Freddy Head : « Il faut aller chercher de nouveaux investisseurs ! »

Courses / 08.03.2020

Freddy Head : « Il faut aller chercher de nouveaux investisseurs ! »

LA GRANDE INTERVIEW

Freddy Head entame la saison du bon pied : des 3ans qui laissent de jolies impressions et la victoire de Call the Wind à Riyad dans le Handicap Turf. Le King of the Mile (et of the Two Miles) est prêt pour 2020. Et même très remonté !

Par Anne-Louise Echevin

Jour de Galop. - La saison a bien commencé, avec la victoire de Call the Wind (Frankel) dans le Handicap Turf à Riyad. Vous avez voyagé partout dans le monde. Comment qualifiez-vous cette expérience en Arabie Saoudite ?

Freddy Head. - J’ai quelques remarques sur Riyad et toutes ne sont pas positives. Dans les plus, il faut dire que c’est un pays en pleine évolution, qui s’ouvre au monde et au tourisme. L’Arabie Saoudite veut vraiment attirer des investisseurs étrangers, ouvrir ses frontières, et ils utilisent les courses hippiques dans cet objectif. De ce fait, j’avoue avoir été très surpris de ne voir aucun officiel de France Galop présent à Riyad. Je trouve aussi que, dans l’ensemble, les médias français ont occulté cette réunion, certains avaient même l’air de ne pas connaître son existence, alors que c’est un sujet important. Nous cherchons, en France, des sponsors. Nous sommes à la recherche de nouveaux investisseurs. Il faut se rapprocher de personnes comme celles-là ! J’ai lu que les allocations très importantes étaient un problème… Encore une fois, on retrouve un point de vue socialo-communiste cher à la France ! Il faut se rendre compte d’une chose : oui, les allocations sont énormes mais tout cet argent touché là-bas repart dans le circuit des courses à l’international. Une partie va donc être réutilisée en Europe : nous devrions tous nous féliciter de cela. 

Dans certains cas, on reproche à ces méga-courses de fausser les classements dont certains peuvent se baser sur le prize money. La valeur du rating et la valeur du compte en banque ne correspondent plus. Comment l’Europe peut-elle faire face à cela, par exemple ?

Le programme européen est quelque chose de totalement différent. Et c’est aux Européens de s’adapter pour courir dans ces pays. Pour moi, il n’y a pas de concurrence : il faut profiter de ces courses-là pour décrocher ces allocations et pouvoir ensuite investir en Europe. Quand de tels pays s’ouvrent aux courses, il faut en profiter. Qui plus est, il ne sera pas possible de courir en Arabie Saoudite toute l’année : on le voit avec Dubaï, par exemple. Il y a tout un tas de potentiels propriétaires à aller chercher pour qu’ils aient des chevaux à l’entraînement en Europe le reste de l’année, quand la saison est finie chez eux.

Mais est-ce la mission uniquement de France Galop que d’aller chercher ces potentiels propriétaires ? Ou est-ce que les entraîneurs, même sans avoir de partants, ne devraient pas se déplacer pour créer des liens avec de potentiels clients ?

Tout ce que je sais, c’est que j’étais là-bas avec les autres entraîneurs français, qui avaient aussi des partants, et que nous étions un peu seuls, sans aucun officiel de France Galop à notre côté. J’ai la chance de connaître quelques Anglais donc cela nous a permis d’être un peu moins isolés mais je trouve la situation assez aberrante. C’est très bizarre.

Call the Wind a semblé plus fort que jamais à Riyad, avec un Olivier Peslier des grands jours. A-t-il encore progressé ?

Call the Wind a été formidable, égal à lui-même. Le motif d’inquiétude était qu’il s’agissait d’une rentrée. J’avais un peu peur de la distance et du terrain. Il s’est très bien comporté et il me semble que le cheval a encore fait des progrès. Il était très bien le matin mais, comme il n’est pas forcément très démonstratif, c’était difficile de savoir si c’était vraiment le cas. Il l’a confirmé en course : avant, il avait tendance à aller un peu par à-coups. À Riyad, il a toujours bien suivi et je l’ai senti plus professionnel durant le parcours.

Direction Dubaï ?

Oui ! Il est très bien rentré et a très bien pris sa course.

Après la victoire de Call the Wind, vous avez dit que vous n’auriez jamais imaginé gagner un handicap aussi bien doté. Il y a un autre handicap pour stayers du côté de l’Australie au mois de novembre… Pensez-vous tenter votre chance ou est-ce encore un autre sport ?

Je ne pense pas aller à la Melbourne Cup avec Call the Wind. C’est bien plus difficile et vraiment très différent. Lorsque vous allez à la Melbourne Cup, il faut tout de même un cheval qui ait de la vitesse, notamment au départ. Si vous ne partez pas vite, vous subissez toute la course et c’est fini. Je ne pense pas qu’il ait le profil pour.

Call the Wind lance bien votre saison. Mais comment jugez-vous votre année 2019, où vous n’intégrez pas le top 10 pour la première fois depuis 2007 (vous êtes 17e au classement des entraîneurs), et sans victoire au plus haut niveau ?

Ma génération de 3ans a été assez moyenne. Il y a eu Motamarris (Le Havre), mais il s’est blessé après le Prix du Jockey Club et j’ai eu quelques pépins avec d’autres chevaux. Cependant, je ne pense pas que l’on puisse dire qu’il s’agissait d’une mauvaise saison : l’écurie a pris des places dans les Grs1 : Motamarris, With You (Dansili), Call the Wind... Il a peut-être manqué une "star".

Pensez-vous avoir une potentielle star pour 2020 dans les 4ans et plus, outre Motamarris, qui n’est pas encore revenu à l’entraînement ?

Il y a Soudania (Sea the Stars), qui est une bonne jument. Elle a gagné le Prix du Prince d’Orange (Gr2). Puis je l’ai courue en fin de saison dans le Prix du Conseil de Paris (Gr2), où elle a conclu quatrième mais les 2.200m en terrain lourd ont certainement été un peu longs pour elle. Son objectif du printemps sera le Prix Corrida (Gr2). Il y a un bon programme pour les juments et nous allons le suivre. Après, il y a aussi des Grs1 sur 2.000m, comme le Prix Jean Romanet par exemple. Anodor (Anodin) va revenir aussi cette saison. Il est engagé à Dubaï mais il n’ira pas : il a été un peu malade en début d’année, cela aurait été beaucoup lui demander. Il va certainement faire son retour dans le Prix Edmond Blanc (Gr3). L’an dernier, au printemps, il s’est blessé et il n’a pas réalisé une bonne saison. Il a été castré et est bien revenu à l’automne 2019. Quant à Motamarris, j’attends son retour. J’imagine qu’il a le profil pour aller sur un Prix Ganay (Gr1) mais, tant qu’il n’est pas là, c’est difficile de savoir si cela sera possible.

Vous avez bien démarré la saison 2020 avec les 3ans. On pense tout de suite à Another Sky (Le Havre), le frère d’Almanzor (Wootton Bassett), qui a laissé une très forte impression mardi à Chantilly.

Il a beaucoup de moyens, je l’aime beaucoup. Il faut garder les pieds sur terre : nous ne savons pas ce que nous avons battu. C’était peut-être un petit lot mais, quand on a un poulain capable de gagner de cette manière, c’est encourageant. Il était assez prêt : j’aime courir mes chevaux de cette manière. Mais je pense qu’il a encore un peu de marge malgré tout.

Un autre représentant de George Strawbridge a montré un peu de moyens, mais l’an dernier. Il s’agit de Lauderdale (Siyouni), que vous avez engagé dans tous les classiques français. Comment va-t-il ?

Il va bien et devrait recourir très prochainement. C’est sûrement un bon poulain. C’est un fils de Siyouni mais je crois qu’il a de la tenue malgré tout et, selon moi, c’est bon signe !

À Deauville, il y a quelques jours, Alfareeq (Dark Angel) a laissé une belle impression en remportant son maiden. Comment le situez-vous ?

C’est aussi un bon poulain ! Il avait plutôt bien débuté à 2ans à Deauville cet hiver, en étant un peu malheureux. Je trouvais qu’il avait bien progressé sur cette sortie et il l’a confirmé en piste.

Dans vos bons 2ans de l’an dernier, on attend beaucoup de Khayzaraan (Kingman), si impressionnante lors de ses deux succès. Comment se dessine sa saison ?

Elle est de retour à l’entraînement après avoir eu un petit souci l’an passé. Nous allons certainement la diriger vers le Prix de la Grotte (Gr3) et rester sur 1.600m dans l’immédiat. Je ne suis pas certain qu’elle fasse plus que le mile : son père, Kingman, est un champion miler et elle est issue d’une famille maternelle qui est très vite. C’était le cas de sa sœur, Tantheem (Teofilo).

Devil (Siyouni) a remporté le Prix Éclipse (Gr3) l’an passé et apparaît sur la liste des engagés des 2.000 Guinées de Newmarket (Gr1). Pensez-vous y aller ?

Les Guinées sont faites pour les chevaux avec beaucoup de vitesse. Et Devil est un poulain qui va bien en ligne droite. Il a plus de vitesse que de tenue, alors il y a cette option. Il va faire sa rentrée dans le Prix Djebel (Gr3) et nous aviserons ensuite. J’aime beaucoup les Guinées ! C’est un sport différent de la Poule d’Essai, où il faut le bon parcours, le bon numéro de corde.

Avec l’open stretch, l’idée était aussi d’atténuer l’importance des places à la corde, notamment dans les Poules d’Essai. Êtes-vous toujours contre ?

Oui, je trouve toujours cela affreux et horrible !

Pour revenir aux 2.000 Guinées, c’est une course dans laquelle il y aura certainement de sérieux clients, de Pinatubo (Shamardal) à, peut-être, l’un des deux Godolphin d’André Fabre. Cela ne s’annonce pas mission impossible ?

Honnêtement, on nous annonce un épouvantail tous les ans dans cette course et, régulièrement, ils sont battus. L’an dernier, c’était Too Darn Hot (Dubawi), le poulain de John Gosden. Il a été battu dans les Guinées et il s’est pleinement retrouvé plus tard dans la saison. Pinatubo a été un superbe 2ans mais nous verrons bien ce qu’il en sera cette saison.

Vous avez encore des 3ans inédits dans vos boxes. Y a-t-il quelques espoirs parmi eux ?

Ils seront peut-être en dessous de mes meilleurs 3ans. Mais j’ai une fille de Galileo et de Goldikova (Anabaa), nommée Alikova, que j’aime beaucoup. Elle aura certainement plus de tenue que sa mère et elle est la propre sœur de Terrakova, troisième du Diane. J’ai aussi Cloudy (Dubawi), une fille de Moonlight Cloud (Invincible Spirit), que j’aime bien. Elles ne devraient pas tarder à débuter.

Parmi vos 3ans inédits, on retrouve aussi Satono Elpis (Galileo), achetée 600.000 € yearling à Arqana. Elle fait partie des premiers achats européens d’Hajime Satomi, l’un des plus grands propriétaires japonais.

Oui, et c’est exactement ce genre de nouveaux investisseurs qu’il nous faut aller chercher ! C’est vraiment très bien d’avoir un tel propriétaire plaçant des chevaux en France, il nous faut cette clientèle-là ! Concernant la pouliche, elle va aussi bientôt débuter et je l’aime bien.

L’un des grands sujets de société autour des courses hippiques est la cravache. En tant qu’ancien jockey et en tant qu’entraîneur, quel est votre point de vue sur les appels de certains groupes à l’interdire en course ?

C’est un sujet dans l’air du temps… Mais, honnêtement, les cravaches de course sont inoffensives de nos jours, elles ne font pas mal au cheval. On ne pourra jamais empêcher les jockeys d’avoir une cravache dans les mains, ne serait-ce que pour guider un cheval, le mettre droit, pour des raisons de sécurité. Je ne vois pas pourquoi on interdirait la cravache comme outil de sollicitation : il y a des règles sur son utilisation, il faut que France Galop applique ces règles, et c’est tout !