LE MAGAZINE - Franchement, les Japonais ne font rien comme les autres

International / 15.04.2020

LE MAGAZINE - Franchement, les Japonais ne font rien comme les autres

Le Japon, c’est le pays où les premiers lots sont à 2 h du matin. Mais c’est aussi un pays où on envisage l’élevage de manière paradoxale, avec une approche à la fois très classique (la tenue) et très moderne (l’importance des statistiques). Les résultats du premier week-end classique de l’hémisphère Nord sont là pour en attester !

Par Adrien Cugnasse

À cause (ou grâce) au coronavirus, nous avons tout le temps d’étudier de manière détaillée des courses de l’autre bout du monde, à un moment de l’année où nous n’en avons jamais le loisir. Ce week-end, en remportant la Poule d’Essai japonaise, Daring Tact (Epiphaneia) est devenue le premier lauréat classique avec un inbreeding sur Sunday Silence (Halo). C’est aussi le premier gagnant de Gr1 issu d’un tel croisement. Ça nous fait une belle jambe, mais j’imagine que tous les passionnés de pedigree seront ravis de l’apprendre ! Plus sérieusement, ce qui est vraiment important, c’est qu’elle a réalisé une performance historique. Cela faisait quarante ans qu’une pouliche japonaise n’avait pas remporté les Guinées locales lors de sa troisième sortie. Et dans les années 1980, le niveau des courses japonaises n’était pas du tout celui qu’il est aujourd’hui. Ce qui renforce encore la valeur de la victoire de Daring Tact. Sans faire offense aux Japonais, on peut dire que ce pays s’est plus affirmé sur la scène internationale grâce à la grande qualité de ses éleveurs, à leur impressionnante capacité d’investissement, que par le biais de la maestria de ses jockeys et entraîneurs.

Le meilleur éleveur au monde n’est pas celui que vous croyez. Et justement, en matière d’élevage, certains Japonais ont su faire preuve d’une réelle clairvoyance, empruntant des chemins qui ne sont pas forcément évidents à nos yeux d’Européens. Leur réussite est certainement sous-évaluée à l’international. D’ailleurs, à la question de savoir qui est le meilleur éleveur au monde, il est probable que la majorité de nos lecteurs répondraient Khalid Abdullah, la galaxie Coolmore ou encore le cheikh Mohammed Al Maktoum. Et pourtant, en 2019, ce titre revient à Katsumi Yoshida. Dans les classements internationaux, pas moins de 18 élèves de Northern Farm ont atteint ou dépassé un rating de 115. C’est plus que n’importe quel éleveur au monde la saison passée. Et ce n’est pas rien vu le niveau de la concurrence internationale. Ce fut en tout cas possible grâce à de nombreuses victoires hors de l’Archipel…  

Cependant Katsumi Yoshida n’a pas élevé Daring Tact. Mais il a par contre fait naître son père, Epiphaneia (Symboli Kris S), et son père de mère, King Kamehameha (Kingmambo). Et c’est Zenya Yoshida (le père de Katsumi et Terruya) qui avait eu l’idée d’aller chercher Sunday Silence (Halo) aux États-Unis.

Ils ont rallongé le St Leger ! Vu d’Europe, les achats internationaux des Yoshida sont parfois difficiles à suivre. De même pour les choix d’étalons. Epiphaneia, le père de Daring Tact, obtient un classique sur le mile avec sa première génération. Il fut lui-même un cheval de grande tenue, lauréat de Gr3 sur 2.000m au mois de décembre de ses 2ans. À 3ans, battu dans le Derby, il a ensuite remporté le Kikuka Sho (Gr1), c’est-à-dire le St. Leger japonais. Coquetterie locale, ce classique se court sur 3.000m. A priori, aux yeux des responsables du programme nippon, la distance historique du St. Leger (2.921m) ne devrait pas représenter un test de tenue suffisant ! À 4ans, Epiphaneia a réalisé la plus grande performance de sa carrière en remportant la Japan Cup (Gr1) de quatre longueurs. Franchement, en Europe, qui enverrait une jument à un jeune ayant un tel profil (même issu d’une mère exceptionnelle ayant donné deux autres lauréats de Gr1) ? Il faut remonter aux années 1970 pour retrouver des lauréats du St Leger anglais ayant bien fonctionné au haras en plat : Bustino (édition 1974) et Nijinsky (édition 1970). Le dernier étalon issu de son équivalent irlandais est Niniski (édition 1979), tête de liste en Angleterre à deux reprises (1991, 1993). Au contraire, le Kikuka Sho a conservé toute sa superbe et il est du plus bel effet sur le C.V. d’un jeune étalon (comme les futures têtes de liste Deep Impact et Manhattan Cafe).

Des achats surprenants. Cet attrait pour la tenue n’est pas la seule originalité du Japon. Il y a aussi la manière de choisir les étalons et deux achats japonais ont d’ailleurs beaucoup fait parler d’eux ces derniers temps. Il s’agit de Bricks and Mortar (Giant’s Causeway) et de California Chrome (Lucky Pulpit). Bricks and Mortar, bien qu’issu d’une superbe famille Strawbridge, est le produit d’une mère par Ocean Crest (lequel a terminé sa carrière en Turquie) et d’une grand-mère par le tristement célèbre Exceller (qui a débuté dans le Kentucky mais a fini en Suède). De quoi en arrêter plus d’un ! Surtout que Bricks and Mortar n’a pas couru à 2ans. Et il est devenu un cheval de Gr1 à 5ans, année où il s’est imposé cinq fois à ce niveau sur le gazon. California Chrome n’était pas black type à 2ans. Mais à partir de 3ans, il est devenu le champion que l’on connaît, gagnant de Gr1 sur le dirt (7) et le gazon (1). C’est un fils de Lucky Pulpit (un placé de Gr2 qui officiait à 2.500 $ l’année de la conception de son meilleur produit) et il faut remonter à sa troisième mère pour retrouver un black type dans son pedigree ! Encore un remarquable cheval de course avec un pedigree peu attrayant.

Voilà la vraie raison. Sur les 25 dernières années, six étalons différents se sont partagé la tête de liste des pères de gagnants au Japon. Les quatre qui sont nés dans le pays (Agnes Tachyon, Manhattan Café, King Kamehameha et Deep Impact), outre leurs grandes performances, présentent tous d’impeccables pedigree. Au contraire, les deux autres, achetés hors du Japon, étaient certes de remarquables chevaux de course, mais avec des origines et carrières sportives bien difficiles à promouvoir auprès des éleveurs européens ou américains. Le premier, Tony Bin (Kampala), était très loin d’avoir le pedigree d’un étalon. Et il a d’ailleurs commencé sa carrière en tant que lièvre. Jusqu’au jour où son entraîneur, Luigi Camici, a réussi à faire comprendre à son propriétaire que le poulain acheté 3.000 Gns devait arrêter de servir de leader à celui payé 400.000 Gns ! C’est donc à 4ans et 5ans que Tony Bin est devenu le grand cheval que l’on connaît, entre autres lauréats du Prix de l'Arc de Triomphe (Gr1). Au Japon, il s’est révélé une réussite au haras, malgré une certaine frilosité des meilleurs éleveurs locaux. Disparu prématurément à l’âge de 17ans, il est aussi devenu un bon père de mère. Et puis il y a le cas Sunday Silence qui, comme Tony Bin, avait un pedigree très imparfait. De manière un peu romancée, on a souvent mis en avant l’amour du public pour son grand rival, le new-yorkais Easy Goer (Alydar) dans l’échec de la syndication américaine de Sunday Silence. Il y a pourtant d’autres raisons à cela, et elles sont bien plus terre à terre.

Pourquoi les Américains ont vendu Sunday Silence. La première raison, c’est le manque d’attractivité de son père, Halo (Hail to Reason). Il n’avait pas gagné de courses de vitesse, mais s’était en revanche imposé au niveau black type sur 2.400m et sur le turf… Ce qui signe habituellement l’arrêt de mort de la carrière d’un postulant étalon dans le Kentucky (un peu comme courir le St. Leger en Europe !) La deuxième raison, c’est que même après avoir été tête de liste des pères de gagnants aux États-Unis, Halo trainait toujours une sinistre réputation. Charlie Whittingham, l’entraîneur de Sunday Silence, avait d’ailleurs déclaré à Bloodhorse en 1989 : « Halo était vraiment méchant. Capable de vous tailler en pièce. Ses fils et filles sont tous un peu comme ça. Sunday Silence était très chaud et il pouvait vous sauter dessus à tout instant. » La troisième raison c’est qu’en dehors de sa mère – une bonne jument de course, lauréate de Gr2 – on ne trouvait aucun autre black type dans les deux premières générations du pedigree de Sunday Silence. La quatrième raison c’est l’échec au haras de son père de mère Understanding (Promised Land). La cinquième raison, c’est que son éleveur voulait s’en débarrasser… ce qui ne donne pas franchement confiance aux futurs acheteurs de saillies. On voit souvent écrit sur internet qu’Arthur Hancock est l’éleveur de Sunday Silence. Ce n’est pas exact. Il l’a élevé pour un de ses clients, Tom Tatham, alors conseillé par le Texan Ted Keefer. Et lors d'une inspection de celui qui n’était alors qu’un poulain noir et tordu, l'expert a lancé : « Put that black sonofabitch back in there ». Ce que l'on pourrait traduire par « Renvoyez cette saloperie noire de là où elle vient ». La sixième raison, c’est que Sunday Silence a été présenté deux fois en vente, sans trouver preneur. Difficile d’avoir envie de lui envoyer une jument quelques années plus tard ! Au point qu’Arthur Hancock l’a acheté à son client qui ne voulait plus du yearling pour seulement 17.000 $. Avant de lui-même échouer à le vendre aux breeze up et de finalement trouver un arrangement pour le mettre à l’entraînement. La septième raison, c’est que Sunday Silence n’était pas black type à 2ans (malgré une victoire de maiden de 10 longueurs), ce qui est un réel problème pour un aspirant étalon des deux côtés de l’Atlantique.

Sélectionner par les performances. L’histoire s’est bien finie puisque Sunday Silence a gagné 4,96 millions de dollars, le Kentucky Derby, les Preakness Stakes et la Breeders' Cup Classic (Grs1). Cheval de l’année, meilleur 3ans de sa génération, il a été revendu 10 millions de dollars à Zenya Yoshida, après l’échec de sa tentative de syndication aux États-Unis que nous avons déjà évoquée. On le sait, le pur-sang a été créé en Angleterre et les Japonais ont commencé à élever des galopeurs à partir de zéro. Et lorsque vous vous commencez à écrire votre histoire à partir d’une feuille vierge, vous avez certes beaucoup de retard à rattraper, mais aussi la possibilité de faire les choses différemment. Traditionnellement, en Europe et aux États-Unis, la souche d’un reproducteur est un élément essentiel aux yeux des éleveurs. Et il est vrai que l’étude des familles est un angle d’attaque finalement assez évident pour gravir la montagne que représente l’élevage. Les statistiques se sont imposées bien plus tard, tout simplement parce qu’avant l’arrivée de l’informatique, cela demandait des efforts considérables pour collecter les données. Sur cette base statistique, Joe Estes a lancé dans les années 1950 une idée nouvelle, en rupture avec ce qui était (et est encore) la norme. Il exhortait les éleveurs à « sélectionner sur le mérite [les performances, ndlr] et pas pour le pedigree. » Il n’y pas de martingales pour choisir les reproducteurs. On voit souvent des bons chevaux de course, avec des pedigrees moyens, échouer au haras. Mais il suffit de reprendre un catalogue d’étalons d’il y a 10, 20 ou 30 ans pour se rendre compte que parmi les super pedigree, là encore, peu sont devenus de bons étalons.

Les exemples ne manquent pas. Linamix (Mendez) ou Monsun (Königsstuhl), dans un passé assez récent, étaient deux supers chevaux de course avec des pedigrees finalement très imparfaits. Plus près de nous, c’est aussi le cas de Dark Angel (Acclamation), Le Havre (Noverre), Camelot (Montjeu), No Nay Never (Scat Daddy), Kendargent (Kendor) ou Wootton Bassett (Iffraaj). Et pourtant, que de remarquables reproducteurs ! Ce week-end au Japon, Nowhere Land (Deep Impact), un élève de Katsumi Yoshida, a fait très forte impression lors de ses débuts victorieux. L’avenir nous dira si c’est un vrai bon, mais en tout cas le style était là. Sa mère, Haya Landa (Lando), élevée au haras du Pley pour le compte d’Odette Fau, a été achetée seulement 400.000 € aux ventes de décembre 2013 à Deauville. Vous allez me dire que c’était déjà une somme conséquente. Mais c’est aussi finalement assez peu pour une jument qui a gagné 561.892 € avec les primes, notamment grâce à sa deuxième place dans le Grand Prix de Chantilly (Gr2) et sa troisième place dans le Grand Prix de Saint-Cloud (Gr1). Elle s’est aussi classée quatrième de l’Arc. Haya Landa est une fille de Lando (Acatenango), un super cheval de course qui a laissé de très mauvais souvenirs aux éleveurs français. Vraisemblablement, Katsumi Yoshida l'a plus choisie « sur le mérite que pour son pedigree. » Ceci dit, dans les herbages de Northern Farm, il y a aussi certaines des poulinières les mieux nées au monde !