LE MAGAZINE - Étreham, une nouvelle stratégie qui porte ses fruits

Courses / 22.03.2020

LE MAGAZINE - Étreham, une nouvelle stratégie qui porte ses fruits

La semaine dernière, le haras d’Étreham a connu une réussite tout à fait remarquable, avec deux victoires de Listed avec les 3ans, en plat, et un Gr1 sur les obstacles de Cheltenham. Quelques jours avant que la pandémie ne vienne frapper le monde de l’élevage, Nicolas de Chambure nous avait accordé une interview.

Le 15 mars à Saint-Cloud, Pisanello (Raven's Pass) s'est imposé pour sa rentrée, dans le Prix Omnium II (L). Le représentant du haras d'Étreham, de l'écurie de Montlahuc et de Riviera Equine décroche un deuxième succès en trois sorties… Cet élève du haras d'Étreham est engagé dans The Emirates Poule d'Essai des Poulains et le Prix du Jockey Club (Grs1). Son entraîneur, Fabrice Chappet, a évoqué (avec les réserves liées au contexte de pandémie) une préparatoire classique pour sa prochaine sortie : « Nous allons en discuter avec ses propriétaires, mais le Prix de Fontainebleau (Gr3) s'annonce comme la suite logique. » Le 16 mars, Nicolas de Chambure nous a confié : « C’est vraiment une belle performance. Il a encore certainement beaucoup de marge. C’est chouette pour la suite. Vu le contexte, il ne sera pas forcément simple de prévoir son programme, mais il y a des choses plus graves actuellement. En tout cas, cette semaine fut bonne sur le plan de l’élevage et des étalons. Comme tout le monde, nous essayons de penser à l’avenir et de faire le dos rond, en espérant pouvoir repartir de l’avant à la fin de cette période difficile pour toute la filière. »

Il n’a pas trouvé preneur à Deauville. Pisanello, racheté 60.000 € en août dernier, est un fils de Painting (Peintre Célèbre), une jument acquise à l’amiable par le haras d’Étreham  « Sydney Vidal nous l’a vendu au moment où il souhaitait réduire son activité. Il a gardé son premier produit, Elusive Lily (Elusive City), laquelle a déjà donné Kilfrush Memories (Shakespearean), troisième du Prix d’Arenberg (Gr3) sous ses couleurs. Painting a produit pour notre compte Tingu (Intello), vendu 160.000 € en août 2016. Elle a ensuite donné Pauline (Siyouni), une pouliche prometteuse qui s’est accidentée alors qu’elle abordait le niveau Groupe, Pisanello, que nous avons racheté à Deauville, et un No Nay Never (Scat Daddy) acquis 300.000 € par M.V. Magnier en août 2019. Lors de son passage en vente, Pisanello a été un peu pénalisé par le fait que son père n’était alors pas très à la mode. C’était pourtant un magnifique yearling. Cela a prouvé qu’encore une fois, le marché était très sélectif. »

Une quarantaine de chevaux à l’entraînement. Selon le site de France Galop, le haras d’Étreham a actuellement des participations dans 39 chevaux à l’entraînement, plat et obstacle confondus. Ils sont confiés à une large palette d’entraîneurs à Paris et en province… Pour la première fois, Éric et Nicolas de Chambure se sont associés au Team Valor pour acheter American Apples (American Post). Issue d’un ancien étalon du haras d’Étreham, elle s’est classée troisième du Prix Rose de Mai (L). Mais cette pouliche qui courait au départ sous les couleurs de Melchior Francois Mathet reste une exception. Et pour cause, le dynamisme du haras d’Étreham en tant que copropriétaire correspond notamment à la volonté de mettre en valeur des yearlings rachetés aux ventes, mais dans lesquels l’équipe croit, ainsi qu’à soutenir les étalons maison.

Faire face à sélectivité du marché. Le meilleur produit de cette méthode n’est autre qu’Uni (More than Ready). Entraînée par Fabrice Chappet (comme Pisanello), elle s’était classée troisième du Prix de la Californie (L) sous les couleurs du haras d’Étreham. Cet accessit fut le début de sa vente progressive à des intérêts américains par l’intermédiaire de Nicolas de Watrigant. Élue champion turf mare aux États-Unis, elle a gagné cinq Groupes, parmi lesquels trois Grs1 dont le Breeders' Cup Mile (Gr1). Cette performance a permis de revendre sa mère, Unaided (Dansili), 1,2 millions d’euros en décembre dernier à Peter Brant, par l’intermédiaire de Michel Zerolo. Pas mal pour une pouliche rachetée 40.000 € sur le ring de Deauville ! Nicolas de Chambure précise : « Cette année est un peu particulière car nous avons soutenu notre étalon Scissor Kick (Redoute’s Choice) en envoyant une dizaine de produits de sa première génération à l’entraînement. Mais globalement, nous courons plus de chevaux que par le passé, souvent avec des associés, en sachant que sauf exception, toute notre production est proposée en vente. Les garder, c’est bien sûr un plan B. Mais c’est aussi une manière de valoriser les familles en choisissant les entraîneurs et de participer au système des courses en France. Nous en vendons parfois à l’entraînement et certaines femelles reviennent ensuite au haras. »

En obstacle aussi. Le haras d’Étreham est associé sur plusieurs jeunes sauteurs, comme Boumkila (Saint des Saints) chez Didier Guillemin, Kaliningrad (Saint des Saints) chez Guillaume Macaire ou Bakalai (Masked Marvel) chez Alain Couétil. Nicolas de Chambure détaille : « Nous avons acheté plusieurs juments d’obstacle pour les croiser avec Saint des Saints (Cadoudal) et essayer de sortir de futurs étalons. Dans le même temps, nous soutenons aussi avec nos juments Masked Marvel (Montjeu) et Goliath du Berlais (Saint des Saints). » Le 13 mars, l’élève du haras d’Étreham Burning Victory (Nathaniel) a remporté le JCB Triumph Hurdle (Gr1) et Nicolas de Chambure explique : « C’est une première pour nous à ce niveau lors du meeting de Cheltenham ! Ayant une part, nous avons régulièrement utilisé les services de Nathaniel (Galileo). Burning Victory avait montré une certaine classe en plat, étant jugée digne de prendre part au Prix de Royaumont (Gr3) sous les couleurs de Jean-Louis Bouchard. Même si elle a bénéficié d’un concours de circonstances sur la dernière haie, elle a très bien couru pour sa deuxième sortie sur les obstacles. Elle est certainement capable de beaucoup progresser. Il n’était pas prévu de faire saillir sa mère, M'Oubliez Pas (El Corredor), par un étalon d’obstacle, mais cela pourrait changer à présent. Elle va peut-être rencontrer Masked Marvel. Le cas de Burning Victory – qui a gagné face aux mâles – prouve bien l’intérêt qu’il y a à soutenir la filière des courses pour femelles comme cela a été fait en France et en Irlande. Cela porte ses fruits en piste. Pour tous les éleveurs d’obstacle, il est très important de valoriser aussi les pouliches sur le marché. » En 2019, le haras d’Étreham a sponsorisé cinq courses de pouliches à Auteuil : les Prix d’Iéna (L), Sagan, de Chambly, Magne (Grs3), et Bournosienne (Gr2).

La réussite à Cheltenham de la France. Comme lors des éditions précédentes, les "FR" ont gagné la moitié des Groupes du meeting de Cheltenham. Ils ne représentaient pourtant que le tiers des partants et la France produit beaucoup moins de sauteurs que l’Irlande. Nicolas de Chambure réagit : « En Irlande et en Angleterre, l’intérêt pour les courses d’obstacle est considérable. Le nombre de propriétaires et de syndicats actifs l’est aussi. Néanmoins, on sent qu’ils n’ont pas poussé aussi loin qu’en France la sélection des sauteurs, avec des familles cultivées génération après génération, des lignées mâles bien fixées aussi… Les éleveurs français récoltent aujourd’hui le fruit de décennies de travail, en partenariat avec les entraîneurs et les propriétaires. » Seulement quatre étalons ont donné deux gagnants de Groupe lors du meeting 2020, dont le regretté Poliglote (Salder's Wells). À Étreham, il était le voisin de boxe de Saint des Saints (Cadoudal), lequel s'affirme aussi en tant que père de mère, étant le seul doublement représenté dans cette fonction avec Saint Roi (Randox Health County Handicap Hurdle, Gr3) et Envoi Allen (Ballymore Novices' Hurdle, Gr1). Nicolas de Chambure poursuit : « Nous avons la chance d’avoir accueilli dans notre cour deux étalons aussi exceptionnels et complémentaires. Poliglote, en bon cheval de distance à 3ans, avait la capacité à réintroduire de l’influx. Ce fut aussi le cas de Martaline (Linamix), par exemple, un cheval de tenue avec beaucoup de classe. Et le gagnant de Groupe à Auteuil Saint des Saints, de son côté, a vraiment la capacité à apporter de l’aptitude au terrain et à l’obstacle. Cette mixité est importante pour obtenir le bon croisement. On voit par exemple que le croisement de Masked Marvel sur les filles de Saint des Saints est prometteur. » Comme Poliglote, Masked Marvel est une rareté, dans le sens où il est difficile de trouver des chevaux de plat dont le pedigree présente une telle compatibilité avec l’obstacle. Nicolas de Chambure détaille : « Il est très rare de trouver ce type d’étalons. Nous avons eu de la chance de pouvoir acheter et syndiquer Masked Marvel. Sa production est un peu tardive mais j’y crois énormément. C’est un étalon qui va vraiment éclore dans les années à venir. Le fait de ne pas produire des précoces n’est pas du tout un problème chez les sauteurs, surtout quand on connaît le type de sujets recherchés par le marché anglo-irlandais. Nous avons des échos formidables de ceux qui ont été vendus à l’étranger. Ils correspondent vraiment à ce que les professionnels attendent outre-Manche. »

Waltham vendu par Étreham lorsqu’il était yearling. Élevé au haras du Berlais pour le compte de François Rohaut, Waltham ** (Wootton Bassett) est passé deux fois sur le ring d'Arqana. Yearling, alors qu'il était présenté par le haras d'Étreham, il a été vendu 110.000 € au haras du Saubouas, qui l'a racheté pour la même somme à la breeze up. Le 9 mars, Waltham a remporté le Prix Maurice Caillault (L) dans un éclair de classe, alors qu'il affrontait Mkfancy (Makfi), lequel restait sur un succès dans le Critérium de Saint-Cloud (Gr1). Le jour de sa victoire cantilienne, Christophe Ferland a d'ailleurs déclaré : « On peut continuer à rêver. C'est un poulain qui n'est pas encore totalement fini. Il va progresser mentalement et physiquement avec les courses. Nous allons certainement le présenter dans le Prix Noailles (Gr3, 12/04, 2.100m) avant le Prix du Jockey Club (Gr1). » Même si nous ne connaissons pas encore l’étendue des conséquences de la pandémie sur la saison en cours – et notamment le devenir du Prix Noailles –, le poulain de Marie-Thérèse Dubuc-Grassa et M Horse Racing (Olivier Martzel) est toujours un espoir classique.

Aujourd’hui, c’est une évidence… Waltham est un fils de Wootton Bassett (Iffraaj), lequel officiait à 6.000 € au moment de la conception du poulain. L'étalon au haras d'Étreham, qui est désormais proposé à 40.000 €, a obtenu son 21e black type. Sur la période 2013-2019, Wootton Bassett est le meilleur étalon de sa génération à l'international selon l'indice Apex ABC (index calculés par Bill Oppenheim, qui comprend les 8 % des chevaux les plus riches en gains de leur pays). Mais il est aussi et surtout le troisième meilleur sire actif en Europe, toujours selon cet indice, derrière Galileo (Sadler's Wells) notamment. En première année, Wootton Bassett n’avait sailli que 47 juments, un chiffre tombé à 29 poulinières l’année suivante en 2013 ! En 2014, son prix de saillie est descendu à 4.000 €. Nicolas de Chambure détaille : « Ses excellentes statistiques ont été obtenues avec des générations conçues entre 4.000 € et 6.000 € la saillie. Cela rehausse sa performance. Nous sommes depuis longtemps persuadés qu’il s’agit d’un véritable étalon améliorateur. Nous avons bon espoir qu’il continue à sortir beaucoup de bons produits. Tout le monde a été gagnant avec lui, et notamment les nombreux éleveurs français à qui il a donné de bons produits. Il a été syndiqué et c’est donc désormais une aventure collective. Wootton Bassett, c’est un vrai bonheur. Nous le préservons en le limitant, pour l’avoir à nos côtés le plus longtemps possible. »

Nous sommes nous trompés sur Wootton Bassett ? Depuis le début de l’année, l’étalon a sorti trois sujets de 3ans qui se sont distingués dans des épreuves inscrites sur la route des classiques : Waltham, bien sûr, mais aussi The Summit (deuxième du Prix Omnium II, L) et Passefontaine (deuxième du Prix Rose de Mai, L). Deux des trois n’étaient pas black types à 2ans. Nicolas de Chambure poursuit : « On voit que ses produits, souvent performants très jeunes, progressent aussi à 3ans. Nous attendons avec impatience le retour en piste d’Helter Skelter. Il s’annonce comme l’un des bons 3ans de Jean-Claude Rouget. En 2020, nous allons voir en piste sa génération de 2ans conçue à 20.000 €. Il croise avec tous types de juments. C’est un étalon qui domine physiquement dans les croisements, ne donnant que des bais, avec de la substance et une bonne locomotion. Ses produits sont bien dans leur tête, faciles à élever et à entraîner. » Invaincu en cinq sorties à 2ans, Wootton Bassett est entré au haras dans le créneau de la vitesse et la précocité, lui qui n’avait pas brillé en quatre sorties à 3ans. Mais son éprouvante saison à 2ans nous aurait-elle caché le fait qu’il avait une toute autre envergure ? En tout cas, sa production réussit bien à 3ans au niveau Gr1 (Almanzor, Wootton, Patascoy…) et parfois même au-delà des 1.600m. Nicolas de Chambure réagit : « On ne saura jamais s’il a montré ou non son vrai potentiel à 3ans. A 2ans, il avait eu de vrais combats, remportant notamment deux auctions races. Lorsque l’on gagne le Prix Jean-Luc Lagardère (Gr1) de bout en bout, cela peut laisser des traces. Surtout chez un cheval très généreux, qui a toujours tout donné. »