Amérique du Sud : la fièvre du marché

International / 08.02.2020

Amérique du Sud : la fièvre du marché

Le téléphone portable de Jorge Wagner ne cesse de sonner depuis jeudi. Sa représentante, Bella Fever (Texas Fever), fut championne des pouliches de 2ans en Uruguay en 2019. Mais aussi et surtout, elle vient de remporter le Meydan Classic Trial, une course à conditions avec 60.000 $ (55.000 €) pour le gagnant. Un succès qui met en lumière tout un continent.

Par Franco Raimondi

Bella Fever, surnommée la "Pouliche Alpha" par son entraîneur, a quitté son pays de naissance en étant invaincue en quatre sorties. Après un passage aux États-Unis et en Angleterre, chez Jane Chapple-Hyam, elle est arrivée à Dubaï avec 23.000 € de gains. Pour établir sa valeur sur le marché, il faut multiplier par 25 l’allocation qu’elle a décrochée jeudi à Meydan, où elle a battu un vrai lot. Comme chacun le sait, l’argent est le nerf de la guerre, et les allocations en Amérique du Sud ne peuvent rivaliser avec celles des grands pays. Pour illustrer cette situation, on peut prendre l’exemple du champion des 3ans en Uruguay, Ajuste Fiscal (Ioya Bigtime). Lauréat de deux étapes de la Triple Couronne, il s’est aussi offert le Gran Premio José Pedro Ramirez (Gr1), l’Arc de Triomphe de Montevideo. Le poulain, qui a décroché un rating de 117 lors de son succès en janvier, a seulement l’équivalent de 165.000 € sur son compte en banque… Lui aussi est sur la liste de plusieurs propriétaires américains et arabes.

Un Derby à 8.344 €. Le niveau des allocations est encore plus faible au Brésil. Dimanche, à Sha Tin, le 4ans Butterfield (Setembro Cove) s’est imposé de belle manière dans un handicap de Classe 2. Il est ainsi devenu l’un des candidats majeurs du prochain Hong Kong Derby, dont l’allocation s’élève à 20 millions de dollars hongkongais (2,35 M€). Butterfield avait déjà remporté un Derby, le Derby Paulista (Gr1), qui offre au lauréat l’équivalent de 8.344 €. Oui, vous avez bien lu ! Alors qu’il s’appelait encore Halston, il avait également remporté l’Ipiranga (Gr1), la Poule d’Essai des Poulains locales… mais ses gains ne s’élevaient qu’à 21.000 € au moment de son départ. Son succès à Hongkong a permis à son propriétaire d’empocher 272.000 €. Danny Shum, son entraîneur, a déclaré : « Son propriétaire l’acheté à un prix abordable, et c’est un bon cheval. »

On garde ou on vend ? Les chevaux en Amérique du Sud sont beaucoup moins chers que chez nous. Mais ils appartiennent à de grands propriétaires qui peuvent se permettre de les garder et de les faire courir à l’étranger. Ce fut le cas de Gloria de Campeao (Impression), qui avait gagné pour l’entraînement de Pascal Bary. Avec la casaque du Suédois basé au Brésil, Stefan Friborg, il avait remporté la Dubai World Cup 2010, première version, soit 10 millions de dollars. À l’inverse, les trois amis uruguayens, qui avaient déniché pour presque rien Invasor (Candy Stripes), n’ont pu refuser l’offre à sept chiffres formulée par le cheikh Hamdan Al Maktoum pour leur poulain lauréat de la Triple Couronne locale. Défait une seule fois, dans l’UAE Derby (Gr2), il a réussi le doublé Breeders’ Cup Classic – Dubai World Cup en 2007. Ses ex-propriétaires s’étaient même déplacés à Nad al Sheba pour le soutenir, reconnaissants envers ce cheval qui avait fait changer leur vie.

Un continent qui pèse autant que l’Angleterre et l’Irlande réunies. Les élevages uruguayens et brésiliens ne peuvent rivaliser avec l’élevage argentin. Leurs naissances, en 2016, étaient respectivement de 1.610 et 1.842 foals. L’Argentine, c’est au moins deux fois plus que ces deux pays réunis. En ajoutant le Chili et le Pérou, on arrive à 13.428 chevaux de 3ans nés en Amérique du Sud, soit à peine un peu moins que le cumul de l’Angleterre et de l’Irlande pour la même tranche d’âge. D’après les chiffres de The International Federation of Horse Racing Authorities, la France compte 5.406 naissances en 2017. Mais il faut prendre en compte qu’une bonne partie de la production en Europe est à vocation obstacle.

Douze chevaux au classement international. En 2019, l’Amérique du Sud a sorti 12 chevaux qui ont atteint un rating de 115, celui qui garantit une place dans le World’s Best Rankings. La France est à 14. Les détracteurs des courses en Amérique du Sud répètent souvent qu’il s’agit de ratings "bidons", accordés pour faire plaisir aux filières locales, et, surtout, qu’ils font appel aux résultats obtenus par les sujets exportés. Dans les ventes à l’étranger, pour une réussite, on a une bonne douzaine de déceptions. Mais il faut bien garder à l’esprit que changer d’hémisphère, de système d’entraînement ou encore de nourriture est un très grand handicap. Mike De Kock, dans une interview accordée à la presse de son pays, regrette l’époque où il se rendait en Amérique du Sud pour trouver de vrais chevaux de Gr1. Comme le disait le très sage Richard Mandella : « Lorsqu’un cheval arrive en provenance d’Amérique du Sud, il faut le mettre dans un paddock et l’y laisser pendant six mois. » Si on inverse les rôles, combien de bons chevaux partis d’Europe avec de grandes ambitions n’ont pas été à la hauteur à Hongkong ou en Australie ? Les petites allocations obligent les éleveurs d’Amérique du Sud à rester prudents dans leurs investissements, ce qui rejaillit lors du choix des étalons. Les exportations des meilleures femelles pèsent également énormément. Pourtant, ils résistent. Et, chaque année, leurs élevages et leurs courses sont capables de produire de bons chevaux. Le vrai problème viendra le jour où le nombre de naissances diminuera. Mais cela, c’est une autre histoire…