L’ÉDITORIAL - Quand la mer se retire…

Courses / 21.04.2020

L’ÉDITORIAL - Quand la mer se retire…

Mayeul Caire

Les Anglais ont un proverbe : « Quand la mer se retire, on voit qui se baigne sans maillot. » Le Covid-19 est arrivé, la mer s’est retirée… et l’on a vu que les courses françaises nageaient nues, fragiles, sans défense. Déjà fragiles avant la crise, et aujourd’hui plus fragiles que jamais. Du haut en bas de la pyramide. Au sommet, la crise a révélé la fébrilité de nos dirigeants ; à la base et en son milieu, la crise a révélé la faiblesse de beaucoup d’acteurs.

En voici quelques exemples très récents.

Exemple 1. Chacun sait qu’on est plus efficace en parlant d’une seule voix (c’était comme ça du temps de Lagardère). La réussite de la gouvernance de la filière cheval, qui a sauvé la saison de monte, l’a récemment illustré. Et pourtant… À chaque rencontre avec les autorités gouvernementales, les courses se rendent en masse. Neuf la première fois ; six ce mardi matin (Rothschild, Barjon, Meheut, Linette, Woerth et Augier). Est-ce le bon choix ?

Exemple 2. Chacun sait qu’on est plus efficace en parlant d’une seule voix (bis repetita). Et pourtant… Les autorités de tutelle ont déjà été sollicitées par – au moins – quatre interlocuteurs différents : les sociétés-mères, la gouvernance filière cheval, les associations d’entraîneurs et les associations de propriétaires/éleveurs. Chacun joue sa carte et se montre critique quant à la légitimité de la démarche des autres ! Les sociétés-mères déplorent que les associations professionnelles ne les laissent pas faire, pendant que ces mêmes associations professionnelles déplorent que les sociétés-mères ne les associent pas plus aux dossiers.  

Exemple 3. On nous rebat les oreilles avec le mot "solidarité". Ainsi, France Galop a annoncé que la caisse de secours des entraîneurs avait mobilisé 540.000 € pour aider les entraîneurs en difficulté. On sait aussi qu’il existe 381 entraîneurs publics en France. Cela revient donc à donner 1.417 € par tête. Mais tous les entraîneurs en ont-ils autant besoin ? Certes non. Donc France Galop, l’Association des entraîneurs et l’Association des entraîneurs-propriétaires ont écrit aux entraîneurs publics pour leur proposer de renoncer à ces 1.417 €, au profit de leurs collègues plus en difficulté. Par exemple, si la moitié des entraîneurs avait renoncé à ses 1.417 €, cela aurait permis de verser le double aux 50 % des professionnels les plus en difficulté. Qu’auriez-vous fait si vous étiez entraîneur et que vous n’aviez pas un besoin vital de ces 1.417 € ? Finalement, on a appris que chaque entraîneur toucherait 1.480 €. Si l’on divise 540.000 par 1.480, on obtient 365. Cela signifie donc que seuls 16 entraîneurs (381 – 15 = 365) ont généreusement laissé leurs 1.417 € dans la caisse commune. Seize sur 381…

Depuis le début de la crise, la communication est défaillante.  

Ce mardi matin, une délégation des courses rencontrait les ministres de l’Agriculture et des Finances. Les sujets d’importance ne manquent pas. Aujourd’hui, ils sont principalement au nombre de deux : quand allons-nous pouvoir recourir ? Et les aides de l’État permettront-elles un niveau d’allocations satisfaisant ? En toute logique, nous dirions que le premier sujet (déconfinement) dépend plus du ministère de l’Intérieur et de Matignon ; et que le second (les aides) dépend plus des ministères de l’Agriculture et des Finances, nous concernant. Au sortir du rendez-vous de mardi matin, nous attendions donc tous une information sur les aides. Mais le président de France Galop a tweeté : « Après avoir rencontré les ministres Darmanin et Guillaume je ne suis pas pessimiste sur la reprise des courses à huis-clos renforcé le 11 mai. À suivre. » D’une part, comme nous l’avons écrit, le déconfinement ne se joue pas rue de Varenne ou à Bercy, mais à l’Intérieur ou à Matignon. D’autre part, on aurait aimé en savoir plus sur les aides, car cela est du domaine de l’Agriculture et des Finances…  Et puis ce message manque un peu de détermination et d'espoir.

Cette crise va assurément nous affaiblir. Mais la bonne nouvelle, c’est que nous avons encore le choix entre un affaiblissement passager et un affaiblissement durable. Que préférerons-nous ? Un espoir de guérison ou une mort certaine ?

Si nous choisissons de vivre, il va falloir faire deux choses : regarder la réalité en face, même si elle fait mal ; et procéder différemment à l’avenir, en changeant ce qui ne fonctionne pas ou qui ne fonctionne plus. Il faut tout interroger sans tabou : les produits, les hommes, le système. Et ensuite, il faut agir.

Aujourd’hui, nous nous réveillons comme les Français se sont réveillés au lendemain de la Débâcle de 1940. La bouche pâteuse, la démarche incertaine, la tête dans un étau. Face à la glace de la salle de bains, nous regardons un visage que nous ne reconnaissons pas. Notre passion nous a longtemps aveuglés. Et voici que l’évidence apparaît, implacable :

  1. Nous sommes presque totalement dépendants du pari hippique, comme un camé est dépendant de son dealer, parce que nous sommes drogués aux allocations ;
  2. La plupart des acteurs sont économiquement fragiles, même dans le haut du segment (déficit chronique et/ou absence quasi totale de trésorerie) ;
  3. Le nombre d’investisseurs français ne fait que décroître (propriétaires et parieurs), menaçant de nous ramener dans les années 1830, où une poignée de propriétaires courait devant une poignée de spectateurs ;
  4. La bascule des parieurs vers le numérique est un échec pour ainsi dire total (mais réversible). Et cela fait des années que trop peu a été fait pour attirer les jeunes (et les moins jeunes) clients numériques, que ce soit avec un nouveau pari, une nouvelle manière de parler des courses ou autre. Demain, le numérique représentera 100 % du commerce mondial ; nous devons y aller maintenant, à fond, sans arrière-pensée. Nous avons toutes nos chances ! Personnellement, j’y crois beaucoup à condition de changer énormément de paramètres et d’en avoir l’ambition ;
  5. Notre gouvernance est une sorte de contrepouvoir permanent. ±50/50 socios-cooptés dans les sociétés-mères ; ±50/50 professionnels-amateurs au sein du Comité ; ±50/50 de Régions-Paris dans les instances ; 50/50 trot-galop à la Fédération ; 50/50 trot-galop au PMU ; 50/50 trot-galop face à la Tutelle… Une Tutelle qui est elle-même écartelée entre les logiques souvent antagonistes de l’Agriculture et de Bercy.

Savez-vous la première chose que l’on apprend au jeune créateur d’entreprise ? De surtout ne jamais s’associer à 50/50 dans une affaire, car le risque de blocage est trop grand ! Alors on peut critiquer le fait qu’on fasse souvent référence à Jean-Luc Lagardère ; mais de fait, cela fonctionnait très bien à l’époque car il y avait un seul chef, avec des gens autour de lui pour l’épauler – Paul Essartial et Bertrand Bélinguier principalement. La crise du milieu des années 1990 était pire que celle que nous vivons depuis 2010 (je ne parle pas du cas particulier du Covid-19). Et nous nous en sommes pourtant sortis : en remettant tout à plat, en créant de nouveaux produits, en ré-imaginant le PMU et en suivant un homme qui avait la stature. Après lui, le "système" a – malheureusement – repris la main…

  1. Et c’est ce qui nous amène à notre dernier point : le manque de leadership. Tant que le système ne changera pas, nous ne pourrons plus avoir de très grands dirigeants, même si le galop a la chance d’avoir, entre autres, un excellent directeur général (mais qui ne peut pas tout faire tout seul). Remémorez-vous les élections de ces vingt dernières années, dans l’Institution et dans les associations.

Cela dit, cette remarque ne concerne pas que les courses. Elle se vérifie aussi souvent dans la "grande" politique.

Enfin, que dire du communiqué laconique cosigné par LeTrot et France Galop mardi ? La présentation des participants occupe deux paragraphes sur trois de ce texte censé informer le plus grand nombre… et l’information elle-même se résume à une phrase : « La réunion s’est révélée positive et constructive et les représentants des pouvoirs publics et de la filière se sont donné 48 heures pour fixer les modalités d’un accord permettant au secteur des courses hippiques de surmonter au mieux les effets de la crise sanitaire qui le touche. » Point.