Holger Faust : « La génération des 2ans de 2019 est la meilleure vue depuis des décennies en Allemagne »

Magazine / 03.04.2020

Holger Faust : « La génération des 2ans de 2019 est la meilleure vue depuis des décennies en Allemagne »

Cette semaine, les autorités hippiques allemandes ont annoncé un retour à la compétition hippique le 1er mai. Outre-Rhin, le galop allemand mise beaucoup sur la saison sportive 2020, au moment où les espoirs classiques sont portés par une génération qui a prouvé l’an dernier être un grand cru.

Rubaiyat (Areion) a été élu meilleur cheval d’Allemagne pour la saison 2019. Chose rare outre-Rhin, c’est donc un 2ans qui a eu les faveurs du public. Depuis 1957, cela n’est arrivé qu’une seule fois, en 1978. Pendant un mois, tous les passionnés de galop ont pu voter en ligne pour leur cheval préféré et c’est donc Rubaiyat qui est arrivé en tête. Élu avec 42 % des votes, il devance le gagnant du Derby allemand (Gr1) Laccario (Scalo) (38 %) et un autre 2ans Alson (Areion) (20 %), lauréat du Critérium International (Gr1). Chez les bookmakers, Rubaiyat est sans surprise l’écrasant favori (à 4/1) des 2.000 Guinées locales (Gr2) 2020. Mais il est aussi engagé dans le Derby allemand (Gr1) et dans le Prix du Jockey Club (Gr1). Holger Faust est doublement impliqué dans cette réussite. Le cheval a été en effet été élevé dans le haras familial (Gestüt Karlshof) et il manage les intérêts hippiques de son propriétaire (Darius Racing).

Jour de Galop. – Il est rarissime qu’un 2ans soit élu cheval de l’année en Allemagne. Comment expliquer l’élection de Rubaiyat ?

Holger Faust. – Plus qu’une course en particulier, le poulain s’est imposé au regard de l’ensemble de sa saison. Le fait d’être invaincu est assurément un élément d’importance. Mais il y a aussi le style de sa victoire dans ce qui constitue la meilleure course pour 2ans d’Allemagne puis dans la meilleure d’Italie. Il a débuté par une victoire de six longueurs au mois d’août sur 1.400m avant de confirmer sur le mile dans une Listed face à des chevaux étrangers. Ce jour-là, son jockey a perdu sa cravache et malgré cela, il a battu un pensionnaire très endurci de Mark Johnston.

Dans le Preis des Winterfavoriten (Gr3, 1.600m), l’équivalent allemand du Critérium International, il a nettement dominé Wonderful Moon (Sea the Moon), ensuite lauréat d’un Groupe pour sa sortie suivante avec une marge de douze longueurs ! À San Siro, dans le Gran Criterium (Gr2, 1.600m), il s’est envolé. Rubaiyat a gagné de cinq longueurs, alors que le commentateur italien exultait en clamant que nous venions d’assister à une explosion nucléaire !

Quel regard portez-vous sur la génération des 2ans 2019 en Allemagne ?

J’ai 38 ans et je suis dans les courses depuis l’enfance. Aussi loin que je remonte dans ma mémoire, je n’ai jamais vu une génération de 2ans avec autant de bons chevaux. C’est probablement la meilleure de ces vingt ou trente dernières années. Rubaiyat et Wonderful Moon ont montré beaucoup de qualité bien sûr. Mais c’est aussi le cas d’Alson (Areion). Il a gagné le Wackenhut Mercedes-Benz-Preis Zukunftsrennen (Gr3) avant d’être battu de moins d’une longueur dans le Qatar Prix Jean-Luc Lagardère (Gr1) et de remporter le Critérium International (Gr1) à ParisLongchamp.

Pensez-vous que son père Areion est sous-estimé hors d’Allemagne ?

Oui absolument. Areion (Big Shuffle) est un étalon avec des statistiques exceptionnelles [selon l’indice Apex ABC — index calculé par Bill Oppenheim, qui caractérise l’aptitude à donner des chevaux qui font partie des 8 % les plus riches en gains de leur pays — il est supérieur à n’importe quel étalon français pour les 3ans et le deuxième meilleur père de 2ans en Europe derrière Galileo (Sadler’s Wells), ndlr]. À présent, il prend de l’âge, mais c’est un sire qui n’a pas beaucoup sailli durant sa carrière et souvent des juments de deuxième qualité. Certaines années, il saillit à peine une dizaine de poulinières. Sans le soutien des grands éleveurs allemands, il a été quatre fois tête de liste de pères de gagnants, souvent avec des chevaux confiés par de petits éleveurs à des entraîneurs locaux.

Rubaiyat est engagé dans le Derby allemand et dans le Prix du Jockey Club. Mais son père transmet surtout de la vitesse. La distance moyenne de victoires des produits d’Areion est de 1.595m, ce qui est très court dans le contexte allemand. Pensez-vous que Rubaiyat peut tenir 2.000m et plus ?

Avec l’épisode de coronavirus, nous manquons de visibilité dans le programme. Mais notre idée était de le faire rentrer sur le mile en visant les 2.000 Guinées allemandes. En fonction de sa performance dans ce classique, nous aviserons sur un possiblement rallongement. À mon avis, compte tenu de la manière dont il court, je pense qu’il peut tenir 2.000m sans trop de problèmes. Mais je ne serais pas surpris s’il s’épanouissait vraiment sur plus court.

Votre client a fait preuve d’un certain courage en décidant de ne pas le vendre.

Chaque fois que nous recevons une offre, nous l’étudions et nous en parlons pour voir s’il faut vendre ou non. Cependant, dans ce cas précis, nous faisons le pari de voir plus loin. Rubaiyat est un prospect étalon. C’est un cheval avec de la vitesse tout en étant exempt des sangs de Danzig (Northern Dancer), Sadler’s Wells (Northern Dancer), Monsun (Königsstuhl) ou encore Mr Prospector (Raise a Native)… ce qui n’est vraiment pas courant. Il pourrait très bien se révéler être le digne successeur de son père Areion au haras. En fonction de la manière dont il confirme cette année, il pourrait être prospect étalon pour l’Allemagne… ou pour l’Europe.

Rubaiyat porte les couleurs de Darius Racing. Qui en est le propriétaire ?

Il s’agit de la casaque du docteur Stefan Oschmann. Ce dernier est le PDG de Merck [53.000 collaborateurs à travers le monde, dans le domaine de la pharmacie et de la chimie, ndlr]. C’est un homme de cheval et un passionné. Il mérite vraiment d’avoir un cheval de la qualité de Rubaiyat. Nous avons commencé à travailler ensemble en 2014. Sur les six dernières saisons, la réussite a toujours été au rendez-vous tout en sachant que nous n’avons jamais acheté un cheval pour plus de 180.000 €. Parmi ses meilleurs représentants, on peut citer Isfahan

(Lord of England), lauréat du Derby allemand (Gr1) en 2016, Donjah (Teofilo), placée de Gr1 et gagnante du Gran Premio del Jockey Club (Gr2), Alounak (Camelot), placé de Gr1 et lauréat du 64th Preis Der Sparkassen Finanzgruppe (Gr1), Khan (Santiago), gagnant du 56th Preis Von Europa (Gr1), Parvaneh (Holy Roman Emperor), lauréate du T Von Zastrow Stutenpreis - Badener Stutenpreis (Gr2)…

Comment avez-vous choisi de croiser Areion avec la mère de Rubaiyat ?

J’ai acheté la mère Representera (Lomitas) pour 37.000 € chez Arqana. Avec les filles de Lomitas (Niniski), Areion a donné six black types… c’était donc une évidence ! Sa sœur Rose Flower (Dabirsim) a gagné le Prix Amandine (L) et elle est deux fois placée à ce niveau aux États-Unis. Representera est malheureusement morte. Mais j’ai acheté sa sœur Becomes You (Lomitas) qui va être saillie par Areion cette année pour reproduire ce croisement.

Quels sont les espoirs de Darius Racing pour 2020 ? Et les vôtres ?

Nous avons plusieurs chevaux qui peuvent nourrir de grandes ambitions cette année, à condition bien sûr que tout se déroule bien pour eux. Il y a Rubaiyat bien sûr. Donjah mérite son Gr1 et elle n’a pas eu de chance à ce niveau jusqu’à présent. Je pense qu’elle sera encore plus forte cette année. En ce qui concerne le Gestüt Karlshof, A Racing Beauty (Mastercraftsman) devrait courir les bonnes courses cette année à 3ans. Confiée à Henk Grewe, c’est la propre sœur de notre élève A Raving Beauty (Mastercraftsman), double lauréate de Gr1 aux États-Unis.

L’Allemagne compte désormais à peine 850 naissances par an, contre plus de 1.500 dans les années 1990. Pourtant, l’élevage allemand sort régulièrement des chevaux de Gr1 à l’international, notamment en Australie et aux États-Unis. Sans compter ceux élevés à l’étranger pour des éleveurs allemands (comme Waldgeist par exemple). Comment expliquer cette situation ?

En Allemagne, il n’y a pas beaucoup d’éleveurs… mais il ne reste que les bons. Entre 20 et 25 haras ont une production significative dans le pays en ce moment. Et dans chaque cas, des gens compétents sont aux commandes.

Comment se prépare la saison 2020 en Allemagne dans un contexte d’épidémie de coronavirus ?

Dans cette situation dramatique qui touche toute l’Europe, nous avons un petit avantage : notre pause hivernale est longue. En dehors de quelques réunions sur le sable, nos bonnes courses commencent à la fin du mois de mars et la saison se termine au début du mois de novembre. Dès lors, jusqu’à ce jour, nous n’avons pas perdu trop de réunions de course et le programme de sélection n’a pas été affecté. Avec une réunion hebdomadaire en ce moment, les épreuves non courues seront assez facilement reprogrammées plus tard. Dans les pays avec une ou deux réunions par jour comme la France, l’exercice est bien plus complexe. Reste à savoir comment la situation va évoluer dans les semaines à venir.

Trois français engagés dans les 2.000 Guinées allemandes. Le site GaloppOnline a dévoilé il y a quelques semaines la liste des engagés dans les 2.000 Guinées allemandes (Gr2), au programme le 17 mai à Cologne. À ce stade, 37 chevaux sont engagés. Rubaiyat est le favori bien sûr. En troisième position chez les bookmakers, on trouve Santurin (Sommerabend), entraîné en Allemagne, mais lauréat de deux courses en France l’an dernier. L’étalon au haras de Saint Arnoult est aussi représenté dans le betting par Palmiro (Sommeraband), un pensionnaire de Waldemar Hickst. La majorité des chevaux encore en lice sont étrangers. C’est le cas de trois français. Henri-Alex Pantall a deux Godolphin dans la liste, l’inédite Beautiful Timing (Dubawi) et Thread of Silver (Shamardal) deux fois placée en Angleterre à 2ans. Fabrice Chappet a laissé Pisanello (Raven’s Pass), très bon lauréat du Prix Omnium II (L), mais qui est vraisemblablement plutôt en route vers les classiques français.