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Jour de Galop

JOUR DE GALOP

L’ÉDITORIAL - Nous n’avons aucun avenir sans gouvernement mondial

Courses / 17.02.2020

L’ÉDITORIAL - Nous n’avons aucun avenir sans gouvernement mondial

Par Mayeul Caire

Le rugby s’agite au niveau mondial pour ne pas être décroché par son grand rival du ballon rond. Il est notamment question de deux projets, qui visent tous les deux à internationaliser encore un peu plus le jeu à XV.

Le premier propose d’organiser une compétition mondiale automnale tous les deux ans, histoire de combler le vide entre deux Coupes du monde (distantes de quatre ans). Le second souhaite intégrer deux équipes exotiques au Tournoi européen des VI nations : ainsi, l’Afrique du Sud et le Japon rejoindraient l’Italie et les nations historiques (France, Angleterre, Irlande, Écosse et Pays de Galles).

Les deux projets sont l’objet de vifs débats. Lequel a le plus de chance d’aboutir ? Autant que l’on sache et aussi bizarre que cela puisse paraître, c’est le second. Pourquoi ? Parce qu’il est porté par un duo anglo-français (Bill Beaumont et Bernard Laporte) favori de l’élection à la Fédération internationale de rugby en mai prochain. 

Pourtant, ce projet est le plus révolutionnaire et le plus lourd de conséquences des deux.

Et c’est cela qui m’intéresse : pour élargir sa popularité et ses recettes, le rugby est prêt à remettre à plat certains de ses "fondamentaux" – mot ô combien rugbystique !

Déjà, à plusieurs reprises au cours des dernières années – et cela continue –, les règles du rugby ont évolué, au grand dam de certains puristes. Mais on n’écrit pas l’avenir d’un sport pour ses puristes !

Les changements de règles dans l’Ovalie ont été dictés par deux motifs principaux : la sécurité des joueurs (par exemple avec l’interdiction du plaquage haut) et le plaisir du grand public qui préfère les envolées aux phases de combat statique (d’où une évolution de l’arbitrage visant à limiter la répétition de mêlées fermées).

De notre côté (je parle des courses au niveau mondial), qu’avons-nous changé à notre sport pour plaire à un plus large public ? Je ne vois que deux éléments ayant fait l’objet d’évolutions dans plusieurs pays simultanément : le jugement des gênes en course et la limitation des coups de cravache. Par certains côtés, les deux vont un peu dans des sens différents. Le jugement des gênes en course – plus tolérant à présent en Europe – ouvre la porte à une micro dose de sauvagerie… alors que le plafonnement du fouet irait plutôt dans le sens d’une aseptisation.

Voilà un dualisme qui est bien de notre époque ! Jamais les rapports entre êtres humains n’ont été aussi violents qu’aujourd’hui ; et pourtant, en parallèle, le moindre mot de travers – fût-il drôle – peut vous envoyer au tribunal !

Revenons aux courses : le jugement des gênes en course et la limitation des coups de cravache, chacun à leur manière, complaisent aux spectateurs. Le grand public (je ne parle pas des experts) aime que le cheval qui est allé le plus vite conserve le bénéfice de la victoire ; et il (idem) n’aime pas trop que l’on brutalise les équidés.

Notons cependant que ni le jugement des gênes en course ni le nombre de coups de cravache ne sont les mêmes dans tous les pays de pur-sang.

Voilà qui me fait dire qu’à l’avenir, si nous voulons rendre plus populaire notre sport au niveau mondial comme au niveau local, il nous faudra une instance internationale dotée de pouvoirs impératifs – comme peuvent l’être World Rugby ou la Fifa au football. Sans cela, il est compliqué de faire des progrès. Voyez l’exemple du tennis, où le morcellement du leadership conduit à une explosion des compétitions par équipes nationales qui ne fait que nuire à la petite balle jaune.

On dit parfois de façon amusante : les Anglais inventent les sports ; les Français les compétitions internationales qui les magnifient. C’est au moins vrai pour le football et le rugby*.

Le foot, dans la version que nous connaissons, s’est structuré autour de Cambridge, mais la Coupe du monde de football est l’œuvre du Français Jules Rimet. Idem au rugby, qui a vu le jour dans la ville anglaise du même nom grâce au génie disruptif de William Webb Ellis, mais dont la Coupe du monde de rugby a été mise en place par Albert Ferrasse.

Certes, les courses sont plus anciennes et n’ont pas été amenées à se consolider comme le football ou le rugby. Inventées par les Anglais, elles sont globalement restées dans l’esprit de leur création : clubs et hippodromes privés, règlements internes, initiatives individuelles, profits personnels (en particulier de la part des bookmakers) ; bref, du bon libéralisme anglais ! Et même si la France – toujours elle – a créé le Championnat du monde (l’Arc) et la Fédération internationale (œuvre de Jean Romanet et Marcel Boussac), la liberté, au moins nationale, a prévalu sur beaucoup de sujets.

Et pourtant : on en voit les limites chaque jour. Confère l’énorme écart dans les règles anti-dopage qui empêchent de vraies confrontations internationales, le télescopage entre les compétitions à certaines périodes de l’année dans une même zone géographique, le relatif échec d’initiative comme la Pegasus World Cup et d’autres avant elle…

Avec un vrai gouvernement mondial des courses, nous éliminerions ces handicaps qui nous empêchent de nous développer. Il faut que le calendrier et toutes les règles (médication, gênes en course, etc.) soient communs à tous les pays sinon nous ne sommes pas un sport mais plusieurs ! Il faut partager le pouvoir et cesser de se faire la guerre d’un pays à l’autre ou d’une région à l’autre.

Voyez, à l’inverse, les efforts que fait la NBA pour imposer sa culture – en organisant de vrais matches de son vrai championnat américain à Paris ! En déplaçant ses meilleures équipes chez nous, ils cassent vraiment leurs codes. Mais cela vaut le coup : combien de fans auront-ils plus encore envie de regarder le championnat de basket américain à la télévision ?

Si nous avions un gouvernement ne serait-ce qu’européen, nous pourrions créer une super méga Triple couronne dont les événements tourneraient entre la France, l’Angleterre et l’Irlande : le premier pays organiserait une année le Derby, le deuxième sa préparatoire et le troisième sa consolante, et vice versa. Et ne parlons pas du jeu ! Un Quinté+ européen avec les Anglais et les Irlandais, vous ne croyez pas que cela devient indispensable à l’heure de l’EuroMillions ? Ça l’est.

* Au rang des trois plus grands sports mondiaux, le tennis fait exception : s’il fut bien inventé par un Anglais (Harry Gem vers 1870), sa Coupe du monde (la Coupe Davis) a un père américain (Dwight Davis en 1900).