LE MAGAZINE - Le drôle de week-end du haras du Lieu des Champs

Élevage / 21.01.2020

LE MAGAZINE - Le drôle de week-end du haras du Lieu des Champs

Ce n’est pas tous les jours qu’un haras se retrouve à l’honneur, dans un même week-end, depuis Pau jusqu’à la Scandinavie, en plat comme en cross ou sur le steeple-chase ! Entre les reines paloises Laterana et Elegant Star à Pau, la victoire de Double Cash à Bro Park… et le couronnement au Danemark de la reine Queen Rouge, Richard Powell est revenu sur ce drôle de week-end.

Par Anne-Louise Échevin

Jour de Galop. – Dimanche à Pau, Elegant Star (Kapgarde) et Laterana ** (Saint des Saints) ont effectué, chacune à leur manière, un drôle d’exploit. Comment avez-vous vécu cette journée ?

Richard Powell. – Je n’ai pas pu me rendre à Pau : les poulinages sont imminents et ma place est à côté de mes juments. Mais c’était vraiment un dimanche formidable… Rien qu’après l’exploit d’Elegant Star, nous étions sur un petit nuage ! C’est une jument très dure et remporter ce cross trois jours après son précédent succès, c’était incroyable. Jonathan Plouganou a monté une course magnifique et David Cottin a fait un superbe travail avec elle. Pour nous, cette victoire s’inscrit dans la continuité puisque sa mère a été élevée au haras du Lieu des Champs. Puis il y a eu Laterana dans le Grand Prix de Pau (Gr3)… Mon père gère trois des chevaux qui étaient au départ puisqu’il y avait aussi Forthing (Barastraight) et Shakapon (Deportivo). Laterana n’était pas favorite : nous pouvions avoir des doutes sur son inexpérience, sur la distance. Elle a été magnifique durant le parcours : en face, elle avait beaucoup de gaz et a mis un uppercut à Amirande dans le tournant. On se dit : "Ce n’est pas fini, tout peut s’effondrer au dernier obstacle…" Cela nous est déjà arrivé dans le passé ; ce sont les courses. Mais elle a gagné et, désormais, on peut rêver de grandes choses avec elle.

Le beau week-end du Lieu des Champs a aussi eu lieu en Scandinavie…

J’ai appris la victoire de Double Cash, dimanche soir, grâce au compte Bleu Ballymore sur les réseaux sociaux. Cela a été une belle conclusion à une grande journée et à un week-end formidable tout court : samedi, Queen Rouge, qui est née au Lieu des Champs, a été élue cheval de l’année au Danemark. Le haras commence donc bien l’année, avec des gagnants dans différentes spécialités et c’est rassurant de commencer avec une victoire dans un Gr3.

Le haras a une belle histoire avec la Scandinavie. Nous avions présenté Dorcia (Henrythenavigator) à la vente de yearlings d’octobre Arqana et elle est devenue une championne en Suède, où elle a remporté le Diane local, le Derby (Ls) ainsi que la Stockholm Cup (Gr3). Elle avait ensuite rejoint les boxes de Pia Brandt. Et je suis très content d’avoir Dorcia à la maison ! J’étais allé aux ventes au Danemark et j’ai sympathisé avec son propriétaire. Nous nous sommes très bien entendus et il m’a dit : « Dorcia va aller au haras chez toi ! » Elle est pleine de Mastercraftsman et son propriétaire va venir au Lieu des Champs dans les prochains jours. Nous irons voir ensemble les étalons.

Plat, cross, steeple… Le fait de gagner dans différentes spécialités rajoute-t-il encore de l’émotion ?

J’aime les courses, toutes les courses, peu importe la discipline : le beau sport. Et voir les élèves du haras gagner dans les différentes spécialités du galop, c’est magnifique. L’an dernier, nous avions eu un élève gagnant de Gr1 sur les obstacles irlandais avec Fusil Raffles. Nous avons aussi eu la joie d’avoir Dr Simpson (Dandy Man), né au Lieu des Champs, à l’arrivée du Breeders’ Cup Turf Sprint (Gr2). J’aime les courses, au pluriel. Ceci étant dit, je n’ai pas encore de trotteur !

Quand Laterana gagne le Grand Prix de Pau, on pense à son grand frère, Laterano **, qui s’était révélé lors de ce meeting avant de briller à Auteuil…

Laterana nous a fait penser à Laterano ce dimanche. Il s’est révélé à Pau, puis a montré être un champion à Auteuil. S’il ne s’était pas fait galoper dedans dans le Prix Ferdinand Dufaure (Gr1)… Leur mère, Latran, est une jument de cœur pour Magalen Bryant. C’est grâce à elle qu’elle a choisi d’investir autant dans l’obstacle. Pour l’anecdote, Laterano est chez moi et je le monte tous les jours ou deux jours. C’est un poney sympa (rires) ! Je cherchais un cheval pour me remettre en selle. Cela aurait dû être Blue Dragon, qui nous a malheureusement quittés. Milord Thomas est resté chez Dominique Bressou, qui voulait le garder auprès de lui. J’ai donc Laterano : il est très attachant, très intelligent. Autant il est d’une infinie douceur avec les enfants, autant il vous teste lorsque vous êtes sur son dos (rires) !

Vous êtes le propriétaire du haras du Lieu des Champs mais ce nom n’apparaît pas dans la case "éleveur", ni le vôtre, puisque vous élevez pour des clients. N’est-il pas frustrant, parfois, d’être l’"homme de l’ombre" ?

J’ai commencé à élever un tout petit peu sous mon nom mais ce n’était pas une priorité et n’en est toujours pas une. J’ai été l’un des coéleveurs de Drop Dead Gorgeous (Sepoy), née en 2016, qui a gagné le Prix de la Verrerie (Inédites), à Chantilly, pour ses débuts. J’ai quatre juments qui m’appartiennent et deux en association. Lorsque j’ai acheté le haras du Lieu des Champs, j’ai eu de nombreux frais : le haras a été agrandi, j’ai acheté le haras des Chênettes, notre voisin, afin de pouvoir faire de la transhumance, avec des changements de terroir. C’est très important. Le haras s’étale sur 90 hectares et c’est un bon nombre ! Il faut rester à taille raisonnable. J’ai aussi eu chez moi, dans le passé, les juments de monsieur Munir et je ne pouvais pas pousser les murs ! Être "l’homme de l’ombre" me va très bien ! Je suis très proche de mes clients et j’aime le fait de partager une victoire avec eux. On fait partie d’un tout.

La fin de l’activité d’élevage de Simon Munir et d'Isaac Souede a été un coup dur. Comment gère-t-on un tel épisode ?

Cela n’a pas été un moment facile. Mais il faut rester positif et cela m’a permis de pouvoir rouvrir les portes du haras à de nouveaux clients. Des clients étrangers prennent contact et nous parlons de leurs envies.

Et comment êtes-vous amenés à travailler ensemble ?

Il faut qu’il y ait une relation de confiance. Je ne me sens pas comme un prestataire de services mais plutôt comme un partenaire. Je tiens mes clients au courant de tout, je leur envoie des nouvelles et des photos dès que je le peux. C’est très important, dans mon métier, de bien communiquer. Et que ce soit envers les propriétaires et les éleveurs mais aussi envers le grand public : il faut les impliquer, leur montrer notre métier, leur expliquer tout ce qu’il se passe avant de pouvoir amener un cheval aux courses. Que de voir gagner un de ses élèves, c’est un plaisir décuplé.

Combien de juments avez-vous au haras du Lieu des Champs ? Pensez-vous développer encore l’activité ?

Actuellement, j’ai entre trente-cinq et quarante juments pour une dizaine de clients différents sur le haras. Je pense que c’est un bon nombre. Il y a tout de même une pénurie de personnel et je préfère la qualité à la quantité. Le haras du Lieu des Champs a un très bon pourcentage de réussite avec ses élèves, je préfère continuer ainsi. Ceci n’empêche pas de se diversifier un peu : à la vente de décembre Arqana, j’ai acheté plusieurs foals et juments sous LDC Bloodstock, pour des clients et des syndicats de pinhookers. L’idée est de conseiller de potentiels propriétaires et investisseurs sur des pinhooking de profils intéressants mais pas à grands frais.

En plus de l’élevage, le haras du Lieu des Champs fait aussi de la consignation. Vous êtes donc complet !

Nous avons fait quelques ventes sympas l’an dernier, du côté des stores à Arqana, ainsi qu’à Osarus. Mais ce n’est pas une activité que je souhaite développer en masse. Présenter dix à quinze chevaux aux ventes, je trouve cela très bien. Quarante, non. Il y a les problèmes de logistique et, surtout, je veux connaître mes chevaux par cœur lorsque je les amène aux ventes. Mon but est de conserver le haras du Lieu des Champs tel qu’il est : une structure avant tout familiale… Et proche du cheval.