L’obstacle américain, un monde de tradition

Magazine / 25.04.2020

L’obstacle américain, un monde de tradition

Ce samedi 25 avril aurait dû avoir lieu la Maryland Hunt Cup, qui précédait d’une semaine la Virginia Gold Cup, deux des épreuves les plus importantes sur les obstacles américains. À cause du Covid-19, elles auront lieu (peut-être) en juin. Qu’à cela ne tienne ! On vous emmène, virtuellement, à la découverte de l’obstacle made in USA.

L’obstacle aux États-Unis s’est vraiment développé au début du XXe siècle. Le baron Finot local était Thomas Hitchcock, considéré comme le père du steeple-chasing. Comme l’homme à la casaque marron, il avait construit un centre d’entraînement dédié à ses sauteurs en Caroline du Sud. Il importait des chevaux d’Angleterre, qu’il mettait au point dans son centre. À la fin des années 1930, les courses d’obstacle se sont multipliées, les hippodromes avec. Entre 1930 et 1933, deux steeples internationaux se disputèrent à Crosslands et le gagnant recevait un trophée en or réalisé par le roi d’Espagne Alfonso XIII. Dans les années 1950, il y a eu aussi une Triple Couronne des sauteurs. L’intérêt pour la discipline a ensuite diminué progressivement mais l’obstacle est resté fidèle à ses racines et, avec la création de la NSA (National Steeplechase Association), dont l’un des anciens présidents fut George Strawbridge, l’obstacle a pu se redévelopper. La NSA a le même rôle que France Galop chez nous. Elle peut s’appuyer sur un lobby nommé Go Jump Racing, qui a la mission de recruter des propriétaires et des fans. Et elle propose chaque année à quelques apprentis de 17 à 23 ans de partir en Irlande pendant une dizaine de jours pour découvrir l’entraînement là-bas dans des écuries comme celle de Gordon Elliott, tout en visitant des lieux emblématiques comme le Curragh ou Coolmore. La NSA est donc sur tous les fronts !

Un calendrier étalé. Le calendrier des courses d’obstacle aux États-Unis s’étale du printemps (mars) à l’automne (novembre), sauf cette année évidemment, où de nombreuses grandes épreuves d’avril et mai ont été déplacées au mois de juin à cause du Covid-19. Ce calendrier fait passer les courses dans de nombreux États de l’Est (il n’y a pas d’obstacle dans l’Ouest), du nord au sud au fil de l’année.

Quel est le profil des hippodromes ? Selon le site de la NSA, on court dans onze États, majoritairement dans l’Est (Géorgie, Caroline du Sud, Caroline du Nord, Tennessee, Kentucky, Virginie, Maryland, Pennsylvanie, Delaware, New Jersey et New York). Au total, vingt-huit hippodromes accueillent des courses d’obstacle aux États-Unis et l’on y court seulement une ou deux fois par an. Ces hippodromes n’ont pas tout à fait le même profil que les hippodromes de plat locaux. À Saratoga et Belmont Park, deux des hippodromes new-yorkais, les fences sont installés sur la piste plate en gazon, à l’extérieur, avec des plots pour délimiter les parcours. Dans la ligne droite finale, aucun fence n’est sauté et ça fonce ! Saratoga et Belmont Park sont les deux seuls hippodromes "normaux". Les autres sites hébergeant de l’obstacle, et d’ailleurs seulement de l’obstacle, ressemblent aux champs réservés aux point-to-points en Angleterre et en Irlande. Great Meadow, où l’on court la Virginia Gold Cup chaque premier samedi de mai, devant 50.000 spectateurs sur les célèbres timbers, Percy Warner Park, où a lieu l’Iroquois Steeple-Chase, Far Hills, où les Mullins et les Henderson viennent rafler les belles courses et où se court le Breeders’ Cup Grand National Steeple-Chase, se ressemblent beaucoup. Les pistes sont d’une largeur immense, avec des milliers de spectateurs au centre de celles-ci et autour, installés à quelques mètres de leurs voitures. Il faut dire que les réunions sont souvent financées grâce aux entrées (40 $ généralement) et aux places de parking. Un peu comme les point-to-points ! On dirait un peu le joyeux bordel d’Epsom un jour de Derby ou de Cartmel, un petit hippodrome anglais d’obstacle, avec un public nombreux et hétéroclite au centre du site. Les pistes sont très vallonnées, légères, avec des lignes droites souvent très courtes. À Middleburgh, on saute des obstacles relativement variés dans les steeples, des obstacles verts et même des rivières ou des brooks. À Montpelier, il y a une minuscule piste en dirt et, tout autour, dans les champs, une piste d’obstacle a été tracée et les gens suivent les courses comme ils regarderaient une épreuve de cross de concours complet…

Le seul hippodrome comparable en taille à un site européen était Kentucky Downs, dont la longueur de piste était de plus de deux kilomètres. Il se revendique d’ailleurs comme étant le seul champ de courses américain au profil européen et distribue les meilleures allocations aux USA (11,5 millions pour six réunions) grâce à des machines à sous proposant des paris hippiques aléatoires, en mutuel, qui font un tabac. Mais Kentucky Downs a arrêté l’obstacle ces dernières années.

Une atmosphère de joyeuse kermesse. L’ambiance des hippodromes d’obstacle américains est un mix entre celle des point-to-points et de nos hippodromes provinciaux. Les épreuves ont lieu en pleine campagne, au grand air, les week-ends qui plus est, ce qui permet d’attirer beaucoup de monde. L’ambiance est très festive et le public plutôt de bonne famille. Après son succès dans la Maryland Hunt Cup, avec Derwins Prospector (Van Nistelrooy) en 2017, Gonzague Cottreau nous avait expliqué : « Les Américains courent pour la beauté du sport. C’est assez chic et mondain. L’ambiance est un peu comparable au Prix de Diane. […] J’ai été très surpris par l’engouement que cette épreuve suscite localement. C’est leur grande course. Le public lui accorde la même importance que les gens de la région de Pardubice à celle du Grand National. Les médias généralistes en parlent. Il y a par exemple eu un reportage avant la course sur CBS News dans 60 minutes [le plus connu des magazines d’information de la télévision américaine, NDLR]. »

Les courses à ne pas rater ! Le programme américain offre des épreuves totalement différentes mais qui restent bien dans l’esprit de l’obstacle. Il y a bien sûr la Maryland Hunt Cup, le dernier samedi d’avril, la Virginia Gold Cup de Great Meadow, le premier samedi de mai, qui ont eu lieu sur les timbers. Toujours sur les timbers, il y a l’International Gold Cup à Middleburgh en octobre. Ces courses sont réservées aux 4ans et plus et les poids à porter vont de 70 à 74 kilos. À la fin mai, direction Fair Hill, qui a lui aussi ses bonnes courses. En été, rendez-vous à Saratoga pour le New York Turf Writers Cup (Gr1), qu’Optimus Prime (Deportivo) a gagné en 2018. En septembre, à quelques kilomètres de Saratoga, on prend la route pour Belmont, qui organise aussi quelques bonnes épreuves. En octobre, on termine par Far Hills et le Breeders’ Cup Grand National (Gr1), doté de 450.000 $. Ce dernier est le premier événement sportif dans le New Jersey.

Quel type de chevaux ? En plus de l’Angleterre et de l’Irlande, voire de l’Italie et de la République tchèque, les sauteurs français peuvent aussi avoir un débouché aux États-Unis. D’autant plus qu’il n’y a pas d’élevages de sauteurs dans ce pays. Évidemment, on ne recherche pas vraiment des chevaux nés pour la discipline comme en Europe. La plupart des sauteurs sont d’anciens chevaux de plat, à l’instar du Japon. Et ceux qui sont importés d’Europe ont généralement débuté en plat puis sont passés en obstacle avant d’être vendus outre-Atlantique, comme Optimus Prime ou encore Sempre Medici (Medicean) voire Duc de Meran (Nathaniel), troisième de la Grande Course de Haies de Pau (L) et lauréat en plat. Ce dernier, après une belle carrière chez Hector de Lageneste, a été vendu 56.000 € à l’un des plus importants propriétaires américains, George Mahoney (Rossbrian Stables), le propriétaire d’Optimus Prime, pour courir sur les obstacles locaux. Gonzague Cottreau a réalisé la transaction et nous avait dit qu’il correspondait au profil pour les États-Unis car les Américains cherchent des « chevaux durs qui vont en bon terrain ». Le gentleman-rider français nous avait précisé après son succès avec Derwins Prospector dans la Maryland Hunt Cup au sujet des courses de timbers : « Il faut de très bons sauteurs, qui sautent presque comme des chevaux de concours hippique. Ils doivent être très respectueux, car les timbers sont des barres en bois qui sont fixées entre 1,60m et 1,40m en fin de parcours. Il faut d’ailleurs se méfier de ces dernières, car les chevaux se relâchent dans la dernière partie. Dès qu’ils se négligent, la sanction est immédiate : c’est la chute. Pendant quelques mois, les chevaux courent sur les timbers et le reste de l’année ils chassent à courre. La course, sur 6.400m, se déroule à un rythme peu élevé. Il faut laisser le cheval faire, en l’amenant sur des foulées décroissantes. »

Pour voir une épreuve sur les timbers (Maryland Hunt Cup 2017) cliquez sur ce lien : https://youtu.be/lNjk5ndlrY8

Pour voir un steeple américain, cliquez sur ce lien : https://www.youtube.com/watch?v=sI9vU2e0bYU

Pour voir à quoi ressemble le parcours de Middleburgh : https://www.youtube.com/watch?v=Oq04yeLFrs8

Quels sont les obstacles ? Dans le programme américain d’obstacle, il y a bien sûr le steeple, avec des petits fences de 1,30m à 1,40m généralement, qui sont tous identiques. Il y a aussi des épreuves de haies, mais il n’y a pas de grandes différences avec les fences. Et puis il y a donc les fameux timbers, des barrières fixes en bois qui font entre 1,40m et 1,60m. Si les fences peuvent se brosser, ce n’est pas le cas des timbers, où la moindre faute ne pardonne pas. D’ailleurs, la manière de courir, celle de sauter et la vitesse ne sont pas les mêmes que dans les épreuves "normales". Les distances des épreuves vont généralement de 3.000 à 6.400m pour la Maryland Hunt Cup. Les chevaux portent de 59 kilos pour les épreuves ouvertes aux 3ans jusqu’à 74 kilos pour les chevaux d’âge dans certaines courses.

Des allocations plutôt bonnes. Pour un pays où l’obstacle est considérablement minoritaire, les allocations sont plutôt généreuses. On paye les cinq premiers et les prix vont de 15.000 $ (dont 9.000 $ au gagnant) à 250.000 $ (dont 150.000 $ au premier), voire exceptionnellement 300.000 $ ou 500.000 $ pour le Grand National de Far Hills selon les années. Au total, ce sont six millions d’allocations qui sont distribuées en obstacle pour une quarantaine de réunions. Il faut dire aussi que les épreuves d’obstacle peuvent bénéficier parfois de sponsors qui mettent la main à la poche. Sur chacun des sites Internet dédiés aux hippodromes, il y a des espaces pour réserver son emplacement, au centre de l’hippodrome généralement, pour les annonceurs. Il y a ainsi une sorte de marché géant pour satisfaire les spectateurs et bien sûr les annonceurs. L’obstacle met aussi en avant des œuvres de charité à chaque réunion et redonne une partie de la recette à une association. Comme en plat, le Lasix est autorisé et il suffit de jeter un œil aux programmes pour s’apercevoir que la majorité des concurrents en reçoivent.

Jonathan Sheppard, le meilleur entraîneur de sauteurs de l’histoire aux États-Unis. Jonathan Sheppard. Voilà un nom qui parle aux passionnés de plat et d’obstacle, d’où qu’ils viennent. Cet entraîneur de 77 ans, qui fait partie du Hall of Fame des courses, a notamment entraîné pour Augustin Stables (George Strawbridge Jr). De 1973 à 1990, il a été dix-huit fois tête de liste en obstacle et il compte 1.000 succès dans la discipline et 3.000 en plat. Il a eu de nombreux bons chevaux sous sa coupe comme un certain Storm Cat (Storm Bird), Flatterer (Mo Bay), bien connu en France, où il a fini deuxième de la Grande Course de Haies d’Auteuil (Gr1), ou encore Forever Together (Belong to Me), gagnante de la Breeders’ Cup Filly and Mare Turf (Gr1). Il entraîne actuellement une centaine de chevaux, dont 25 % de sauteurs, dans son propre établissement, ce qui est rare aux États-Unis. Il a expliqué à nos confrères américains : « Si quelqu’un me mettait un pistolet sur la tête en me disant : tu entraînes soit des sauteurs soit des galopeurs le reste de ta vie… je choisirais les sauteurs ! C’est plus amusant. Quand vous entraînez un cheval de plat, vous allez aux courses le voir courir puis vous repartez. Les samedis, lorsque vous emmenez un sauteur, c’est différent. Je pourrais rester toute la journée. C’est une journée amusante en extérieur. Je vois des amis, on passe de bons moments ensemble. Nous essayons de nous battre les uns les autres. C’est une rivalité amicale. Il y a beaucoup de monde et tout est bien organisé avec beaucoup de bénévoles. » En plus d’avoir eu une grande réussite professionnelle, Jonathan Sheppard a transmis son savoir à Leslie Young, qui entraîne le champion français Andi’Amu (Walk in the Park), et Kate Dalton, également entraîneur de sauteurs.

Des propriétaires passionnés. Les propriétaires d’obstacle sont passionnés et n’hésitent pas à renouveler leurs effectifs à grand renfort de chevaux européens. C’est donc le cas de George Mahoney, qui possède la meilleure écurie du pays ; il a d’ailleurs déjà été sacré tête de liste. Irwin Nayler a également une importante écurie, dont le meilleur élément a été le "FR" Dawalan (Azamour), qui a reçu un Eclipse Award. William Pape a marqué la discipline dans la colonne des propriétaires grâce à Flatterer. Une certaine Magalen Bryant a aussi été représentée logiquement au meilleur niveau, associée avec des entraîneurs comme Jonathan Sheppard ou son élève Leslie Young, laquelle a entraîné Gustavian (Giant’s Causeway), lauréat du Lonesome Glory Handicap (Gr1) sur les fences de Belmont Park.

Des jockeys made in Irlande. La grande majorité des jockeys évoluant sur les obstacles américains viennent d’Irlande, à l’image de Ross Geraghty, le jockey de George Mahoney (Rossbrian Stables), Jack Doyle ou encore Willie McCarthy. Et puis il y a aussi les amateurs qui montent sur les timbers.

Les "FR" de plus en plus à l’honneur. Les French breds sont à l’aise sur les obstacles du monde entier. Aux États-Unis, Optimus Prime s’est mis à l’honneur en gagnant un Gr1 à Saratoga pour son arrivée dans son pays d’adoption. En 2018, l’élève du haras de Plasence a enlevé un Gr1 et un Gr2 en trois sorties, décrochant le titre de meilleur sauteur du pays. Élevé par Thérèse Bouche, Andi’Amu a performé plus tôt aussi bien sur les fences classiques que sur les timbers. Il a fini deuxième du New York Turf Writers Cup Handicap à Saratoga et, deux ans plus tard, il est devenu le numéro 1 sur les timbers. Il a remporté la Virginia Gold Cup, les Middleburg Hunt Cup Stakes et terminé deuxième de l’International Gold Cup. Willie Mullins a envoyé Pravalaguna (Great Pretender) gagner la Grande Course de Haies des femelles à Far Hills. L’élève d’Éric Aubrée et de Christian Bresson, Hinterland (Poliglote), est devenu l’un des meilleurs sauteurs du pays après un bon passage chez Paul Nicholls en Angleterre.

L’icône Flatterer. Le sauteur américain le plus connu reste Flatterer. Lauréat de vingt-quatre de ses cinquante et une sorties, il a enlevé quatre fois la Colonial Cup, le Grand National américain en 1983 ou encore la New York Turf Writers Cup. Mais le protégé de Jonathan Sheppard, qui était aussi son éleveur avec son propriétaire, William Pape, a surtout voyagé. Il a terminé deuxième de la Grande Course de Haies d’Auteuil (Gr1) 1986 et du Champion Hurdle (Gr1) 1987. Des performances que l’on n’est pas près de revoir de sitôt de la part d’un sauteur américain. Flatterer a tiré sa révérence à seulement 8ans, prenant sa retraite chez son propriétaire. Et il a vécu jusqu’à l’âge de 35ans…