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Jour de Galop

JOUR DE GALOP

Tim Parkin : « Entraîner tôt et sérieusement réduit le risque d’accident. »

Élevage / 14.02.2020

Tim Parkin : « Entraîner tôt et sérieusement réduit le risque d’accident. »

Professeur à l’université de Glasgow, Tim Parkin est épidémiologiste. C’est-à-dire qu’il étudie les facteurs influant sur la santé et les maladies des populations de chevaux de course. Certaines conclusions de ses études statistiques sont surprenantes.  

Par Adrien Cugnasse

Jour de Galop. - En France, les entraîneurs travaillent leurs sauteurs dès l’âge de 2ans et ces derniers sautent très tôt dans leur carrière. Selon-vous, quel peut-être l’impact de ces travaux précoces ?

Tim Parkin. - Sur ce cas précis, faute d’étude, je ne peux pas m’exprimer. Par contre, les travaux scientifiques nous montrent que les sauteurs qui ont couru en plat dans la première partie de leur carrière, en particulier à 2ans, n’ont pas plus de risques d’accident que les autres. Au contraire même. Certains éléments prouvent en effet que, dans cette population, l’entraînement précoce réduit le pourcentage de fractures à long terme.

En ce qui concerne les chevaux de plat, plusieurs études vont aussi dans ce sens : les chevaux qui commencent à courir à 2ans ont un squelette plus fort, ce qui réduit le risque de blessure lors de la suite de leur carrière.

Il y a peut-être un biais dans votre étude. Les poulains ayant une mauvaise santé ont tendance à débuter plus tard. Dès lors, est-ce la compétition à 2ans qui renforce leur santé ? Ou plutôt le fait que ne débutent à 2ans que ceux qui sont sains ?

Votre remarque est pertinente. Un certain nombre de chevaux ne courent pas avant 3ans car ils ont eu un problème de santé –0 ou un accident en amont – qui fragilisera la suite de leur carrière. Néanmoins, il est prouvé que la croissance osseuse est stimulée par l’exercice physique. Dès lors, il faut proposer aux jeunes chevaux un entraînement très tôt dans leur vie. Les études épidémiologiques attestent des bénéfices de telles pratiques, à condition de respecter le degré de maturité de chacun.

Vos travaux préconisent-ils une dose de travail à ne pas dépasser à 2ans ?

Cela dépend vraiment de chaque cheval et nous ne pouvons pas quantifier ce travail pour établir une règle.

Un travail intense à 2ans est donc un bon moyen de réduire les accidents en compétition ?

Le lien de causalité entre stimulation et croissance osseuse a été démontré pour l’ensemble de la vie du cheval. Par pour son année de 2ans en particulier. L’os réagit à la vitesse et à l’intensité du travail auquel on le soumet. Si vos travaux sont uniquement lents à la maison, le système osseux est moins adapté aux conditions qu’il rencontre ensuite lors de l’intensité de la compétition. Il y a deux décennies, une étude a identifié une différence statistique chez plusieurs entraîneurs d’obstacle britanniques. Ils soumettaient leurs pensionnaires à des canters, très longs et très nombreux, tout en ayant peu de travaux impliquant de la vitesse le matin. Et leurs chevaux, sur le champ de courses, présentaient un risque de fracture plus élevé que la moyenne. On nous a alors répondu qu’il était possible que ces entraîneurs ne prennent aucun risque à la maison sur des chevaux considérés comme ayant des problèmes. Une étude approfondie a ensuite attesté du fait qu’il s’agissait du régime d’entraînement de l’ensemble de l’effectif. Pas simplement celui des animaux considérés comme douteux.

Existe-t-il un lien entre la distance de la course et le risque de fracture ?

C’est en partie le cas, mais cela dépend du pays où se déroule la compétition. En Grande-Bretagne, pour le plat, dans les courses de longue distance, le risque de fracture est plus important que sur les courtes distances. Nous pensons que c’est notamment lié à la fatigue et à la durée de l’épreuve qui, du fait de sa longueur, augmente la période où le cheval peut s’accidenter. Il n’a pas encore été prouvé quel était le facteur le plus déterminent parmi ceux que nous avons évoqués.

Aux États-Unis, ce sont les courses de courte distance, en particulier sur 1.200m, qui présentent les plus grands risques. Outre-Atlantique, le profil du programme est tout à fait différent. La vitesse occupe une place plus importante qu’en Europe et les épreuves de tenue y sont plus rares. Les compétitions de 1.200m sur le dirt sont d’une grande intensité et c’est là que le risque est maximal.

Quelle est le type de sol le moins accidentogène ?

Encore une fois, les conclusions statistiques sont différentes des deux cotés de l’Atlantique. Aux États-Unis, où nous menons une étude d’ampleur avec les autorités hippiques, ce sont les surfaces synthétiques qui s’avèrent être les plus sûres. Viennent ensuite les pistes en herbe et enfin celles en dirt.

En Grande-Bretagne, les pistes en herbe sont statistiquement plus sûres que les surfaces tous temps. Pour comprendre cette différence, il faut avoir conscience que les pistes de gazon britanniques sont bien arrosées. On court souvent en terrain de bon à souple sur le turf anglais. Outre-Atlantique, le gazon est souvent bon-léger, voire léger. Et là-bas, il existe une corrélation entre les fractures et la fermeté du sol.

Quel est l’impact d’un changement d’entraînement sur le risque de blessure ?

Aux États-Unis, les chevaux qui restent plus longtemps chez le même entraîneur présentent moins de risques. Mais, dans le contexte américain, les chevaux à problèmes sont souvent revendus par leur entourage dans les très nombreuses courses à réclamer du programme.

En outre, le nouvel entourage n’a pas forcément toutes les clés pour bien entraîner le cheval nouvellement acquis, comme son passif en termes de soins et de problèmes de santé.

En Grande-Bretagne, où les courses à réclamer sont moins nombreuses, ce lien entre changement d’entraîneur et risque plus élevé est statistiquement moins évident.

Existe-t-il une stratégie pour diminuer l’accidentologie en plat ?

Je n’ai jamais travaillé avec France Galop, dès lors je ne saurais m’exprimer sur le programme français. Mes travaux portent sur les cas anglais, irlandais et américains. Dans ces trois filières, le risque d’accident est statistiquement relativement faible. Dès lors, il n’est pas évident d’abaisser de manière significative ce risque déjà peu élevé en trouvant une solution miracle. Nous cherchons à identifier cinq ou dix facteurs pouvant entraîner des variations d’au moins 1 % afin de faire baisser le nombre d’accidents jusqu’à un niveau plancher.

Aux États-Unis, les progrès récents en matière d’accidents mortels sont liés aux facteurs suivants : des chevaux entraînés plus tôt, qui restent plus longtemps chez le même entraîneur, qui courent moins régulièrement et moins souvent dans des épreuves de courte distance.

Si on décidait d’interdire les 5 % de la population la plus à risque en plat, quelles seraient les conséquences ?

En procédant de la sorte, on ne réduit que de très peu le nombre d’accidents. Par contre, on perd 5 % de partants, avec les conséquences que l’on peut imaginer sur les professionnels et l’attractivité des paris hippiques.

Il y a deux décennies, nous cherchions à identifier le ou les facteurs d’accidents les plus importants pour les réduire et ainsi faire baisser le nombre d’accidents. À présent, nous essayons de trouver les chevaux dont le profil est à risque du fait de plusieurs indices. Cependant, la rareté des accidents en plat fait que cela revient à chercher une aiguille dans une botte de foin. Prenons le cas d’une réunion avec huit courses et 100 partants ; à la fin de la journée, vous aurez au maximum un ou deux chevaux blessés. Mais, dans le même temps, deux fois plus de chevaux positifs à votre test de détection ont couru sans problème… Ce sont dans les faits ce que l’on appelle des faux positifs. C’est notre grand combat du moment. Nous cherchons par tous les moyens à améliorer notre système de détection.

Notre travail est plus évident dans les compétitions avec un taux d’accidents plus élevé que le plat, comme l’endurance équestre par exemple. Quand la fréquence d’accidents approche des 10 %, il est malheureusement bien plus facile de prévoir ces accidents et de réduire leur nombre.

Que préconisez-vous ?

Plus qu’interdire tel ou tel cheval de compétition, il serait sans doute plus efficace de prévenir l’entourage de l’existence du risque. En leur signalant que leur animal présente un profil statistiquement problématique, ils pourront adapter le programme d’entraînement ou de compétition. C’est aussi une manière de commencer à prendre le temps de chercher une reconversion pour leur cheval. 

Comment aller plus loin ?

En 2020, beaucoup d’institutions hippiques ont déjà accumulé beaucoup de données. Et c’est un devoir que de les utiliser car on peut améliorer beaucoup de choses, notamment en termes de sécurité, simplement en faisant appel aux études statistiques. Nous sommes par ailleurs en train de relancer The Thoroughbred Health Network. Ce média gratuit – en ligne et sur les réseaux sociaux – permet de suivre les actualités en termes d’amélioration de la santé des chevaux, sans forcément avoir à se plonger dans les publications destinées aux scientifiques. C’est un travail de vulgarisation des travaux universitaires disponibles.