L’Europe, un bastion assiégé

International / 26.01.2020

L’Europe, un bastion assiégé

Mercredi, la liste des Longines meilleurs chevaux du monde et Longines meilleures courses du monde a été dévoilée. Cette seconde catégorie existe depuis cinq ans. C’est peu… Mais cela nous donne assez de recul pour répondre à la question : y-a-t-il actuellement une superpuissance incontestée dans le monde des courses ?

Par Anne-Louise Échevin

La méthodologie

Nous avons pris le classement des meilleures courses du monde de 2015 à 2019. L’analyse a été faite par pays et par continent, sur le classement complet et sur un échantillon plus resserré : la crème de la crème des Groupes, ceux dans le top 20. Trois précisions sont nécessaires.

- En 2015, le classement prenait en compte les ratings moyens des courses sur trois années, de 2013 à 2015.

- Nous avons comptabilisé la Nouvelle-Zélande avec l’Australie.

- Nous avons séparé l’Océanie de l’Asie, alors que l’Océanie est reliée à l’Asian Racing Federation. Cependant, pour l’Asie, nous avons compté le Japon, Hongkong, mais aussi les Émirats Arabes Unis et l’Afrique du Sud, tous membres de l’Asian Racing Federation. La géographie hippique est aussi politique.

L’Europe en tête mais concurrencée. L’Europe, et plus précisément le Royaume-Uni, est le berceau historique des courses. L’histoire ne fait pas tout mais elle reste un socle solide sur lequel s’appuyer. Lors des cinq dernières années, l’Europe reste la référence par sa présence au plus haut niveau. Dans le top 20 des meilleures courses du monde, elle est arrivée par trois fois en tête (2015, 2017, et 2018). Mais l’Europe a été battue à deux reprises. Et son principal concurrent, ce ne sont pas les États-Unis, contrairement à ce qu’on pourrait instinctivement penser. Non, c’est l’Asie… Et cela même sans la puissance de l’Australie.

Avec onze Groupes de moins. Plus on a de chevaux dans son écurie, plus on a de chances de gagner. Mais la quantité ne suffit pas, il faut la qualité. Nous avons donc voulu savoir combien de Grs1 nos "continents" proposent. Et nous avons donc ouvert la Bible, le Blue Book (édition 2019).

L’Amérique du Nord (États-Unis plus Canada) arrive en tête, avec 110 épreuves labellisées Gr1. L’Océanie (Australie et Nouvelle-Zélande) suit, avec 95 Grs1. Vient ensuite l’Europe (Royaume-Uni, France, Irlande et Allemagne) et ses 84 Grs1 et l’Asie (Japon, Hongkong, Afrique du Sud et Émirats Arabes Unis) avec 73 Grs1. Autrement dit, ce sont les continents ayant le moins de Grs1 qui se relayent depuis cinq ans pour dominer le classement des 20 meilleurs Grs1 du monde. Et, concernant l’Asie, il faut ajouter que 29 de ses 73 Grs1 (39,7 %) se tiennent en Afrique du Sud… qui n’a aucune course dans le top 20 des meilleures courses du monde sur ces cinq dernières années. Mais, si on veut être juste, il faut aussi dire que l’Asie propose deux très grands meetings internationaux : la réunion de la Dubai World Cup et les courses internationales de Hongkong… Courses dont les ratings sont boostés grâce à la présence de quelques-uns des meilleurs chevaux internationaux.

Ratio de Grs1 dans le top 20 des plus grandes courses du monde par pays en 2019

2015 2016 2017 2018 2019
Amérique du Nord 3,6 % 3,6 % 2,7 % 1,8 % 3,6 %
Asie 8,2 % 9,5 % 6,8 % 5,4 % 9,5 %
Europe 10,7 % 7,1 % 9,5 % 9,5 % 7,1 %
Océanie 0 % 3,1 % 5,2 % 6,3 % 3,1 %

Le Royaume-Uni et un sortilège nommé Winx. Après les continents, décortiquons encore plus en observant la réussite des pays dans le top 20 des meilleures courses du monde. Sur nos cinq années d’étude, le Royaume-Uni est, à quatre reprises, le pays le mieux représenté dans le classement : en 2015, en 2017, en 2018 et en 2019. Mais, en 2018, il est à égalité avec l’Australie. Et, en 2016, le pays est battu par les États-Unis.

Commençons par 2018. L’Australie a pu accrocher le Royaume-Uni, avec six courses chacun dans le top 20, grâce à une formule magique… Elle s’appelle Winx (Street Cry). Dans les six courses australiennes présentes dans le top 20, Winx en a remporté cinq, la sixième étant les Darley T.J. Stakes, réservés aux sprinters. Un seul cheval ne suffit pas puisque le rating d’une course est calculé sur la moyenne des ratings des quatre premiers. Mais un 130 aide, d’autant plus qu’il fallait rajouter les trois livres (désormais quatre) accordées aux femelles : quand Winx obtient un 130 de rating, elle est en réalité prise à 133 lors du calcul du rating de la course. Mais, me direz-vous, Cracksman (Frankel) était aussi à 130 en 2018 ! Oui, mais il n’a couru que dans deux des six courses britanniques présentes dans le top 20… En Angleterre, il y a plus de profondeur : cinq chevaux étaient à 125 ou plus de rating (Cracksman, Roaring Lion, Poet’s Word, Crystal Ocean et Enable) et douze à 120 et plus. L’Australie, à 125 et plus, n’avait que Winx, et huit chevaux à 120 et plus.

L’année 2016, celle de la forme et de la méforme. Non seulement les États-Unis les ont battus dans le classement des 20 meilleures courses du monde, avec quatre courses (la plus petite domination de ces cinq dernières années). Mais, en plus, le Royaume-Uni a été accroché par le Japon et l’Australie, qui ont eux aussi placé trois de leurs courses dans le top 20.

La raison de la domination américaine est multiple : il y a Arrogate (rating 134) et California Chrome (rating 133)… Et, avec ses deux monstres du dirt, la Breeders’ Cup Classic a balayé l’opposition pour le titre de meilleure course du monde. Mais il y avait de la profondeur chez les Américains puisque, en 2016, il y avait aussi les super femelles : on pense à Beholder (Henny Hughes), deuxième de California Chrome dans le Pacific Classic, une des courses dans le top 20. Beholder avait un rating de 122 et a battu la fantastique Songbird (Medaglia d’Oro) dans le Breeders’ Cup Distaff, aussi dans le classement. Quant à la quatrième course américaine du classement… Les États-Unis peuvent remercier l’Irlande et le Royaume-Uni (et un peu la France) : Breeders’ Cup Turf avec Highland Reel (Galileo), Flintshire (Dansili), Found (Galileo) et Ulysses (Galileo) ! C’est le jeu des grands meetings internationaux… À voyager en conquérant, on aide parfois les adversaires à gagner des points.

Enfin, la raison de la domination américaine est aussi due à une mauvaise année pour le Royaume-Uni… En 2016, Aidan O’Brien signé un trio gagnant dans l’Arc et le meilleur cheval britannique était Postponed (Dubawi), avec un "petit" 124. C’était une année creuse… Cela arrive ! Et c’est le cas pour l’Irlande en 2018 et 2019, avec zéro Gr1 dans le top 20. Quand Ballydoyle tousse, tout un pays tousse avec lui.

La régularité du Japon. Le Japon a peu de Grs1 : seulement 25. Hongkong en a encore moins : douze. Mais Hongkong est un cas un peu particulier puisque quatre de ses Grs1 sont les courses internationales courues en décembre, qui ont donc tendance à être boostées par les concurrents venus du monde entier... Ou alors à plonger en l’absence de top-chevaux internationaux. Il en va de même pour les Émirats Arabes Unis (sept Grs1), avec Meydan et sa réunion internationale de la Dubai World Cup (5 Grs1), qui bénéficie de l’appui européen, américain et japonais… D’où un pourcentage de réussite excellent dans les vingt meilleurs Groupes du monde.

Le Japon a une grande course internationale, la Japan Cup, qui n’intéresse pas les meilleurs chevaux du monde : trop dur, quarantaine et voyages compliqués… Le Japon, depuis cinq ans, réussit malgré tout à placer au moins deux de ses Grs1 dans le top-vingt, et même trois de 2016 à 2019… À titre de comparaison, la France n’a jamais placé plus de deux Grs1 dans le top-vingt des meilleures courses du monde, bien que proposant 28 épreuves de ce type (depuis 2019), soit trois de plus que le Japon, et en ayant le support des chevaux britanniques et irlandais. Reste que, au pourcentage de réussite, la vieille Angleterre reste reine devant le jeune Japon (en écartant le cas particulier des Émirats).

Ratio de Grs1 dans le top 20 des plus grandes courses du monde par pays

2015 2016 2017 2018 2019
Australie 0 % 4 % 6,7 % 8,1 % 4 %
Émirats-Arabes-Unis  14 % 28 % 28 % 14 % 14 %
France 7 % 7 % 3 % 7 % 3 %
Grande-Bretagne 16 % 8 % 16 % 16 % 14 %
Irlande 7 % 7 % 7 % 0 % 0 %
Japon 8 % 12 % 12 % 12 % 12 %
Hongkong 25 % 16 % 0 % 0 % 25 %


Et dans le top 100 ?
En élargissant l’étude avec le top 100 des meilleurs Grs1 du monde, on ouvre davantage le spectre à des Grs1 plus "ordinaires". Mais s’il y a une surprise, c’est celle de l’Amérique du Nord et ses 110 Grs1 (Etats-Unis plus Canada) en mauvais élève ! C’est le seul de nos "continents" à avoir eu moins de quinze Grs1 dans le top 100, en 2018. Reste que le cas des États-Unis reste à part : il est difficile de juger les courses de dirt – la référence là-bas – avec les courses sur gazon qui dominent dans le reste du monde. L’Europe apparaît comme un bastion en train de céder… Le continent européen a toujours eu, ces cinq dernières années, plus de trente épreuves de Gr1 dans le top 100 mondial. Il a été nettement dominant de 2015 à 2017… Mais, depuis 2018, sa domination vacille. L’Océanie l’a battu en 2018 – et Winx ne suffit pas à elle seule à atteindre un tel score. Mais l’Océanie, si elle était un élève, serait un élève dissipé, avec un vrai manque de régularité. La courbe intéressante est celle de l’Asie, l’élève qui, depuis 2015, ne fait que progresser. Pas à pas, mais avec une régularité implacable. En 2019, l’Asie est à égalité avec l’Europe. L’Asie pourrait-elle dominer l’Europe un jour ? Pourquoi pas ! Il y a là-bas les allocations, les enjeux, et des investisseurs fortunés… Alors que la vieille Europe est bien plus en difficulté sur tous ces points.

GRAPHIQUE REPARTITION GEOGRAPHIQUE PAR PAYS DES 100 MEILLEURES COURSES DU MONDE DEPUIS 201Par pays, la quantité joue un premier rôle dans le top 100… Pour avoir des Grs1 dans le top 100, la quantité va tout de même être un atout majeur… Et autant l’Amérique du Nord est le mauvais élève du côté des continents, autant les États-Unis s’en sortent bien du côté du classement par pays. C’est logique, avec ses 103 courses de Grs1. Mais ce n’est pas enthousiasmant non plus : les États-Unis ne sont jamais dominateurs, mais toujours sur le podium, en compagnie de l’Australie (74 Grs1)… Et de l’historique Royaume-Uni et de ses 36 Grs1, qui ne se laisse pas croquer par les ogres !

Le score le plus impressionnant ? Celui de Hongkong ! Avec douze Grs1 disputés dans le pays, Hongkong a réussi à placer à deux reprises onze de ses plus belles épreuves dans le top 100. Alors oui, souvent avec l’appui des copains étrangers qui ont envoyé quelques-uns de leurs chevaux… Mais c’est tout de même un vrai tour de force. Quant à la France, elle s’en sort avec un avertissement : c’est la seule courbe qui, depuis 2015, affiche une tendance plutôt baissière…