine de juments en 2020 ! Acclamation (Royal Applause) n’a que 21ans (!) mais la réussite de son fils Dark Angel (Acclamation) l’a replacé au centre de l’attention médiatique. Père de cinq lauréats de Gr1 sur le sprint, il a couvert 98 juments en 2019 et son harem devrait atteindre un niveau comparable en 2020. Niamh Woods, de Rathbarry Stud, nous a parlé des deux jeunes étalons du haras : « Les premiers produits de Kodi Bear (Kodiac) auront 2ans en 2020. Trois éléments nous permettent d’avoir un certain optimisme : 80 sont à l’entraînement, nous avons de bons retours des professionnels et les pinhookers sont satisfaits. James Garfield (Exceed and Excel) aura ses premiers foals en 2020. C’est un cheval très bien né et son entourage a choisi de mettre en place un dispositif exceptionnel pour le soutenir : si vous élevez un cheval par James Garfield qui décroche du caractère gras à 2ans, vous bénéficiez d’une saillie annuelle et gratuite à vie. »

À la recherche du futur Dark Angel. Yeomanstown, c’est un petit Coolmore dédié à la vitesse. Les O’Callaghan sont passés maîtres dans l’art qui consiste à faire émerger des pères de chevaux vites et précoces. Pour prendre le relais de Dark Angel et Camacho (Danehill), ils misent sur trois jeunes étalons : Gutaifan (Dark Angel), El Kabeir (Scat Daddy) et Invincible Army (Invicible Spirit). Robert O’Callaghan nous a expliqué : « Nous plaçons beaucoup d’espoir dans Invincible Army car nous voulions vraiment un fils d’Invincible Spirit (Green Desert), lequel est un père de père remarquable. La mère d’Invincible Army est gagnante de Gr1 et il a lui même montré beaucoup de vitesse. C’est un beau cheval, très correct. El Kabeir est de plus en plus beau et ses premiers foals se sont bien vendus. Philipp Graf Stauffenberg a acheté l’un d’eux pour 65.000 £, ce qui est remarquable pour une saillie proposée à 8.000 €. Beaucoup d’éleveurs veulent l’utiliser à nouveau après avoir obtenu un premier produit. Gutaifan a terminé l’année en tant que tête de liste des étalons de première production en 2019 : nous ne pouvions pas imaginer un meilleur début de carrière. Graceful Magic (Gutaifan), placée de Groupe à 2ans, est une pouliche très dure. Elle prend la route des préparatoires classiques. With Respect (Gutaifan) a gagné à Newbury et il semble avoir un bel avenir, tout comme Istanbul (Gutaifan), certainement un bon sprinter en devenir. » Concernant l’importance de l'Irish Stallion Trail, Robert O’Callaghan poursuit : « Nos étalons sont visibles 365 jours par an et presque 24h sur 24 ! Si bien que la vente de saillies est répartie sur une très longue période. Mais cet événement a aussi une réelle importance pour la popularité des courses. Ces chevaux ont acquis une certaine célébrité en piste et c’est bien que le grand public puisse venir les voir une fois par an. C’est un bel acte de promotion pour l’ensemble de la filière… »