L’ÉDITORIAL - Pour vivre heureux, il ne faut pas imiter les grenouilles

Institution / Ventes / 24.01.2020

L’ÉDITORIAL - Pour vivre heureux, il ne faut pas imiter les grenouilles

Par Mayeul Caire

Nous saurons, dans les jours qui viennent, comment les associations concernées accueillent le nouveau statut social des jockeys proposé par l’État.

Sans entrer dans les détails (qui ont encore tout le temps de changer), le fait le plus marquant, frappant, assommant, aveuglant, assourdissant, est que la MSA va être le plus grand gagnant de la réforme. Au lieu de cotiser sur une partie très minime de leurs revenus, les jockeys vont devoir payer sur tous leurs gains. En retour, ils auront la couverture sociale que l’Association des jockeys (je dis bien : l’Association des jockeys ; pas les jockeys) a tenté d’obtenir… mais sa "victoire", quand on voit les conséquences financières de la réforme pour les jockeys, ressemble à une victoire à la Pyrrhus !

Explications.

Aujourd’hui, les jockeys français ne paient des cotisations que sur la base des montes perdantes (incluses dans la monte gagnante pour les victoires et les places). Cette base de taxation sociale est de l’ordre de 1,7 M€.

Avec le futur statut recommandé par l’Agriculture, la base de taxation sociale va changer. Le ministère recommande que les jockeys soient considérés comme des travailleurs indépendants. Leurs gains ne seront donc plus des BNC (bénéfices non commerciaux). De ce fait, on oublie l’indexation sur les montes perdantes… et on taxe socialement tous les gains des jockeys.

Donc, le socle pour calculer les cotisations sera égal à 7 % des allocations distribuées par France Galop, c’est-à-dire 14,3 M€… auxquels il conviendra ajouter les 2,2 M€ de compléments de monte.

Quand on passe de 1,7 M€ de base taxable à 16,5 M€, on n’est pas parti pour payer moins de charges sociales ! De fait, non seulement les jockeys vont payer beaucoup plus de charges… mais ils vont les payer en grande partie eux-mêmes, puisque le ministère recommande de les basculer dans le régime des indépendants, où ce sont les travailleurs qui cotisent directement. On parle non seulement des jockeys stars mais de tous les jockeys, à l’exception des apprentis et des "apprentis améliorés" (ceux qui, dixit le rapport, manquent encore de pratique pour pouvoir être considérés comme indépendants).

À quelle hauteur cotiseront-ils ? Environ 40 % à 45 % de leurs gains… contre quasiment 0 % aujourd’hui. C’est la MSA qui va être contente : aujourd’hui elle touche 11,20 % de cotisations salariales de la part des jockeys et 46,6 % de cotisations patronales des propriétaires sur les montes perdantes. Cela représente quelque chose comme 980.000 € par an ; demain, elle touchera 7 M€ (42,5 % sur 16,5 M€) ! La MSA va encaisser sept fois plus d’argent.

Pour les jockeys, le coût passera de 190.000 € (11,20 % sur 1,7 M€) à 7 M€ si on inclut la ristourne sur la monte perdante.

L’Association des jockeys et ses conseillers auraient dû relire Jean de La Fontaine, dont une fable s’intitule Les Grenouilles qui demandent un roi. On y voit le peuple des grenouilles, lassé de son état présent, solliciter Jupiter (qui symbolise l’État dans la fable). Jupiter accède aux requêtes de la « gent marécageuse ». Mais ce n’est pas assez : les grenouilles veulent plus et mieux. Alors, après leur avoir envoyé un gentil petit oiseau comme roi, le « monarque des dieux » est sans pitié : cette fois, il « leur envoie une grue, qui les croque, qui les tue, qui les gobe à son plaisir ».

C’est toujours ce qui se passe quand on demande à l’État d’intervenir : plus de taxes et moins d’argent ; plus de lois et moins de liberté.

Les jockeys vivaient dans une zone de non-droit, qui leur permettait d’échapper à la fiscalisation sociale sur leurs gains en course (charge à eux de cotiser volontairement, ce qui est toujours plus intéressant que de jeter de l’argent dans le trou noir de la Sécurité sociale et de la retraite). Cette zone était oubliée de la puissance publique taxatrice et prédatrice ; une île au trésor en quelque sorte. Mais, parce que l’île d’à côté semblait plus belle, on est allé chercher l’État, dont la première réaction – exprimée dans son rapport de janvier 2020 – est à la fois légitime et légale : taxons socialement tout ce qui ressemble à un revenu du travail.

Que vont faire les grenouilles ? Se plaindre encore ? Attention. Le jeu devient dangereux une fois que la boîte de Pandore est grande ouverte.

Voyez la réponse de l’État chez La Fontaine, lorsque les grenouilles se plaignent de la grue qui les tue : « Eh quoi ? votre désir à ses lois croit-il nous astreindre ? Vous avez dû premièrement garder votre gouvernement [= vous satisfaire de votre condition] ; mais, ne l’ayant pas fait, il vous devait suffire que votre premier roi fût débonnaire et doux [= que ma première offre vous convienne]. De celui-ci contentez-vous, de peur d’en rencontrer un pire. »