Une journée au cœur de la passion anglaise pour les courses

International / 08.03.2020

Une journée au cœur de la passion anglaise pour les courses

Emmanuel Roussel était dimanche à Warwick. Lisez son récit. Comme nous, cela devrait à la fois vous faire rire, vous faire rêver et vous apprendre plein de petites choses sur ce drôle de peuple qui est plus ou moins notre voisin et sur son incroyable passion pour la chose hippique.

Emmanuel Roussel, envoyé spécial à Warwick (avec photo)

Dimanche 8 mars… mais surtout J-2 avant Cheltenham : les annulations de courses font l’actualité au Royaume-Uni. On n’a pas couru vendredi et samedi à Sandown. Trois réunions sont passées à la trappe en province, ainsi que quelques point-to-points ce dimanche. Rien à voir, cependant, avec le coronavirus (les Anglais ne boivent pas de Corona) : ici, les coupables sont d’énormes inondations.

Je n’ai d’ailleurs constaté aucun problème aujourd’hui [dimanche] à Warwick et tout porte à croire que le festival de Cheltenham pourra commencer sans problème mardi.

La bourse hippique a tranché : on courra à Cheltenham !

Certes, le site d’échanges de paris Betfair a été jusqu’à jeudi le théâtre d’un psychodrame alimenté par les rumeurs d’annulation du meeting en raison du coronavirus (ou du nouveau nom qu’on a pu lui donner pour sauver le cours de l’action de la célèbre bière mexicaine). Le week-end dernier, on pouvait encore gagner 2£ en jouant 1£ sur le fait que Cheltenham aurait bien lieu. Mais c’était au plus fort de la crise du covid-19 et à présent, ce risque est redescendu à 1,05, soit cinq centimes de bénéfice pour un euro de mise…

Les réseaux sociaux s’en sont néanmoins donné à cœur joie entretemps. 3,5 millions de livres ont été engagées sur ce marché par essence très volatile ! Cela équivaut au chiffre d’affaires d’une réunion de semaine en France au PMU…

Entre Sacré Graal et Donjons & Dragons

Alors bien sûr, les conditions du pari ne précisaient pas la raison pour laquelle le Festival pouvait être annulé. Ce pouvait être une mesure sanitaire, bien sûr, mais aussi une tempête, une guerre civile, ou même un « act of God », c’est-à-dire une intervention divine. Cela fait penser au doigt de Dieu qui apparaît dans les séquences animées des films des Monty Python, en particulier Sacré Graal.

Cependant, je ne sais pas dans quelle mesure la jurisprudence britannique a su donner un contour précis à cette notion d’intervention divine, qui est une façon comme une autre de prouver l’existence de Dieu, simplement en lui donnant le pouvoir de détruire toute entreprise humaine. Au cas où. La précaution mérite le détour. Un personnage d’armateur/assureur/financier/bookmaker britannique serait sans doute loyal/neutre dans Donjons & Dragons.

Relisez deux fois le paragraphe qui suit…

Il ne faut donc rien de moins qu’une catastrophe - comme la fièvre aphteuse en 2001 - pour empêcher environ 250.000 personnes de suivre des courses d’obstacles sur quatre jours de semaine, en pleine campagne, à deux heures de route de Londres, en 2020 (relisez cette phrase lentement, et vous comprendrez ce qu’est la culture hippique, toute comparaison avec la France étant de mauvais goût pour nous).

Ainsi me voilà à Warwick, à deux jours du début du Festival de Cheltenham, à environ une heure de route au Nord-Est du temple de l’obstacle britannique. Le monde entier, semble-t-il, célèbre la journée internationale des droits de la femme. Mais le programme de cette réunion propose une alternative à contrepied : le Countryside Day. Le titre, en plus de la date et du prix du programme (3,50£, soit environ 4€, ce qui ferait sans doute hurler le chaland hexagonal) sont illustrés sur la couverture dudit programme par la photo d’un homme blanc, très probablement hétéro et cis-genre, en trilby (feutre marron), cravate et veste molletonnée à col en velours côtelé, regardant dans la même direction que deux blonds bambins en tweed, dont l’un suit quelque chose à l’aide des jumelles du pater familias.

En somme, une image qu’on serait surpris de trouver sur une affiche un samedi soir de manif’ au métro République.

Comme si Jean-Pierre Pernaud chassait à courre

Le mot Countryside n’est pas simple à traduire. Il s’agit de la campagne, mais dans le lexique britannique, c’est plus que ça. Cela évoque plutôt ce que nous, Français, appellerions la Province, mais la province rurale, celle des villages, celle d’un Jean-Pierre Pernaud s’il chassait à courre et roulait en Range Rover (ce qui n’est pas le cas : il prend le train pour faire sa thalasso à Granville).

Le Countryside, c’est une Province qui possède, qui vote à droite - mais pas forcément pour le Brexit - et qui n’a pas d’accent. Elle porte donc un chapeau et une cravate pour ses loisirs.

Warwick, un chef-lieu de comté de 25.000 habitants, dont le château remonte à l’invasion normande (XIe siècle), est jumelée à Saumur. Difficile d’estimer correctement le nombre de spectateurs, en ce dimanche où alternent les averses et le soleil, mais on parierait bien sur 5.000, ce qui ferait plus que l’assistance de 38 des 40 réunions de l’année à Auteuil, mais moins qu’un concert mineur à Bercy.

Les petits chiens font le spectacle

C’est une petite réunion de modestes courses, dont le premier prix varie de 2.300 € pour le bumper à 13.700 € pour le gros handicap de steeple. Les meilleurs jockeys du pays sont là, dont Richard Johnson, Nico de Boinville et Sam Twiston-Davies, mais peu des grandes écuries, qui sont presque exclusivement concentrées sur le Festival. Cette journée de courses à Warwick, c’est un peu la méthadone des accros à Cheltenham.

D’autres sont aussi venus pour les petits chiens. D’ordinaire en France, les animaux de compagnie sont interdits en France. C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles, me dit-on, un nombre non négligeable de propriétaires français, particulièrement les Parisiens, ne peuvent se rendre sur les hippodromes : leurs épouses refusent d’y aller sans leur animal de compagnie, et les maris se retrouvent assignés à résidence pour tenir le crachoir les week-ends, ou carrément entraînés vers des activités où les toutous ne sont pas honnis. À Warwick, on Contryside Day, c’est le contraire : des concours amusants et même deux mini-courses sur la ligne d’arrivée sont organisés pour les chiens présentés par leurs maîtres et maîtresses. Le programme des concours est alléchant : à celui qui remuera la queue le plus vite, au plus beau vétéran, au maître le plus jeune, à celui qui a le meilleur truc…

All in sur l’entraînement irlandais !

On ne peut, hélas, ni obtenir un programme précis des concurrents avec leurs performances, ni des cotes sérieuses pour parier sur les événements. Du reste, j’ai un pari plus sérieux à faire. Suite au conseil reçu sur une émission télévisée de pronostics samedi matin, je profite de cette visite pour m’enquérir du prix d’une victoire des entraîneurs irlandais sur leurs homologues britanniques au Festival, disponible dans l’agence William Hill de l’hippodrome. 8/13, soit environ 1,60€ pour 1€ joué. Ça me semble plus généreux que ça ne le devrait, et après tout plutôt probable. Je sors donc mon porte-monnaie et remplis mon petit ticket à l’aide d’un des courts stylos bille, les mini pens, mis à disposition du public par toutes les agences de bookmaking. Ils n’ont pas de bouchon, font la moitié d’un de nos bics, et sont généralement d’un bleu opaque. Ils traînent partout sur les comptoirs des betting shops, sur les écritoires accrochés sous les pages de performances affichées pour aider les parieurs à faire leur choix.

Les mini pens, c’est l’une de mes madeleines de Proust. Ce sont des bâtons magiques avec lesquels on écrit ses prières avant de les glisser entre deux pierres d’un mur sacré.

Dialogue devant une pissotière

J’hésite à parier sur le favori de la première, Nickolson, un fils de No Risk At All élevé par Aliette Forien à Montaigu, où son père est basé. Le cheval est monté par Johnson, il est invaincu en deux sorties et court à nouveau parmi des novices hurdlers

Il passe en un clin d’œil de 6/4 à 10/11. Je laisse tomber. Deux fois fautif dans le sillage de son principal rival au betting, The Cob, il ne pourra pas endiguer le finish de Hooligan… Il a perdu : c’est comme si j’avais gagné. Enthousiaste, je profite d’un moment de flottement pour visiter les toilettes proches de la petite salle de presse, embaumée par la gravy accompagnant les vol-au-vent que la restauration nous a apportés.

Un homme rubicond est déjà installé devant une pissotière ; j’en choisis une autre, mitoyenne. Il se plaint d’avoir perdu.

- Vous étiez sur le favori ?

- Non, répond-il. Sur le troisième.

- Ah oui ! Celui qui a mené toute la course. Il a peut-être perdu mais il a aussi poussé le favori à bout.

- Vous allez à Cheltenham ? me demande-t-il en secouant sans façon son attirail sur le court chemin vers les lavabos.

- Oui, je serai à Stratford demain et à Cheltenham ensuite !

- Ah non, moi je ne vais pas à Stratford, mais on se verra sans doute à Cheltenham ! Cheerio !

Je dois parler à Willie Mullins

Je doute que nous nous retrouvions parmi ces dizaines de milliers de spectateurs mais après tout, il suffirait d’une intervention divine. Pour ce qui concerne l’épidémie de coronavirus, je me lave consciencieusement les mains derrière notre bonhomme en priant pour que le virus reste dans les villes, et que les entraîneurs irlandais ne me lâchent pas.

Il faut que j’en glisse un mot à Willie Mullins si je le vois mardi. Le budget familial dépend de la performance de ses pensionnaires. Celui de milliers de supporters irlandais aussi !