Du plat à l’obstacle

International / 13.03.2020

Du plat à l’obstacle

Qu’y a-t-il de commun entre une pluie de dollars en Arabie saoudite et le Festival de l’obstacle à Cheltenham, deux semaines plus tard ? A priori, rien, vous direz-vous.

Pourtant, un des acteurs principaux de la soirée de la Saudi Cup, inaugurée le 23 février dernier à Riyad, était aussi présent mercredi dans les Cotswolds, où sa casaque a gagné deux fois.

Ce point commun est Chris Richardson, le directeur d’un haras historique de Newmarket, Cheveley Park Stud. À Riyad, avec ses pairs Harry Herbert, grand manitou de l’événement, et John Warren, autre membre de la famille royale, et la crème des entraîneurs du Suffolk, John Gosden en tête de gondole, M. Richardson se tenait sur le devant de la scène avec les Saoudiens. La saynète évoquait les représentants de la couronne britannique à Bombay à l’époque du Raj britannique. Il ne manquait que les uniformes rouges, le God Save the Queen avant de se mettre un bon vieux gin & tonic derrière la cravate. Sauf qu’il s’agissait ici d’un mocktail puisque, n’est-ce pas, l’alcool est prohibé dans le royaume.

Deux fois plus de plaisir. À cette différence près, la Saudi Cup est un événement anglais disputé dans le désert, une sorte de Lawrence d’Arabie Stakes. Mercredi, à des années-lumière de là, les couleurs classiques de Cheveley Park Stud ont remporté deux Grs1 avec Envoi Allen (Muhtathir) et Ferny Hollow (Westerener), deux hongres achetés respectivement 400.000 £ et 300.000 £ avant ces succès de prestige. De la part d’un haras où quelques-uns des meilleurs étalons d’Angleterre officient, c’est un « investissement » surprenant. « Le prestige », me dit-on pour expliquer cet engouement apparemment désintéressé.

Quand Christophe Ferland et Stéphane Wattel forment des sauteuses. Il se trouve que jeudi, une élève des frères Wertheimer entraînée par Willie Mullins et appelée Concertista (Nathaniel) a remporté le Novice Mares’ Hurdle (Gr2). Elle a commencé sa carrière en France chez Christophe Ferland, avant d’être vendue 75.000 € aux ventes d’été Arqana. Vendredi, c’est une autre fille de Nathaniel (Galileo), Burning Victory, qui a cassé la une en s’imposant dans le Triumph Hurdle (Gr1), la grande course de haies des 4 ans. Élevée par les Chambure et Riviera Equine, elle a été vendue par le haras d’Étreham à Jean-Louis Bouchard, yearling, pour 80.000 €. Faute de s’être révélée exceptionnelle en plat chez Stéphane Wattel, pour lequel elle a gagné son maiden en mai dernier sur 2.400m, elle est elle aussi partie chez Mullins par le truchement du courtier Pierre Boulard.

Les couillus d’Auteuil. Avec encore un peu plus de recul pour élargir le point de vue, on constate que les deux favoris du Prix d’Indy (Gr3), samedi à Auteuil, sont entiers. Que Goliath du Berlais (Saint des Saints) et Nirvana du Berlais (Martaline) viennent de suivre Beaumec de Houelle (Martaline) au haras pour succéder à Saint des Saints (Cadoudal) et Kapgarde (Garde Royale), les meilleurs sauteurs au haras de ces dernières années.

Des ersatz de sauteurs français ? Or il semble que certains investissements irlandais se soient réorientés vers le réservoir du plat et que le Festival de Cheltenham 2020 a par deux fois validé cette tactique chez un des principaux prescripteurs d’achats français, Willie Mullins.

Il est trop tôt et les signes sont trop faibles pour que l’on puisse réellement évoquer un glissement stratégique, ou tellurique, mais, l’histoire étant un perpétuel recommencement, on peut raisonnablement s’attendre à ce que le niveau du marché de l’obstacle en France n’incite les investisseurs étrangers à considérer plus volontiers les catalogues du plat pour organiser eux-mêmes un transfert vers l’obstacle.

La nouvelle légitimité du sport illégitime. Le fait que de gros acteurs du plat, comme Étreham et Cheveley Park Stud, notamment, s’intéressent à leur tour à l’obstacle peut aussi provoquer une évolution des mentalités, c’est-à-dire des circuits commerciaux et des sources de revenus privilégiées.

En d’autres mots, les éleveurs français de chevaux d’obstacle vont peut-être plus que dans le passé devoir casser leur tirelire au moment des croisements, et les entraîneurs français mieux exposer leur savoir-faire dans la formation des sauteurs, qu’il ne faut pas laisser dévaloriser.