Christophe Lemaire, bien à l’heure dans une chronologie folle

International / 29.03.2020

Christophe Lemaire, bien à l’heure dans une chronologie folle

Lorsque nous avons appelé Christophe Lemaire, le vendredi 20 mars, le jockey était déjà arrivé à Dubaï. Impossible pour lui de manquer Almond Eye (Lord Kanaloa) dans la Dubai Turf ! Tout allait encore bien. Mais l’épidémie de Covid-19 a eu raison de Meydan deux jours plus tard.

Par Anne-Louise Échevin

Jour de Galop. – Comme d’autres jockeys, vous avez fait le choix de partir très tôt pour Dubaï, en vue d’éventuelles fermetures des frontières. Pas question de manquer la course d’Almond Eye ?

Christophe Lemaire. – Cela a toujours été ma politique : les bons chevaux et les belles courses d’abord, japonaises ou à l’international. Almond Eye est quand même importante pour moi, elle est quasiment le cheval d’une vie. Je ne voulais vraiment pas manquer sa course à Dubaï et c’est pour cela que je suis parti en avance. Avec l’épidémie, on ne sait pas ce qu’il peut se passer, côté transport notamment. J’ai pu me libérer de bonne heure et me désengager de mes montes au Japon, les professionnels ont compris.

Cela veut aussi dire sacrifier des courses au Japon. Vous êtes deuxième derrière Yuga Kawada en ce début d’année. Une quatrième Cravache d’or fait-elle partie de vos objectifs de l’année ?

Cela fait partie des choses qui me tiennent à cœur. Mais mon but est aussi de gagner les Grs1 que je n’ai pas encore remportés ! Le Mile Championship, le Takarazuka Kinen… Au nombre de victoires cette année, je suis plutôt en avance par rapport à 2019, mais Yuga Kawada est parti sur les chapeaux de roue, il faudra le rattraper. Ceci étant dit, ce n’est pas impossible puisque l’an dernier, à un moment, il comptait vingt victoires d’avance sur moi. Je vais aussi rater quelques week-ends ici et là mais, si j’ai le choix, je privilégie les belles courses. J’ai gagné la Cravache d’or japonaise trois années de suite, cela enlève un peu de pression.

Une quarantaine de quatorze jours imposée par la J.R.A.

Pour Christophe Lemaire, l’annulation de la nuit de la Dubai World Cup aura coûté plus que de possibles victoires à Dubaï. Il lui a fallu repartir en urgence au Japon, Emirates ayant mis un coup de pression en annonçant des avions cloués au sol dès le 25 mars. De retour au Japon, la Japan Racing Association a imposé une quarantaine de deux semaines à tous ceux revenant de Dubaï (jockeys, entraîneurs, cavaliers d’entraînement, etc.) avant de pouvoir remettre le pied sur un hippodrome ou un centre d’entraînement. Les courses continuent au Japon, mais à huis-clos, et pas question de prendre le moindre risque. Christophe Lemaire manque donc deux week-ends de course et deux Grs1 : le Takamatsunomiya Kinen, ce dimanche, et l’Osaka Hai, dimanche 5 avril.

Comment les courses se passent-elles au Japon ? À huis-clos, dans un pays où les hippodromes sont pleins, ce doit être particulier…

Nous sommes à huis-clos depuis un mois. C’est malheureux à dire mais, en tant que Français, j’ai l’habitude des courses avec très peu de public. Ce n’est pas gênant pendant la course, mais il est vrai que l’ambiance, avant et après, manque un peu…

Malgré tout, les paris hippiques se tiennent très bien, conservant 80 % des enjeux…

Les paris hippiques par internet ou téléphone sont plus développés au Japon qu’en France. La J.R.A. a ordonné la fermeture de tous les points de paris en ville et aux hippodromes de courir à huis-clos, mais les chiffres, malgré tout, se tiennent bien. L’amour des courses et des chevaux est très vivant au Japon : c’est la sortie du week-end pour un certain nombre de Japonais.

Comment est l’ambiance au Japon avec l’épidémie de Covid-19 ?

Il n’y a pas de confinement au Japon comme en France actuellement. Je crois cependant que les frontières se sécurisent de plus en plus, à l’image de ce qui se fait dans la plupart des pays. La propagation du virus est, a priori, plutôt contenue, même si nous ne sommes pas sortis de l’auberge. La vie en elle-même n’a pas énormément changé, même si les écoles sont fermées et les manifestations sportives ont lieu avec quelques restrictions. Mais vous pouvez toujours aller au restaurant ou au cinéma. Les Japonais font attention de nature à tout cela. Je pense que l’on est plus indiscipliné dans les pays latins !

Et comment est l’ambiance en ce vendredi 20 mars à Dubaï ?

À Dubaï, on se protège. Évidemment, il y a beaucoup moins de touristes qu’auparavant. Par exemple, nous sommes allés dîner près des fontaines au Dubai Mall. Normalement, c’est plein à craquer, mais nous étions les seuls. C’était assez étrange. Dans les rues, il y a beaucoup moins de circulation. Nous prenons des précautions. Par exemple, j’ai annulé ma réservation d’hôtel : Mickaël Barzalona a accepté de m’avoir comme colocataire et je l’en remercie. Je me sens plus en sécurité que si je devais aller prendre le petit-déjeuner à l’hôtel avec des centaines de personnes inconnues autour de moi.

Pouvez-vous nous donner des nouvelles d’Almond Eye ?

Almond Eye a l’air d’aller plutôt bien ! Lorsque je l’ai montée à l’entraînement au Japon, elle était tonique. Elle a pris de la masse encore : elle avait déjà de beaux points de force, mais à 5ans, c’est une maman ! Elle est bien dans sa tête, bien dans son corps, a envie de galoper.

L’an dernier, elle a en effet fait un petit malaise après la Dubai Turf. Cependant, ce n’est pas lié à Dubaï : elle l’avait fait auparavant au Japon. Ceci étant dit, après le Tenno Sho - Automne en octobre, puis l’Arima Kinen en décembre dernier, elle n’a pas eu ce problème. Peut-être qu'avec l’expérience, elle force moins et récupère mieux.

Almond Eye reste sur une neuvième place dans l’Arima Kinen (Gr1), en décembre 2019. Pouvez-vous nous expliquer ce qu’il s’est passé ce jour-là ?

Je pense qu’il y a plusieurs raisons pour expliquer cette sortie. La première, c’est que l’Arima Kinen n’était pas l’objectif premier. Almond Eye devait aller courir la Hong Kong Cup, sur les 2.000m de Sha Tin, et a été préparée pour cela. Mais elle a dû faire l’impasse suite à de la fièvre et nous avons dû nous rabattre sur l’Arima Kinen. Sa préparation a été prolongée et tronquée. Elle nous paraissait très bien mais on sait, par expérience, qu’un changement de préparation ne joue pas en faveur du cheval. Ensuite, cela n’a pas avancé en début de parcours et elle s’est mise à tirer, ce qu’elle ne fait jamais. Je l’ai donc rapprochée mais la course a pris du rythme et nous nous sommes retrouvés en troisième épaisseur. Et cela est arrivé au passage devant les tribunes ! Elle a forcé à ce moment-là, et dans ces conditions, sur 2.500m, elle a craqué à 300m du poteau. J’étais déçu, mais pas inquiet quant à un problème physique : elle n’a pas respiré et, pour n’importe quel cheval sur cette distance, c’est compliqué d’aller au bout dans ces conditions.

Almond Eye vers le Yasuda Kinen

Les chevaux japonais sont partis de Dubaï le samedi 29 mars. Concernant Almond Eye, son entourage a annoncé qu’elle allait être dirigée vers le Yasuda Kinen (Gr1), la finale printanière des milers au Japon, le 7 juin prochain. Elle avait conclu troisième de cette épreuve l’an dernier, après avoir été mise hors course à l’ouverture des boîtes. Almond Eye semble donc bien partie pour suivre un programme similaire à 2019. Cette représentante de Silk Racing, âgée de 5ans, donc, devrait probablement prendre sa retraite en fin d’année, selon les règles des écuries de groupe au Japon.

Du côté du Japon, vous avez retrouvé Saturnalia (Lord Kanaloa) dans le Kinko Sho (Gr2), avec une victoire à la clé. Quel est le programme ?

Saturnalia devrait aller sur le Takarazuka Kinen (Gr1) en juin. Il a besoin de temps entre ses courses donc, pour le moment, c’est l’option choisie, même s’il y a aussi Hongkong au préalable comme possibilité. C’est un très bon cheval. Il a 4ans et doit encore prendre de la maturité. Pour sa rentrée, il m’a beaucoup plu dans son attitude et dans son action. Il était serein, bien délié. Il rendait du poids à ses adversaires, et s’imposer ainsi, il fallait le faire.

La saison classique est lancée au Japon. Quels sont vos espoirs ?

J’ai récupéré Satono Flag (Deep Impact), qui a gagné le Yayoi Sho Deep Impact Kinen (Gr2), l’une des principales préparatoires aux 2.000 Guinées. Il est très beau à voir galoper et a laissé une belle impression. Il est maniable, accélère bien. A priori, il fera partie des chevaux à battre chez les mâles, comme Contrail (Deep Impact), qui a été très impressionnant à 2ans. L’an dernier, j’étais aussi associé à Wakea (Heart’s Cry), dont le profil est plus celui d'un cheval de Derby. Il est moins classieux que Satono Flag mais devrait se bonifier avec le temps. Du côté des pouliches, je suis un peu plus dans le flou, toutefois j’ai notamment Sanctuaire (Deep Impact), qui a gagné le Shinzan Kinen (Gr3). Mais je n’ai pas d’Almond Eye cette année, c’est certain, et la génération semble ouverte. On ne peut pas avoir une Almond Eye tous les ans !