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French Purebred Arabian

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Les premiers pas de la casaque du cheikh Karwan Barzani 

09.03.2020

Les premiers pas de la casaque du cheikh Karwan Barzani 

Le 28 janvier 2020, sur la piste en sable fibrée de Pau, M Almaysam (Mared Al Sahra) a fait ses débuts sous l’entraînement d’Élisabeth Bernard. Il porte les couleurs du cheikh Karwan Barzani, un propriétaire kurde. Son représentant, le courtier et consultant Jean-Pierre Deroubaix, nous a présenté ce nouveau venu sur la scène hippique française.

Commençons par un peu de géographie, pour mieux situer ce nouvel acteur des courses. Jean-Pierre Deroubaix explique : « Nous sommes en train de parler du Kurdistan irakien, dont la capitale est Erbil. Cette région du nord de l’Irak est autonome et a son propre gouvernement, un peu comme les Länder en Allemagne ou les provinces espagnoles. Le Kurdistan demande à exister en tant que pays autonome. Il est à cheval sur plusieurs autres territoires : la Turquie, l’Azerbaïdjan, l’Iran, l’Irak et la Syrie. Les 6 millions de Kurdes au total, peu médiatisés, essaient de trouver un moyen de faire parler d’eux, d’exister et d’obtenir un jour l’indépendance de leur pays. Les courses de chevaux font partie de ce processus. »

Un propriétaire jeune et ambitieux. Jean-Pierre Deroubaix poursuit : « Monsieur Barzani est assez jeune, il a la quarantaine. Il est issu de la famille régnante du Kurdistan puisque le président actuel est son oncle. Et il est le patron du Jockey Club local. Je l’ai rencontré il y a une dizaine d’années à Istanbul, lors du meeting international. Il m’a parlé d’un projet de construction d’un hippodrome, sur place, à Erbil. Il y avait déjà pas mal de chevaux là-bas. » Cette rencontre à Istanbul marque le début d’une première collaboration. « Nous sommes partis sur un projet qui englobait les concours de show [désormais internationaux et officiels, ndlr], les disciplines équestres olympiques [reconnues par la F.E.I.] et la création d’un hippodrome à partir de zéro. Ce dernier fonctionne depuis deux ans, avec une réunion tous les vendredis, sauf l’été à cause de la chaleur. » Le cheikh Karwan Barzani est à la tête de la Fédération équestre et du Jockey Club local. Sa collaboration permet à Jean-Pierre Deroubaix d’effectuer « un travail de fond très intéressant. On me connaît surtout comme courtier, mais ma principale activité est celle de consultant. J’ai fait les écuries internationales du Dubai Racing Club mais également l’hippodrome de Doha, le centre d’entraînement et la Fédération Équestre ainsi que les installations locales d’Al Shaqab. La conception et la réalisation de ce gros projet qatari se sont déroulées sur une période de quatre ans.. Cela me plaît car on construit quelque chose. Quand on me dit : "tu es fou d’aller en Irak, c’est la guerre", je réponds qu’il faut éteindre la télévision et venir avec moi. Ce n’est pas du tout ce que l’on nous montre. Erbil est au cœur d’une région multiconfessionnelle. »

Le contexte géopolitique. Lorsque l’on évoque le Kurdistan irakien, cela sonne comme une zone de guerre pour beaucoup de gens. Une idée un peu réductrice : « Certes, avec la guerre tout autour, cela reste un contexte assez particulier. Erbil n’est qu’à 75 km de Mossoul, une ville qui a été entièrement bombardée, provoquant la fuite des paysans, installés tout autour, avec leurs animaux. Mais le seul endroit pacifique de toute la zone, c’est Erbil ! On parle ici d’une région, la Mésopotamie, où il y de l’eau [avec la présence du Tigre et de l’Euphrate]. C’est donc une région très verte, un peu montagneuse, et où il y a toujours eu de l’élevage et de l’agriculture. Cet afflux de population a amené beaucoup d’animaux, dont des chevaux. La famille Barzani a voulu les aider en trouvant des utilisations pour leur production, comme en organisant des courses, des concours de modèles et allures et des concours hippiques. Les boxes ont d’ailleurs très vite été pleins, ce qui fait que 400 autres sont en construction pour pouvoir augmenter le nombre de courses et de chevaux. Le problème principal reste la formation des professionnels, que ce soient les jockeys, les entraîneurs, les maréchaux-ferrants… Tout est à faire. Je leur ai proposé de faire venir des cavaliers amateurs via la Fegentri et la Fédération des gentlemen-riders, car il est compliqué de bloquer l’emploi du temps de jockeys professionnels sur une longue période. Ils sont motivés, ils ont une bonne position à cheval, et même s’ils ne sont pas professionnels, ils sont d’une grande aide pour les jockeys locaux. Cela leur permet d’apprendre, dans une ambiance très sympathique. Et c’est la même chose avec les autres corps de métier. Leur apprendre les bons gestes car parfois, il y a certaines mauvaises habitudes. Mais ce qui est certain, c’est que tous repartent d’Erbil avec des étoiles dans les yeux. Cette ville a 5.000 ans. Il y a une magnifique citadelle au cœur de la ville, classée par l’Unesco. C’est vraiment un endroit surprenant. À travers cette expérience, on continue à faire parler du Kurdistan. »

Repartir de zéro. Dans un pays où tout est à construire, Jean-Pierre Deroubaix demande l’aide de la Fédération internationale des autorités hippiques à son président, Louis Romanet, et au docteur Roland Devolz, qui a longtemps travaillé à France Galop. Jean-Pierre Deroubaix déclare : « Au Kurdistan, il a fallu tout reprendre de zéro. À partir de là, on a rebâti un Jockey Club. Pour le studbook local, tombé en désuétude à cause de la guerre, nous avons remis d’aplomb celui du pur-sang arabe d’Irak et nous avons créé celui du pur-sang anglais. Il a fallu réécrire le Code des courses, en sachant que le jeu n’a jamais disparu dans cette région, tout comme en Iran. C’est une forme de pari mutuel. Une partie revient au propriétaire, qui paye les entraîneurs et éleveurs. La taxe sur les paris sert aussi à l’éducation, à la religion et aux sports (…) Nous avons construit un hippodrome tout neuf, relancé la liste des gens qui avaient une licence de jockeys, d’entraîneurs… »

Plusieurs races de chevaux. Jean-Pierre Deroubaix explique : « Trois types de chevaux cohabitent et ils ont tous leur programme de course. Un certain nombre de chevaux arabes sont enregistrés au studbook, à Bagdad. Mais on trouve aussi des chevaux importés de Turquie et d’Iran. Ils ont tous une puce d’identification et un passeport. Mais parfois, l’importation n’a pas été officialisée. Il reste donc du travail. Les pur-sang anglais, eux, ont été importés par de riches propriétaires qui ont vécu à l’étranger. Des chevaux sont achetés aux ventes de Dubaï, au Qatar, en Turquie et en Europe. Il y a aussi des chevaux dont on ne connaît pas l’origine, ce sont des AQPS en quelque sorte et il y a également des courses pour eux. » Jean-Pierre Deroubaix est aussi allé en Iran : « J’y ai trouvé un stud-book du cheval kurde. Il correspond à une race de chevaux que j’avais vue dans les montagnes d’Erbil. Avec l’aval des autorités irakiennes, nous travaillons à la création d’un studbook pour cette race bien spécifique et rustique (…) Cela peut paraître surprenant mais il y a des touristes dans cette région, avec une zone sûre de 70 km autour d’Erbil. Il y a des hôtels luxueux où cohabitent des Russes, des Américains, des Européens. Ces gens ont envie de se divertir et de passer une bonne journée et on les ramène sur l’hippodrome. Cela a créé une vraie ambiance et c’est devenu très populaire. Trois chaînes de télévision kurdes se relaient pour diffuser les courses, les concours hippiques et les concours de modèles. Le cheval est ancré dans leur vie. »

L’Europe comme modèle. Alors que les bases d’une réglementation et d’une activité hippique sont établies sur le Kurdistan irakien, Jean-Pierre Deroubaix convie le cheikh Karwan Barzani à venir voir ce qui se fait de mieux en Europe, à commencer par la France : « Le plus évident, pour comprendre le fonctionnement d’une organisation de courses, c’est d’avoir des chevaux à l’entraînement à l’étranger. Il a suivi mon conseil et a acheté M Almaysam (Mared Al Sahra). Il vient également d’acheter un pur-sang anglais. Son expérience de propriétaire en France est riche d’enseignement. Il est ainsi venu à Pau, à La Teste… Il a vu son cheval à l’entraînement et a pu visiter les écuries. N’oublions pas que son but est de faire la promotion de son pays, tout comme, à une autre échelle, le Qatar ou le cheikh Mohammed Al Maktoum à Dubaï. La porte d’entrée est toujours le cheval arabe, car pour les musulmans, le cheval est un don de Dieu. C’est un animal qui fait partie de leur vie. La plupart des grands propriétaires que nous avons en France, le prince Abdullah, les Maktoum ou les Qataris, sont tous arrivés par le biais du cheval arabe. »