Anne, ma sœur Anne…

Courses / 10.02.2020

Anne, ma sœur Anne…

Mayeul Caire

À Davos, ceux qui écrivent notre avenir ont changé de priorités. En 2012, ils craignaient les diversités de revenus et les cyber-attaques ; aujourd’hui, ils ont peur pour notre planète. Attention, quand on commence à parler de la manière dont on habite notre espace vital, le bien-être animal n’est pas loin…

En poursuivant la réflexion de la semaine dernière au sujet de la fin de vie des chevaux, je me suis replongé dans les archives de JDG. En août 2016, nous relations l’Assemblée générale du Syndicat des éleveurs.

Exercice passionnant que de rembobiner la bande. La preuve ! À l’époque, Pierric Rouxel pouvait dire sans se tromper : « Les images choquantes, inacceptables, prises dans des abattoirs que nous avons vu circuler dernièrement sur le net ne concernent pas les chevaux. Elles sont pour la plupart issues des circuits de viandes bovines ou ovines qui pratiquent des abattages rituels. Le cheval n’est donc pas concerné par ce phénomène. » Comme le monde a changé en trois ans ! Aujourd’hui, Pierric ne pourrait plus se défendre de la sorte. Pourquoi ? Parce qu’entre août 2016 et aujourd’hui, un "journaliste-militant" de L214 a filmé des scènes terribles dans un abattoir à chevaux.

Autre exemple, l’éminent Jean-Pierre Digard, du C.N.R.S., expliquait : « Vous sentez monter les inquiétudes, voire les critiques, de la société sur votre activité. (…) On assiste aussi à une radicalisation des revendications animalières, avec de forts lobbyings qui s’exercent sur les décideurs. Ces mouvements minoritaires, mais très actifs, pratiquent la surenchère. »

Là encore, comme le temps a passé… On ne voit plus monter les inquiétudes ; on les vit. Aujourd’hui, il n’est plus question d’une "radicalisation", mais d’un "état radical permanent" dans les revendications animalières.

Voilà ce qui m’intéresse et me fait peur, tout à la fois. Le fait que le monde ait autant changé – et aussi vite – en aussi peu de temps.

Il y a trois ans, l’affaire Weinstein n’existait pas encore dans la sphère publique ; voyez comme elle a changé et continue de changer la face du monde. Dans les relations hommes-femmes, c’est une révolution civilisationnelle.

Violences racistes, violences sexuelles, violences contre les animaux… Ces sujets sociétaux ne se placent pas sur un même plan et n’appartiennent pas aux mêmes époques. Mais ils ont en commun d’avoir d’abord explosé médiatiquement dans la bouche ou sous la plume d’activistes plutôt issus des élites, avant d’aboutir à un consensus adopté par une majorité des habitants de notre civilisation.

Internet en est assez largement responsable, sans doute, par son universalité et sa rapidité de transmission. Quelque part, le coronavirus est la matérialisation physique de ce qu’internet est pour beaucoup de cerveaux mal préparés : un virus mondial qui se développe quasi instantanément.

Par le biais des réseaux (et des télévisions/radios qui courent après internet), le temps peut s’accélérer à n’importe quel moment dans notre société.

Par le biais des réseaux (id.), l’espace peut s’étendre à n’importe quel moment dans notre société.

Espace-temps : en un instant, un sujet peut subitement se propager mille fois plus vite qu’un autre et il peut subitement occuper mille fois plus d’espace qu’un autre dans le champ public… pour peu que certains le décident.

C’est ce qui s’est passé dans l’affaire Weinstein. Le #metoo vivotait depuis 2007 ; il est devenu la star des réseaux, des médias et des dîners en 2017. Subitement, il s’est mis à occuper une place de plus en plus grande, de plus en plus vite.

En sera-t-il de même avec le bien-être animal ? C’est la question que l’on peut se poser.

Clairement, en relisant les échanges de 2016, on peut dire que le sujet a progressé assez rapidement. On peut dire également qu’il n’a pas non plus passé quatre fois le mur du son. Cela signifie que, pour l’instant, le grand public a jugé ce sujet moins important que d’autres (climat, pouvoir d’achat, retraites…).

Mais attention ! Comme nous l’avons vu, cela peut changer à tout moment !

Ainsi, le forum de Davos a publié une enquête en janvier  2020. La question était : « Quels sont selon vous les 5 plus grands risques mondiaux ? » Les personnes interrogées sont des "leaders". Issus d’entreprises, de gouvernements, de la société civile ou du monde intellectuel, ils ont été amenés à classer leurs craintes par ordre de priorité.

En 2012, leur liste recensait dans cet ordre :

1er - Écarts de revenus

2e -: Déséquilibre fiscal

3e - Émission de gaz à effet de serre

4e - Cyber attaques

5e - Crises liées à l’eau

En 2020, nous sommes passés à :

1er - Conditions météorologiques extrêmes

2e - Échec des actions en faveur du climat

3e - Catastrophes naturelles

4e - Perte de biodiversité

5e - Catastrophes environnementales d’origine humaine

En 2012, la top-liste comprenait deux sujets économiques (tous les deux en tête d’ailleurs), un sujet environnemental, un sujet technologique et un sujet sociétal.

En 2020, la top-liste compte cinq sujets environnementaux !

Nous nous sommes doucement mais sûrement rapprochés du bien-être animal… Certes, il n’est pas nommé. Mais quand on évoque la biodiversité, les catastrophes terrestres liées à l’action de l’homme etc., on n’en est pas très loin.

Dans la société qui est la nôtre, tout va cent fois plus vite. Ce qui veut dire que quand un problème se présente, il faut le traiter le plus rapidement possible.

Pierre Julienne nous a écrit : « L’action entreprise au galop avec Au-delà des pistes est exemplaire à tout point de vue mais ne règle le cas que de quelques centaines d’individus sur les deux mille reformés chaque année. » Il pense que l’abattoir n’est pas le problème : « Le pire, ce n’est pas la mort mais l’abandon, la déshérence. En 1850, c’est la SPA qui avait demandé à l’État d’encourager la consommation de la viande de cheval pour offrir aux chevaux de reforme qui pullulaient dans Paris et ses environs une reconversion "digne".... Idem aux États-Unis : ils avaient fermé leurs abattoirs voilà une quinzaine d’années, et rapidement les chevaux ont étés lâchés dans la nature, notamment dans les grands déserts. Depuis ils les ont rouverts et exportent les viandes ou les utilisent pour l’alimentation animale. »

Ce qu’il faut en revanche, ce sont des abattoirs qui respectent les animaux. Les abattoirs mobiles – qui existent dans certains pays d’Europe – apportent une excellente réponse. Cela permet de gérer l’animal in situ, ce qui limite son stress et le coût de l’opération.

Et ce qu’il faut aussi, c’est arrêter de surproduire consciemment chaque année. C’est-à-dire en sachant pertinemment, comme au trot, qu’une part significative de la production n’aura pas sa place dans le circuit courses français, ni à l’export.