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Jour de Galop

JOUR DE GALOP

Les débourreurs et pré-entraîneurs tiennent le cap

Courses / 26.03.2020

Les débourreurs et pré-entraîneurs tiennent le cap

Les débourreurs et pré-entraîneurs tiennent le cap

La plupart des professions de notre filière ont été touchées par les conséquences du confinement. Et les autres s’apprêtent à subir les effets de la paralysie économique et sanitaire liée au Covid-19. Les débourreurs et pré-entraîneurs, véritables interfaces entre le monde de l’élevage et celui de l’entraînement, représentent un rouage essentiel de notre univers. Malgré la tempête, ils continuent à travailler.

Philip Prévost-Baratte : « On ne panique pas, et on continue de préparer l’avenir ! »

Avec sa femme Julie, Philip Prévost-Baratte est installé depuis 2005 dans le Pays d’Auge : « Dès le début, j’ai pris l’initiative d’appeler certains de mes clients qui avaient des chevaux tardifs pour leur proposer de les remettre au pré, le temps que la crise passe. J’ai reçu beaucoup de soutien de leur part, ils ont tous choisi de laisser leurs chevaux ici, car ils veulent qu’ils soient prêts à partir à l’entraînement pour la reprise. Sur un effectif de soixante chevaux, je n’en ai renvoyé que deux, qui avaient vraiment besoin de temps. J’ai inscrit quatre chevaux à la breeze up Osarus ; comme nous n’avons pas vraiment de visibilité, nous continuons à les préparer en vue du jour J. Il vaut mieux attendre l’évolution des choses, avant de prendre des mesures drastiques. Je joue à fond la carte de la communication avec mes clients, en leur envoyant des photos et des vidéos de leurs chevaux, et en leur donnant des nouvelles. Pour ce qui est de mon personnel, je lui ai demandé d’être extrêmement vigilant, car s’il y avait une seule personne touchée, il pourrait y avoir un effet boule de neige aux lourdes conséquences. Par ailleurs, j’ai attribué une prime de risque à mes salariés. J’ai fermé l’écurie aux personnes externes : seuls les fournisseurs viennent déposer leurs livraisons, à l’heure où il n’y a plus personne à l’écurie, et je n’appelle le vétérinaire qu’en cas d’urgence. Au niveau du travail, je ne sens pas de différence. On ne panique pas, et on continue de préparer l’avenir ! À un moment, ça va forcément se compliquer, mais j’espère que ça ne va pas durer. Je pense que si les choses avaient été prises à temps, les courses auraient pu être maintenues à huis clos à l’heure actuelle… Mais aujourd’hui, c’est devenu impossible. J’avoue être très inquiet pour la suite, mais il faut rester pragmatique et optimiste. Nous serons capables de surmonter cela. »

Éric Ventrou : « Difficile d’avoir de la visibilité… »

Installé à Cognac (16), Éric Ventrou (EV Pré-training) nous a expliqué ce jeudi :

« Pour le moment, l’écurie (vingt-quatre boxes) est pleine. J’ai la chance de travailler à l’année avec des clients fidèles, qui raisonnent sur le long terme, et qui ont les reins solides : aucun ne m’a signifié de départ anticipé de chevaux. Au contraire, certains poulains, plus tardifs que d’autres, vont rester plus longtemps à la maison. Financièrement, à court terme, rien ne change donc pour moi, car je ne fais pas de commerce et je n’ai pas non plus de part dans les chevaux. Mais je suis bien conscient qu’à moyen terme, si des propriétaires diminuent la voilure ou arrêtent tout simplement, l’activité de pré-entraînement va aussi en subir les conséquences. Difficile d’avoir de la visibilité…

Les chevaux travaillent normalement : les "bébés" continuent leur apprentissage, et les chevaux que l’on me confie après des périodes de repos travaillent de façon à être prêts à repartir à l’entraînement dès que les courses reprendront.

Mes salariés jouent le jeu. J’impose des mesures d’hygiène encore plus strictes que d’habitude. Je suis déjà très maniaque à la base — et nous devons l’être avec les chevaux de course — mais là, tout le matériel, que ce soient les fourches, les balais, les poignées des brouettes, les loquets des portes, les rênes, les colliers des chevaux, etc., est désinfecté plusieurs fois par jour. Les salariés ont interdiction de se regrouper dans la sellerie par exemple. Le café, c’est dehors ! Je leur demande aussi de se laver les mains très fréquemment, ou à défaut d’utiliser du gel hydro-alcoolique. Heureusement, j’étais déjà équipé dans ces fournitures devenues des denrées rares de nos jours ! Bien sûr, l’écurie est fermée à toute personne n’appartenant pas à l’équipe.

Le plus compliqué, finalement, ce sont les contrôles. En Charente, les gens ne connaissent pas bien les chevaux de course comme c’est le cas à Chantilly par exemple. Les policiers ou gendarmes confondent chevaux de course et chevaux de loisir. Il faut faire un peu de pédagogie ! »

Diane Lybeck : « Cette crise va avoir des conséquences économiques énormes »

Gérante des écuries Diane à Reux (14), Diane Lybeck fait contre mauvaise fortune bon cœur en attendant le dénouement de la crise :

« J’ai la chance d’être entourée par une équipe vraiment exceptionnelle, qui est restée au complet depuis le début de la crise. Mes salariés sont des gens très compétents, qui ont une vraie conscience professionnelle. Les chevaux suivent leur programme de travail normalement, et reçoivent autant de soins qu’à l’accoutumée. Nous avions anticipé cette crise, et nos stocks sont bien remplis : je pense que nous pourrions vivre en autarcie totale pendant deux mois ! En revanche, les maréchaux-ferrants viennent tous les quinze jours au lieu de toutes les semaines, uniquement en l’absence de mon personnel, et nous ne faisons appel au vétérinaire qu’en cas d’urgence. Nous sommes obligés de refuser toute autre visite. Mes clients ont tous laissé leurs chevaux ici. À l’écurie, nous avons un protocole de quarantaine très strict. D’ailleurs, lors de l’arrivée récente de plusieurs chevaux, nous avons demandé au chauffeur du camion de ne pas sortir du véhicule, et nous avons fait descendre les chevaux nous-mêmes. Nous désinfectons régulièrement tout ce qui peut l’être. Les premiers jours de confinement ont été perturbants, mais nous avons pris conscience de la chance que nous avons de prendre l’air tous les jours. Être à cheval dehors, avec ce temps de rêve… il y a pire ! Ce qui est sûr, c’est que cette crise va avoir des conséquences économiques énormes. Il faut espérer qu’elle ne dure pas trop longtemps… En attendant, je fais de mon mieux pour protéger les chevaux qui m’ont été confiés, ainsi que leurs propriétaires. À la maison, il n’y a pas de chevaux de vente. »

Anne-Marie Poirier : « Dans ma manière de travailler, rien n’a changé »

À la tête du haras des Chênes, à Soucelles (49), Anne-Marie Poirier combine les activités d’entraînement, de débourrage et de pré-entraînement. Elle non plus n’a pas de chevaux de vente au sein de son effectif :

« Ma façon de travailler n’a pas changé, et mon activité de pré-entraînement n’a pas baissé. J’ai une grande piste de 1.300m, ce qui me permet de bien avancer les chevaux en condition, et mon personnel est resté au complet. J’ai un site privé, donc je ne côtoie personne d’autre. Il y a trois mois, bien avant la crise, j’avais déjà installé du désinfectant sur tous les murs des infrastructures pour mes salariés. Entre-temps, je les ai tous pris à part pour leur rappeler de bien se désinfecter les mains à plusieurs reprises dans la journée, mais également le matériel, les poignées, les portes… D’ailleurs, nous avons chacun notre matériel. Le matin, nous ne prenons plus le café ensemble, et nous respectons les distances de sécurité. Les boxes sont bien espacés, ce qui est un plus. Nous sommes très vigilants. De toute façon, cela fait des années que je désinfecte régulièrement mes installations : désormais, je le fais juste un peu plus qu’avant. Si France Galop nous distribue les fonds prévus, je répartirai l’enveloppe avec mes salariés, car il ne faut pas oublier qu’ils prennent un risque en sortant de chez eux. Dès le début de la crise, j’ai contacté mes clients pour les rassurer, et ils ont fait le choix de laisser tous leurs chevaux ici. La plupart d’entre eux sont des clients étrangers, ce qui est sans doute un avantage. Je leur envoie régulièrement des photos et vidéos de leurs chevaux par WhatsApp. Et je continue aussi à peser les chevaux, pour assurer le suivi. »

David Lumet : « J’ai dû perdre une bonne quinzaine de chevaux. »

À la tête des écuries de la Ridaudière (49), David Lumet est une personnalité bien connue du monde de l’obstacle :

« À cause de la situation actuelle, j’ai dû perdre une bonne quinzaine de chevaux sur soixante-quinze boxes. Ce sont des chevaux qui sont repartis à l’élevage, d’autant que la saison s’y prête. Lorsqu’il y a eu l’intervention du président de la République, le lendemain, les camions ont défilé… Mais mes boxes sont pleins car je bouche les trous avec mes 2ans. Globalement, en termes de personnel, je n’ai pas de soucis. Avec mon autorisation écrite, mes employés viennent avec grand plaisir et sans aucune inquiétude. Nous prenons des précautions. À la pause-café, il fait beau, nous sommes dehors, mais nous ne nous approchons pas, ni ne nous serrons la main. Je mets aussi à disposition du gel. En ce qui concerne la vente que nous organisons, elle devait se tenir la veille de la vente de stores organisée par les Irlandais… Rien n’est décidé, mais ça n’ira pas dans la configuration actuelle. Nous sommes donc en train de travailler pour avancer ou repousser la date, car ils vont attirer une grosse clientèle dont on ne peut pas se passer. Sur le programme des chevaux, ça ne change rien. Nous ne mettons pas de choses en place exprès pour la présentation. Notre breeze up obstacle, c’est du pré-entraînement. En achetant chez nous, les gens repartent avec des chevaux qui ont fait du pré-entraînement. Ils ne perdent rien. Tout le travail qui a été fait ne sera pas à faire en juillet ou en août. »

Alban Chevalier du Fau : « Il faut un vrai plan élaboré par les acteurs de notre filière, c’est-à-dire nous-mêmes. »

Près d’Angers, Alban Chevalier du Fau est à la tête d’ACF Équine, structure regroupant pré-entraînement, élevage, consignment et préparation aux breeze up :

« J’ai plusieurs casquettes, celles d’éleveur, de consigner et de pré-entraîneur. Parmi ces trois-là, celle qui a le moins de dommages au vu de la situation actuelle, c’est le pré-entraînement. Pour le moment, la situation n’a pas changé grand-chose car j’ai une superbe équipe, motivée et bien en place. Mais c’est le cas pour l’instant seulement. On peut s’attendre par effet de chaîne à un marché qui baisse, moins de propriétaires qui achètent des chevaux, donc moins de chevaux à l’entraînement et au pré-entraînement. Les rapports liés aux coûts d’élevage/coûts de production vont être forcément impactés. Et ce pendant combien de temps ? Le challenge va être de s’en remettre le plus vite possible. Je m’attendais peut-être à avoir de la demande pour des propriétaires qui voulaient baisser les coûts d’entretien de leurs chevaux mais ça n’a pas été le cas. Dans un sens, tant mieux pour les entraîneurs. Je n’ai pas perdu de chevaux, je n’en ai ni plus ni moins. Au niveau du chiffre d’affaires, c’est stable pour le moment en ce qui concerne le pré-entraînement. Ma priorité, c’est de conserver mon équipe et ma famille en bonne santé. Je m’inquiète pour l’avenir et les conséquences de tout cela. Je suis associé sur des poulains prévus pour les breeze up Arqana. Les ventes de breeze up sont les plus proches des événements et c’est le segment qui va souffrir le plus logiquement. Ce qui m’inquiète beaucoup, outre l’arrêt temporaire des courses, c’est l’avenir à moyen terme du marché commercial. Je ne peux pas m’empêcher de me demander qui va acheter des chevaux dans les mois à venir. Cela aura des conséquences majeures pour les éleveurs et la valorisation du travail et des investissements et donc de leur pérennité. Si l’on devait parler d’union sacrée de la filière, comme je l’ai vu récemment titré dans Jour de Galop, nombreux sont les acteurs qui pourraient permettre de réduire les coûts de valorisation et ainsi anticiper l’impact économique sur notre marché. Tout le monde doit faire des efforts, pas seulement le PMU et France Galop. Par exemple, les étalonniers ne pourraient-ils pas envisager une baisse rétroactive des prix de saillies 2019 ? C’est une question peut-être crédule mais c’est une mesure qui aurait un effet immédiat, car si une saillie est baissée de 30 %, ça aurait un impact sur le présent pour gérer nos trésoreries, mais un impact sur le futur en appréhendant mieux une chute des marchés. Après, je ne m’attends pas à avoir des aides de l’État. Il faudra payer à un moment ou à un autre les charges ou les prêts bancaires pour le moment suspendus. Pour tenir, il faut avoir de la trésorerie et les décisions gouvernementales vont dans ce sens. Mais pour gérer l’impact d’une décroissance, il faut anticiper par un vrai plan élaboré par les acteurs de notre filière, c’est-à-dire nous-mêmes, afin de diminuer nos coûts de production. »

Yann Creff : « Reste à savoir si les breeze up auront lieu »

Installé à Mont-de-Marsan, Yann Creff pratique le débourrage, le pré-entraînement et la préparation aux ventes, notamment les breeze up :

« Pour le moment, rien n’a changé. Nous avons le même piquet de chevaux. Nous avons toujours les chevaux de breeze up en préparation, dans l’attente de ce qui va se passer. Reste à savoir si elles auront lieu et quand. Nous sommes comme tout le monde, nous attendons de voir comment les choses évoluent. Nous avons la chance de pouvoir fonctionner normalement du point de vue travail, avec tous mes employés. »