Rainer Engelke : « Je sais que je ne sais pas ! »

Courses / 27.01.2020

Rainer Engelke : « Je sais que je ne sais pas ! »

Il vient de gagner le Prix d’Amérique comme éleveur avec Face Time Bourbon… Et pourtant, c’est vers les pur-sang que le cœur de Rainer Engelke penche encore…

Par Adrien Cugnasse

Vingt-quatre heures après sa victoire en tant qu’éleveur et copropriétaire dans la plus grande épreuve du trot français, Rainer Engelke est étonnamment calme. Et lorsqu’on lui demande comment s’est passée sa journée de dimanche à Vincennes, sa réponse est inattendue :

« J’étais en compagnie de Jean-Pierre Dubois. Et nous avons reparlé de l’histoire de Stacelita... J’ai toujours préféré les pur-sang. Mais je veux gagner les grandes courses, pas la dernière du programme. Et je savais dès le départ que je n’avais aucune chance en plat, par manque de moyens pour lutter avec les meilleurs. La compétition est énorme, aux ventes comme en piste. Le fait que Stacelita soit aussi bonne était invraisemblable. Je ne pourrais jamais avoir un autre cheval comme elle. Les pur-sang sont dix fois plus fragiles que les trotteurs et ces derniers sont déjà très fragiles. Élever, avec tous les aléas, c’est très dur. Et c’est pour cela que j’ai rapidement cédé mes parts de Soignée, la mère de Stacelita, à Jean-Pierre Dubois. Parce que je venais de mesurer toute la difficulté et les investissements nécessaires pour être performants dans cet univers. »

Ses inspirations ? Tesio et Dubois ! Ancien banquier, Rainer Engelke nourrit une intarissable passion pour l’élevage et il nous a confié : « Mon immense avantage, c’est que je sais… que je ne sais pas ! Comme tout le monde, j’ai copié Dubois et Tesio. Deux fois par an, je relis du Tesio. Et à chaque fois j’apprends quelque chose. Mon haras a toujours eu une optique commerciale car je ne veux pas perdre d’argent. Là encore, c’est presque un accident que cela ait pu fonctionner. J’ai eu la chance de croiser Jean-Pierre Dubois. Il m’a dit une phrase qui résume tout : « Je vous ai installé ». C’est beau, non ? Malgré toutes nos différences, nous nous comprenons sans nous parler. Hier à Vincennes, Jean-Pierre Dubois a gagné la course après le Prix d’Amérique, et pourtant il était l’homme le plus heureux du monde. Habituellement, c’est l’inverse qui se produit, il remporte la grande course… et moi celle d’après ! Un jour, Jean-Pierre Dubois, m’avait exposé quelques détails sur sa façon d’élever avant de m’annoncer « Mais vous n’êtes pas obligé de faire comme moi ! » Je lui ai alors répondu : « Je sais, mais je ne suis pas assez riche pour faire différemment ! » Il m’a toujours inspiré, jusque dans les pratiques d’élevage. Comme les siens, mes chevaux vont par exemple dans la luzerne pendant deux mois, après la deuxième coupe, cela les booste naturellement. Comme Tesio, j’essaye d’avoir peu de chevaux sur une grande surface et comme lui, j’ai réparti l’élevage en îlots. Les personnes qui m’inspirent sont les génies de l’histoire du pur-sang : Walter Aston, l’homme qui a inspiré Tesio et Boussac, mais aussi George Lambton… Ils m’ont fait comprendre qu’il n’y a pas règle. Je me limite à cinq naissances par an. Parfois, par malchance, je n’en ai aucune. Je ne joue pas la quantité et je préfère faire une sélection draconienne, pour avoir un bon cheval tous les cinq ans, ou toutes les dix naissances. Le problème, c’est que certaines années, j’ai trois tordus sur autant de naissances. Mais parfois, j’ai eu trois chevaux au départ des Grs1 avec quatre naissances. »

Stacelita et les souvenirs d’enfant

Aussi élégante que pétrie de qualité, Stacelita (Monsun) était exceptionnelle. Elle a gagné six Grs1 : le Prix Jean Romanet, le Prix Saint-Alary, le Prix de Diane, le Prix Vermeille, les Beverly D Stakes, l’Arlington International et le Flower Bowl Invitational Stakes ! C’est Jean-Pierre Dubois qui est son éleveur officiel. Mais Rainer Engelke explique : « Je connaissais parfaitement le pedigree de Soignée (Dashing Blade), la mère de Stacelita. Quand j’étais enfant, j’avais assisté à la victoire d’un cheval de cette famille dans le Großer Hansa-Preis (Gr2), une épreuve qui n’a pas de renommée internationale, mais qui est très importante dans le programme allemand. Et monsieur Wildenstein avait dépensé une somme colossale pour acheter une jument de cette famille, Schonbrunn (Pantheon), future deuxième mère de Sagace (Luthier). J’ai donc toujours voulu une femelle de cette souche. Soignée, bien que par Dashing Blade, un étalon peu coté, était la plus belle jument de la vente BBAG selon mon vétérinaire. Cela faisait deux ans que Jean-Pierre Dubois me mettait la pression pour que j’achète une pur-sang. Je l’ai acquise yearling pour 150.000 €, en ayant le sentiment d’avoir trop dépensé. Pourtant Jean-Pierre Dubois, depuis les États-Unis, me disait que c’était bon marché ! Soignée était très difficile au débourrage. Elle a gagné de 20 longueurs sa première course, puis sa Listed en Allemagne. Elle est tombée malade dans le transport pour courir le Prix des Réservoirs (Gr3) où elle a terminé deuxième. Nous ne l’avons jamais retrouvée. Elle est donc allée à la saillie de Monsun (Königsstuhl) alors qu’elle était âgée de 3ans. Je voulais absolument qu’elle aille à cet étalon. C’était déjà un sire reconnu et il était proposé à 40.000 €. Mais il était complet. Après avoir insisté, nous avons eu une place. »

Face Time Bourbon, un accident. Lorsque l’on insiste pour parler du succès de Face Time Bourbon (Ready Cash), il consent à répondre : « Gagner le Prix d’Amérique, c’est presque une surprise, même si le cheval avait une très bonne chance. Personne n’est capable d’expliquer comment il a fabriqué un tel cheval. Face Time Bourbon est différent. Avant la course, il dort. Après la course, il dort aussi. Plus de 100 personnes ont pris un selfie avec lui. Et pourtant, il n’a pas bougé une oreille. Quand les autres sont excités pour aller en piste, lui, il reste au pas. Tout est différent chez lui. Même ses genoux, qui sont malformés. Plusieurs grands professionnels l’ont d’ailleurs refusé pour cette raison. C’est un miracle de la nature, un accident. Cela arrive tous les 20 ans. Face Time Bourbon était assez précoce, mais surtout, il a un entraîneur qui rend les chevaux précoces ! Moi au contraire, j’essaye de les débourrer tardivement et de prendre mon temps. Au moindre risque, j’arrête. »

Humble face à la réussite. Gagner le Prix d’Amérique, c’est le rêve de tout éleveur de trotteur. Mais pas celui de Rainer Engelke : « Mon rêve le plus fou, c’était de remporter le Prix du Président de la République. Gagner une telle course au trot monté, avec un élevage aussi américanisé que le mien, c’est théoriquement impossible. Pourtant, Flèche Bourbon (Saxo de Vandel) m’a offert la victoire dans ce classique, qui plus est avec une grande marge. Cette victoire m’a littéralement foudroyé. Pour en revenir à Face Time Bourbon, j’ai simplement croisé Ready Cash sur une descendante de Coktail Jet (Quouky Williams) mais cela n’a rien de génial. On croise le meilleur avec le meilleur… en espérant obtenir le meilleur ! Quand on croit à un croisement, il faut le répéter, comme le faisait Tesio. Les quinze premiers produits que Ready Cash m’a donnés étaient moyens. Le seizième était le bon. Il faut beaucoup de chance. C’est la moitié de la réussite. Sans compter la qualité des 10 à 15 intervenants qui jalonnent la vie du cheval. De la personne qui fait pouliner la jument jusqu’à celle qui entraîne le cheval. Parfois ça marche, mais le plus souvent, cela ne fonctionne pas. Dans l’élevage, on ne peut pas bien faire. On peut juste éviter les erreurs. La seule chose, c’est que la qualité des pedigrees augmente grandement les chances de réussir. »

Au cœur des pedigrees. Ce passionné de génétique explique : « Par le passé, nous avions toutes les possibilités pour faire de l’outcross au trot. Maintenant ce n’est plus possible car le stud-book français est fermé. Ready Cash (Indy de Vive) était lui même un outcross. Mais à présent nous sommes bloqués, avec déjà 20 de ses fils au haras. Logiquement 15 seront de mauvais reproducteurs. Reste à savoir lesquels ! Nous le saurons dans dix ans, et ce sera peut-être celui qui était le moins doué en course… Personne ne sait pourquoi Mr Prospector (Raise a Native) a été un si grand étalon, alors qu’il avait été refusé par tant de vétérinaires. C’est la nature qui dicte sa loi. »

Dans le pedigree de Face Time Bourbon, on voit apparaître dans les cinq premières générations trois fois le nom de deux américains (Florestan et Speedy Crown). Mais il ne présente aucun inbreeding sur un ancêtre français. Cependant son éleveur va beaucoup plus loin dans son étude : « Si vous remontez dans son pedigree, vous allez trouver qu’il descend en lignée femelle de Nancy Hanks (Happy Medium), laquelle était la grande jument du dix-neuvième siècle. Anna Maloney (Sterling Hall), née en 1912, a fondé la souche en France. Or elle avait déjà deux fois Nancy Hanks dans son pedigree. Déjà à cette époque, l’inbreeding sur les femelles fonctionnait très bien ! »

Et pourtant, il va arrêter son élevage. Lorsqu’on lui parle de la sélection par les performances pour les poulinières, il poursuit : « C’est du marketing. Les deux poulinières qui ont fondé l’élevage Dubois étaient simplement qualifiées et elles n’ont jamais couru. Avec la plus mauvaise femelle d’une bonne famille, j’ai obtenu Flèche Bourbon. Encore une fois, il n’y pas de règle. Pour moi, le pedigree est plus important que les performances, pour les femelles mais pour les mâles. J’ai beaucoup appris en observant le monde du pur-sang. Et d’ailleurs, 80 % de mes femelles sont saillies à 4ans, sauf si elles peuvent gagner un Groupe. Je vais bientôt arrêter et cette victoire m’aide à mettre fin à mon élevage. Dans ma famille, personne ne s’intéresse à l’élevage. Et vu les contraintes liées à l’activité, ce n’est pas amusant de gérer cela tout seul. Grâce à Face Time Bourbon, je peux arrêter sur une bonne note. »