ROUTE DES ÉTALONS 2020 - Pour le plaisir des yeux… et de la découverte !

Élevage / 20.01.2020

ROUTE DES ÉTALONS 2020 - Pour le plaisir des yeux… et de la découverte !

Ce week-end, vous étiez des milliers sur les routes de Normandie, entre rayons de soleil et frimas. Pour les petits éleveurs, français comme étrangers, c’est l’occasion d’oser franchir la grille des haras. Et pour les autres, c’est un réel moment de convivialité. Comme vous, nous avons pris la route. Et voici ce qui nous a marqués.

Par Franco Raimondi & Adrien Cugnasse

En janvier 2009, lors de la première année de la Route des étalons, Le Havre (Noverre) venait de prendre 3ans. Après deux victoires de classe, il s’était enlisé dans le terrain lourd du Critérium International (septième). Siyouni (Pivotal) venait de prendre 2ans et, à peine trois mois après, Alain de Royer Dupré le débutait. Ce n’est que bien plus tard qu’il est arrivé au haras de Bonneval… Au même moment, Wootton Bassett (Iffraaj) gambadait avec les autres yearlings de sa génération à Laundry Cottage Stud Farm, à mi-chemin entre Londres et Newmarket. Au début de l’année 2009, les 19 premiers foals de Kendargent (Kendor) voyaient le jour. Avec une première génération aussi réduite, il était quasiment impossible de réussir, mais c’est pourtant le tour de force que l’étalon du haras de Colleville a réussi.

Pour le plaisir des yeux… En l’espace d’une décennie, le contexte de l’élevage français a complétement changé de visage et désormais, pour beaucoup d’éleveurs français et européens, il est inconcevable de ne pas prendre la route en janvier pour aller de haras en haras. Les quatre fers de lance de l’élevage français ont été présentés pour le plaisir des yeux des visiteurs. Et pour cause, au moins trois sont pleins de longue date. Leur réussite, c’est une victoire collective, celle des éleveurs, propriétaires et entraîneurs qui leur ont fait confiance de longue date. Les porteurs de parts ont contribué à cette montée en puissance exceptionnelle et même imprévisible pour les Anglo-Irlandais. Ils ont en effet débuté leur carrière d’étalon à respectivement 1.500 €, 5.000 €, 7.000 € et 6.000 €. Il serait d’ailleurs amusant de retrouver les annotations des éleveurs sur les brochures de l’époque !

De père en fils. L’un des signes de confiance les plus manifestes pour un étalon, c’est lorsque l’un de ses fils rentre au haras dans la région où il fait la monte, ou encore mieux, dans la même cour. Le haras d’Étreham, avec le très attendu City Light, accueille le premier fils de Siyouni du parc français. Au même endroit, la réussite commerciale d’Almanzor n’a fait que renforcer la cote de son père, Wootton Bassett. Le Havre va devenir un père de père grâce à Roman Candle, un débutant qui devrait faire recette au haras de la Hêtraie. Le rapide Goken a la lourde charge de marcher dans les traces de son père, Kendargent, au haras de Colleville. Mention spéciale pour Ultra, un jeune étalon du haras du Logis dont l’évolution physique est vraiment remarquable. Celui qui fait la monte au côté de son géniteur, Manduro (Monsun), représente l’une des dernières chances de sauver la lignée mâle de Monsun (Königsstuhl) sur le marché du plat. Dream Ahead (Diktat), stationné au haras de Grandcamp, veut, lui, pérenniser la lignée de Man O’War (Fair Play). Il sera aidé par trois de ses fils dans l’Hexagone, Al Wukair au haras de Bouquetot, Donjuan Triumphant, au haras de la Barbottière, et Tornibush, au haras d’Ayguemorte.

La French Touch. Les temps de trajet entre haras – et la gentillesse de ceux qui se sont dévoués pour conduire ! – nous ont offert un agréable moment de lecture. C’est ainsi que comme nous, vous avez certainement lu l’interview d’Emmeline Hill publiée par le Racing Post. Cette professeur d’université livre un constat très simple : l’inbreeding devient un problème avec 35 % de la population européenne descendant de Sadler’s Wells (Northern Dancer) et 55 % de Danehill (Danzig) en Australie. Dans le même temps, John Boyce a publié dans le TDN une étude statistique mettant en évidence le manque de compétitivité des chevaux issus d’inbreedings rapprochés.

Et c’est la force de la France, car Le Havre, Kendargent, Wootton Bassett et Siyouni sont indemnes du sang de Sadler’s Wells et les trois premiers le sont de Danehill. Les meilleurs éleveurs de notre pays n’hésitent plus à faire saillir à domicile. Prenons l’exemple des frères Wertheimer, têtes de liste des éleveurs français en 2019 : cette année, 24 de leurs juments vont être saillies par des étalons normands (dont Le Havre, Shalaa, Siyouni, Wootton Bassett et Zarak**). Ils soutiennent leurs propres sires, stationnés au haras du Quesnay, Attendu (Acclamation), Intello (Galileo) et Anodin (Anabaa), en leur envoyant une dizaine de poulinières.

La montée en gamme se manifeste aussi par la qualité des juments étrangères qui viennent à la saillie en France. Nous avons appris ce week-end que Le Havre, la vedette du haras de Montfort et Préaux, va couvrir les deux premières du Prix de l’Arc de Triomphe (Gr1) 2011, c’est-à-dire Danedream (Lomitas) et Shareta (Sinndar). Mais il va aussi rencontrer Proportional (Beat Hollow), lauréate du Prix Marcel Boussac (Gr1) et une deuxième fois la gagnante des E.P. Taylor Stakes (Gr1) Reggane (Red Ransom)

Bouquetot, de zéro à plus de 700 en six ans. Si le haras français qui fait saillir le plus de juments d’obstacle se trouve dans le Centre, à Cercy-la-Tour, c’est près de Deauville qu’est implanté son équivalent en plat. Il s’agit du haras de Bouquetot, lequel a commencé à vendre des saillies seulement en 2014, alors que Cercy a presque un siècle d’existence !

L’année dernière, les neuf étalons stationnés dans la base française d’Al Shaqab ont sailli 717 poulinières. C’est largement plus que l’ensemble des étalons officiant en Italie… Pour 2020, l’offre s’est réduite d’une unité mais il y a une nouvelle recrue, Ruler of the World (Galileo). Il arrive de Coolmore avec la bonne publicité des trois Grs1 remportés par Iridessa en 2019 et des 78 poulinières servies en 2019. Ce demi-frère de Duke of Marmalade (Danehill) officiera à 6.000 € et il est l'un des trois lauréats du Derby d’Epsom stationnés en France avec Motivator (Montjeu), au haras du Quesnay, et Pour Moi (Montjeu), dans le Centre. Il faut signaler le retour en pleine forme de Toronado (High Chaparral), qui a connu quelques problèmes en 2019. Ce week-end, il affichait une condition magnifique, lui qui n’a trouvé que Kingman (Invincible Spirit) pour le devancer dans le classement européen des étalons de deuxième génération. À Bouquetot, tous les yeux étaient rivés sur Shalaa (Invincible Spirit). Sa réussite commerciale lui donne toutes les chances d’intégrer le top-sportif français. Il a sailli 170 poulinières en 2019. Ses premiers yearlings ont réalisé un prix moyen de 115.971 € en Europe et de 250.217 dollars australiens (155.000 €) chez Magic Millions.

L’offensive continentale de Coolmore. En 2020, le grand haras irlandais a envoyé nombre de ses émissaires sur le continent, étant partie prenante dans Requinto (Dansili), en Italie, et dans pas moins de six étalons en France. Il s’agit de Pour Moi, Ruler of the World, Magician (Galileo), Taj Mahal (Galileo), Seahenge (Scat Daddy) et Whitecliffsofdover (War Front). Et c’est sans compter sur Ivawood (Zebedee), qui a débuté sa carrière chez Coolmore et officie désormais au haras du Mont Goubert. Coolmore Bretagne, alias le haras de la Haie Neuve, s’était déplacé jusqu’à Deauville avec ses trois étalons de plat. Le petit nouveau, Taj Mahal, est le propre frère de Gleneagles, Marvellous et Happily, tous gagnants de Gr1. De retour d’Australie, il officie à 4.000 €. Tout comme Seahenge et Whitecliffsofdover, il était logé au Pôle international du cheval, samedi et dimanche. Seahenge et Whitecliffsofdover ont eu respectivement 104 et 63 poulinières en France l’an dernier. Tangi Saliou n’avait pas pris dans ses valises ses deux étalons d’obstacle, Bande (Authorized) et Magneticjim (Galileo). Ce dernier n’a pas chômé avec ses 222 poulinières en deux saisons. C’est déjà en Irlande que le haras de la Haie Neuve avait déniché Verglas (Highest Honor), un ancien pensionnaire de Kevin Prendergast, alors que Pedro the Great (Henrythenavigator) venait de chez Aidan O’Brien, tout comme Seahange, Taj Mahal et Whitecliffsofdover.

L’obstacle français toujours plus fort. Ceux qui ont pris part à l’Irish Stallion Trail s’en sont rendu compte : la réussite des "FR" fait grincer les dents outre-Manche, en particulier en Irlande où le marché des sauteurs est colossal. Un étalonnier irlandais nous a confié à demi-mot : « C’est incompréhensible, dès que les deux lettres F et R apparaissent entre guillemet sur une fiche de vente, le lot prend 20 % de valeur. » Il y a une explication statistique à ce phénomène et le mois de décembre en a offert une illustration criante. En seulement quelques semaines, les "FR" ont remporté pas moins de 20 Groupes, ce qui est en soi déjà exceptionnel, surtout quand on sait que les français de naissance ne représentent qu'environ 17 % de l'effectif de sauteurs à l'entraînement outre-Manche. Mais ce qui est hallucinant et inédit, ce sont les 11 victoires de Gr1 des "FR" sur la période étudiée : ce n'était jamais arrivé, même en 2016, qui fut pourtant une année exceptionnelle (10 Grs1). À titre de comparaison, le mois dernier, les "IE" ont gagné seulement deux Grs1, les "GB" trois et un cheval allemand s'est aussi imposé à ce niveau.

Cette réussite est certainement liée à la montée en gamme manifeste de l’obstacle français, ce qui se traduit directement au niveau des prix de saillie. Cela ne surprendra personne mais deux des trois débutants les plus chers cette année en France sont des gagnants de Gr1 à Auteuil : Goliath du Berlais (Saint des Saints), au haras de la Tuilerie, et Nirvana du Berlais (Martaline), au haras de la Hêtraie. Ces deux chevaux élevés au haras du Berlais officient respectivement à 7.500 € et 6.500 €.

Pour les Anglo-Irlandais, la Route des étalons, c’est aussi une occasion en or pour venir à la rencontre de quelques vedettes qui ont des gagnants au niveau Gr1 outre-Manche, à l’image de Saint des Saints (Cadoudal), au haras d’Étreham, Kapgarde (Garde Royale) et Great Pretender (King’s Theatre), au haras de la Hêtraie, No Risk at All (My Risk), au haras de Montaigu, Spanish Moon (El Prado), au haras d’Annebault, Muhtathir (Elmaamul), au haras du Mézeray, Montmartre (Montjeu), au haras du Hoguenet, Motivator (Montjeu), au haras du Quesnay…

Ils sont venus de très loin. Les Allemands sont toujours nombreux sur cet événement où ils retrouvent beaucoup d’anciennes étoiles de leur pays comme Dschingis Secret (Soldier Hollow). L’étalon du haras de Saint Arnoult était bel et bien le meilleur cheval allemand sa génération. Un bus de 45 professionnels des pays de l’Est, principalement des Tchèques, a pris part cette année à la Route des étalons dans les traces du courtier Tomas Janda. Cet afflux d’Europe centrale n’a pas compensé un nombre d’Irlandais et d’Anglais en décroissance. Pour les motiver à traverser la Manche, il faut que plusieurs vedettes du plat débutent lors de la même saison dans notre pays… ce qui n’est pas le cas en 2020. Mais comme toujours, ceux qui ont fait l’effort de venir ne sont pas déçus et James Thomas, journaliste du Racing Post, nous a confié ce lundi : « C’était ma première Route des étalons. J’ai été surpris par la jeunesse et l’énergie des professionnels. On m’avait parlé de la qualité et de la chaleur de l’accueil dans les haras français… Et cela s’est vérifié ! » L’immense force de la Route des étalons, c’est qu’elle offre aussi aux étrangers l’opportunité de sortir des sentiers battus et de partir à la rencontre de toutes ces maisons indépendantes qui font la richesse de l’élevage français… Pour découvrir ceux qui feront peut-être un jour les gros titres de demain, il ne faut pas hésiter à pousser la porte de ceux qui proposent des jeunes sires, comme, cette année (outre les précités), les haras de la Huderie, du Petit Tellier, du Mont Goubert, de la Croix Sonnet, du Taillis, de Vervent ou encore de Chantermele !