Aujourd’hui, c’est déjà demain… ou pas

Courses / 28.04.2020

Aujourd’hui, c’est déjà demain… ou pas

La crise a changé plusieurs choses dans le paysage hippique français. Ces changements vont-ils perdurer ? Nous avons choisi cinq exemples.

  1. La bascule du PMU vers le numérique ? Oui

Quelle est la principale leçon que l’on ait apprise pendant cette crise sur le pari hippique ? Que nous sommes dépendants quasiment à 90 % du réseau en dur. En 2019, les paris sur internet, sur le site du PMU, ont représenté 811 millions d’euros. Ceux enregistrés par téléphone se sont élevés à 251 millions d’euros. Si l’on additionne les enjeux internet et téléphone*, on arrive à 12,1 % du total des enjeux (France et international). C’est trop peu, surtout dans une époque où l’e-commerce affiche des progressions annuelles à deux chiffres.

Les courses vont reprendre, à huis-clos, le 11 mai, alors que la majorité des points de vente du PMU seront encore fermés. Pour jouer, le parieur devra se tourner vers internet, ou sur la prise de paris par téléphone (Allo Pari) ou par SMS. C’est le principal défi que le PMU va devoir surmonter dans les semaines (mois) à venir. Est-il prêt ? On l’espère… et on va très vite le savoir !

Si l’on veut que les parieurs se tournent plus massivement sur le net, il faut leur apporter quelque chose qu’ils ne trouvent pas dans le réseau en dur. Il faut qu’ils y trouvent, par exemple, un espoir de gain plus fort, ou un nouveau jeu, ou des bonus spéciaux… On ne renonce pas à des habitudes parfois décennales pour une poignée de cacahuètes ! Tant que l’offre online, au sens le plus large du terme, ne sera pas plus attractive que l’offre en dur, nous n’avons aucune chance de basculer quiconque du dur vers le numérique… ni même de recruter de nouveaux parieurs. Qu’on se le dise !

Or, depuis la séparation des masses, les rapports des jeux online sont moins attractifs que leurs cousins du dur. Comment dans ces conditions avoir le moindre espoir en ligne ? Pour le PMU aussi, la rentabilité du réseau offline est moins intéressante que celle du réseau en dur, en raison de la taxe affectée d’une part, ainsi que d’un mix-produits moins favorable (plus de paris simples, moins de paris à forte marge comme le Quinté).

Le PMU ne reste pourtant pas les bras croisés, et l’équipe numérique a été renforcée en début d’année. La crise a mis un coup d’arrêt aux développements qui étaient attendus pour la rentrée de septembre. Espérons qu’ils voient néanmoins le jour le plus tôt possible.

* Et encore que les enjeux par téléphone appartiennent à la masse en dur…

  1. L’interdiction de certaines courses aux chevaux entraînés à l’étranger ? 50/50

Du 11 au 31 mai, toutes les courses françaises seront réservées aux chevaux entraînés par des professionnels possédant une licence délivrée par France Galop. Si cette mesure peut être considérée comme une forme de protectionnisme, elle a pourtant été prise pour des raisons sanitaires, de limitation des mouvements transfrontaliers des personnes. Quand ces limitations d’origine sanitaire prendront fin, rien ne justifiera donc la poursuite de cette mesure.

Mais certains aimeraient la pérenniser, surtout dans les courses de petites catégories. Car contrairement aux apparences, l’enjeu d’un nouveau protectionnisme est d’abord et avant tout celui des handicaps et réclamers dans les régions frontalières (Est et Sud-Ouest principalement).

Est-il envisageable de mettre en place de telles mesures ? Oui, mais à une condition totalement impérative : obtenir le feu vert de Bruxelles ! Pour cela, il ne faudra plus jouer sur le volet sanitaire, mais sur l’économique et l’agricole. Bien que l’Union soit un marché ouvert, des exceptions existent. Par exemple, dans le cadre de la prochaine politique agricole commune (PAC), l’Union Européenne a demandé à ce que chaque État membre élabore son propre plan stratégique national, devant servir à fixer ses priorités et ses choix pour l’affectation des subventions agricoles. En clair, chaque pays bénéficie d’une latitude quant à l’emploi des aides issues de la PAC.

En résumé, une certaine dose de protectionnisme est envisageable. Mais cela va demander un grand volontarisme de la part de nos dirigeants. Et la mobilisation de moyens financiers conséquents pour payer les meilleurs lobbyistes. Car à Bruxelles, c’est toujours le plus riche qui finit par l’emporter !

  1. La baisse des prélèvements sur les paris hippiques ? 60/40 (plutôt oui)

Pour le moment, les courses ont obtenu un report de 50 % du prélèvement de l’État sur les paris hippiques. Édouard de Rothschild, dans nos colonnes, a annoncé qu’il demanderait un abandon pur et simple de ces prélèvements. Peut-on espérer que l’État revoie durablement son taux de prélèvement à la baisse ? Cela demanderait un travail de lobbying colossal, mais pourquoi pas, si les courses jouent les bonnes élèves (baisse des charges de l’Institution, défense du maillage géographique, conditions de travail des salariés de la filière, etc.) et si elles mettent en place les travaux de transformation souhaités par l’État (en particulier la transformation du PMU en société commerciale).

En début d’année, l’État a fait un geste en changeant l’assiette fiscale (taxation sur le produit brut des jeux, et non plus sur les enjeux). Un geste timide, car effectué "à niveau de fiscalité constant". C’est-à-dire en réévaluant les taux de prélèvement pour que l’État ne soit pas perdant. Mais un geste tout de même, car il permet in fine au PMU d’orienter sa stratégie commerciale selon les types de paris et leurs marges, sans (trop) se préoccuper des prélèvements de l’État. Ou pour le dire autrement : le PMU peut plus facilement améliorer le taux de retour aux joueurs (T.R.J.). Or on sait que le T.R.J. est le grand ami du recyclage, et donc des enjeux ! 

Ce changement d’assiette, même s’il a été attribué sous condition et à l’époque où le pays tournait normalement, peut laisser une petite dose d’espoir pour l’avenir des négociations…

  1. Le Prix de Diane et le Jockey Club le même jour ? Oui

Le Prix du Jockey Club a toujours eu du mal à trouver son public. La fréquentation de l’hippodrome de Chantilly le premier dimanche de juin avoisine généralement les 10.000 personnes, contre quatre fois plus pour le Prix de Diane, beaucoup plus ancré dans la culture générale. Réunir les deux courses en une seule journée va offrir un coup de boost, en matière de visibilité, au Jockey Club. Quand on sait que notre Derby, orphelin de Qipco depuis cette année, est à la recherche d’un nouveau sponsor, c’est tout bénéf’ ! Oui, sauf que le Diane est sous contrat avec Longines. Il faudrait donc faire collaborer deux partenaires sur un même événement. Rien ne s’y oppose vraiment. Regardez Roland-Garros : un parrain officiel (BNP Paribas), des partenaires premium (Peugeot, Rolex, Emirates, Lacoste, etc.), et ça fonctionne.

  1. La vente de chevaux online ? 40/60 (plutôt non sur la plus grosse partie du marché)

Contraintes et forcées, Inglis, puis Osarus et Arqana (dans une moindre mesure) ont ou vont organiser des ventes online. Pour les agences françaises, il s’agit de breeze up, donc des ventes de 2ans présentés montés, au canter, la veille des enchères. On comprend que l’œil du spécialiste est difficilement remplaçable pour ce type de ventes. Comment le poulain a-t-il encaissé son breeze ? Comment respire-t-il quelques minutes après ? Que dit son œil de l’intensité de l’effort qui lui a été demandé ? Il faut bien organiser, techniquement, la diffusion de l’information. Arqana s’y emploie actuellement avec Goffs. Reste le problème de "l’ambiance", si importance pour les acheteurs…

Pas certain, donc, que l’expérience online se développe pour ce segment quand la situation sera revenue à la normale. Même remarque pour les ventes de yearlings, où l’acheteur a besoin de voir le cheval marcher sous tous les angles, de le détailler, de le "sentir"… et où les acheteurs ont besoin de se sentir bien pour investir.

En revanche, pour des ventes de chevaux à l’entraînement (et on peut imaginer un accroissement de l’offre dans les mois à venir) ou, dans une moindre mesure, celles d’élevage, les ventes online peuvent être une réponse adéquate, surtout pour des catégories de chevaux intermédiaires. Moins de frais pour les vendeurs et les acheteurs, peu ou pas besoin de se déplacer, voire plaisir pour le client final de placer lui-même son enchère…