LE MAGAZINE - L’obstacle japonais : des allocations record et des courses au profil étonnant

International / 16.04.2020

LE MAGAZINE - L’obstacle japonais : des allocations record et des courses au profil étonnant

Ce samedi, le Japon organise l’incroyable Nakayama Grand Jump (Gr1), la course d’obstacle la plus richement dotée au monde. L’occasion de découvrir la discipline au pays du Soleil Levant, son organisation, ses hippodromes, ses stars à quatre jambes et bien sûr, la course phare !

Au Japon, deux entités organisent le sport hippique : la Japan Racing Association (J.R.A.), la ligue 1 et la National Racing Association (N.R.A.), la ligue 2. Les courses d’obstacle ne sont organisées que sur les sites de la J.R.A. Généralement, il n’y a pas plus de deux épreuves pour les sauteurs lors des réunions. Mais on y court toute l’année sur les obstacles, y compris l’été à Kokura, où a lieu le Summer Jump ouvert aux 3ans et plus, et à Niigata, où les températures dépassent les 30 degrés ! Selon les données récoltées en 2012, sur les 3.454 courses organisées au Japon, seulement 133 se disputaient en obstacle, soit 3,85 %. La moyenne des partants en obstacle était de douze contre quatorze pour le plat. En 2013, 130 courses d’obstacle (126 en 2018) ont eu lieu avec un total d’allocation de plus de 29 millions d’euros, soit une moyenne de…229.707 € par course ! Au total, huit des dix champs de courses gérés par la J.R.A. abritent du plat et de l’obstacle. Il s’agit de Tokyo, Nakayama, Kyoto, Hanshin, Chukyo, Fukushima, Kokura et Niigata. Depuis 1999, le Japon a créé des Groupes en obstacle. Il y en a une dizaine : deux Grs1, trois Grs2 et cinq Grs3.

Avec quels chevaux ? Généralement, les sauteurs japonais débutent en plat, mais ils n’y voient que la queue de leurs rivaux. Ils peuvent être transférés du circuit N.R.A. au J.R.A. pour l’obstacle. Certains deviennent de vraies stars dans cette discipline, comme Oju Chosan (Stay Gold). Ce quadruple gagnant du Nakayama Grand Jump est si populaire que le public a voté pour lui donner une place dans les stalles de l’Arima Kinen (Gr1) en 2018, cette course étant une grande épreuve de plat où les partants sont choisis par les fans… Oju Chosan a même droit à sa peluche dans les Turfy Shop, ces magasins dont les Japonais (et certains membres de JDG) raffolent ! L’obstacle au Japon ressemble à ce qu’était la discipline chez nous il y a quelques décennies : celle des chevaux limités en plat. Le fait que le nombre de courses d’obstacle n’ait pas augmenté depuis plusieurs années n’a pas aidé à ce qu’un élevage dédié voie le jour. En France, cela fait de nombreuses années que l’on élève pour la discipline, avec des mères ayant couru en obstacle, et même maintenant des étalons qui ont brillé à Auteuil qui se succèdent les uns les autres au haras. Au Japon, il y a néanmoins un contre-exemple, c’est Gokai (Judge Angelucci). Cet entier a remporté le Grand Jump en 2000 et 2001 avant de devenir étalon. Beaucoup d’entiers courent en obstacle au Pays du Soleil Levant, sans pour autant officier au haras ensuite. Il arrive aussi, mais c’est rare, que des chevaux soient capables de gagner des Groupes en plat et en obstacle. Par le passé, il y avait également un fort attrait des japonais pour les anglo-arabes (plus de 3.000 naissances par an dans les années 1980), parfois issus de reproducteurs français achetés en France, notamment en vue de courir en obstacle. Mais les épreuves pour anglo-arabes ont disparu à la fin des années 1990.

Haies ou steeple ? Pas de différences ! Les courses d’obstacle au Japon sont simplement nommées jump racing. Il n’y a pas de distinction entre les haies ou le steeple, le cross, lui, n’existant pas là-bas. À Niigata ou Chukyo, des haies sont simplement installées sur la piste plate alors qu’à Nakayama, il existe un vrai parcours de steeple et donc une piste dédiée. Dans le programme, pas de courses pour novices, juveniles ou femelles. Outre les Groupes, il n’y a que deux catégories : maiden et open class. Bien que les épreuves d’obstacle japonaises réunissent très souvent de mauvais chevaux de plat, il faut néanmoins de la classe pour réussir. Comme à Merano, il y a pas mal de gros verts à Nakayama par exemple, et des sortes de bull-finch. Mais comparativement, Merano est bien plus dur que Nakayama en matière d’obstacle. Il n’y a qu’à voir l’oxer grande… Les deux plus gros obstacles de Nakayama font respectivement 1,60m de haut pour 2,40m de large et 1,60m de haut pour 2,05m de large. Ils sont franchis deux fois lors des deux grandes courses de Nakayama. Mais la vitesse d’exécution est primordiale et on peut très largement les brosser ! À Nakayama, la curiosité est cette descente avec un dénivelé de plus de cinq mètres sur plus de 100m. Tokyo, Hanshin et Fukushima possèdent le green wall, un mur vert, qui s’apparente à une double barrière de chez nous. Il existe aussi des rivières, mais bien plus petites qu’en Europe. Quant à l’envergure des pistes, elle n’est pas immense puisque les épreuves ont bien souvent lieu à l’intérieur des pistes plates. Nakayama fait seulement 1.400m de tour et tous les hippodromes qui ont des pistes dédiées à la discipline oscillent entre 1.200m et 1.600m de tour pour Tokyo. Le départ a lieu dans les stalles, ce qui a pu surprendre les visiteurs pour le Grand Jump, et le premier obstacle peut être une… rivière ! C’est le cas par exemple dans la préparatoire au Nakayama Grand Jump. Quant à l’entraînement, il y a deux pistes d’obstacle disponibles au Miho Training Center et une au Ritto Training Center.

Le terrain ? Ferme !

Pas d’arrosage pour mieux assouplir la piste pour l’obstacle. Au Japon, le terrain est bon, voire ferme, ce qui peut expliquer la courte carrière des chevaux en obstacle. Les poids portés oscillent entre 58 et 63 kilos.

Le Nakayama Grand Jump, le Grand Steeple japonais

Ce samedi, le Nakayama Grand Jump en sera à sa 22e édition seulement, le 21e ouverte à tous. Le Grand Steeple japonais est donc une épreuve à la fois jeune et étonnante.

L’épreuve a vu le jour en 1999, mais elle était alors réservée aux chevaux japonais. Elle est réservée aux 4ans et plus et se dispute sur 4.250m. Les 4ans portent 62 kilos contre 63,5 kilos pour les 5ans et plus, et l’allocation est de 1,2 million d’euros, ce qui en fait la course d’obstacle la plus richement dotée au monde. En 2020, seulement trois épreuves d’obstacle au Japon portaient le label international. Il s’agit du Nakayama Grand Jump, de son pendant hivernal, le Nakayama Daishogai (Gr1, 4.100m), qui se court le 26 décembre, au lendemain de l’Arima Kinen et des Pegasus Jump Stakes, la préparatoire au Grand Jump, courue sur 3.350m. Outre Gokai, l’épreuve a sacré d’autres vedettes. L’élève des Aga Khan Studs Karasi (Kahyasi), entraîné par Eric Musgrove, a remporté la course à trois reprises entre 2005 et 2007, ce qui lui a valu d’entrer dans le Hall of Fame des courses australiennes. Mais la grande star de l’obstacle au Japon, c’est Oju Chosan (Stay Gold), qui a enlevé les quatre dernières éditions de la course, un record, et va tenter la passe de cinq ce samedi.

Le portrait-robot du gagnant étranger. Peu d’étrangers ont brillé dans l’épreuve. Il y a eu le néo-zélandais St Steven (Hula Town) en 2002, l’australien Karasi, et l’irlandais Blackstairmountain (Imperial Ballet). Ce dernier est devenu le premier européen à remporter la course, sous l’entraînement de Willie Mullins qui disait à l’époque : « Le Nakayama Grand Jump convient bien à un cheval d’été, comme nous l’appelons chez nous. Mais ça m’a pris plusieurs années pour trouver le cheval suffisamment bon pour courir la course» Traduisez : cheval d’été signifie cheval généralement d’un bon niveau, avec de la classe de plat, mais pas assez doué sur les obstacles pour les grands festivals du printemps. Ce sont des chevaux que l’on voit à Galway pour le célèbre festival d’été, ou sur le superbe hippodrome de Killarney. Mais ça s’arrête là. Dans le cas de Blackstairmountain, s’il était barré par les meilleurs, il a tout de même gagné le Champion Novice Hurdle (Gr1) à Punchestown (devant des fantômes), un Racing Post Novice Chase (Gr1) de qualité moyenne avant de montrer ses limites dans l’Arkle Chase (Gr1) de Sprinter Sacré (Network). À l’été 2012, il a écumé les petits hippodromes irlandais, courant bien, et son mentor a donc choisi de l’envoyer au Japon, ne lui voyant pas de débouchés en Europe. Mais, comme il le fait lorsqu’il vise un Gr1 français, il est venu repérer les lieux. Blackstairmountain a donc couru la préparatoire, les Pegasus Jump Stakes, sur une distance très courte (3.300m), et il a fini neuvième. Avec ce parcours de repérage et une distance plus longue, il s’est imposé trois semaines plus tard avec une monte tout en finesse de Ruby Walsh. Il est vrai qu’au Japon, les jockeys d’obstacle ne cherchent pas vraiment à détendre leurs partenaires s’ils tirent. Ça fonce du départ à l’arrivée sans trop réfléchir. Oubliez la finesse à la Philippe Chevalier !

La France et le Nakayama Grand Jump. Dès que le Nakayama Grand Jump a été ouvert aux étrangers, en 2000, François Doumen, l’un des trop rares explorateurs du turf français, a envoyé Boca Boca (Mandalus) et a bien failli devenir d’emblée le premier vainqueur étranger, terminant deuxième à trois quarts de longueur. Dans la même édition, Sydney Opéra (Risen Star), roi d’Enghien, vainqueur de la Grande Course de Haies (Gr3), avait fini sixième pour Jean-Paul Delaporte. En 2002, Gérard Le Paysan avait envoyé Ty Benjam (Cyborg), lequel avait gagné le Grand Steeple-Chase d’Enghien (Gr2) précédent, et Yannick Fertillet lui avait adjoint Dom Lyphard (Dom Pasquini), troisième du Grand Prix de la Ville de Nice (Gr3) et vainqueur de la Grande Course de Haies de Milan (Gr3). Ils avaient fini respectivement septième et huitième. Un an plus tard, en 2003, Jacques Ortet, qui a tenté le coup à plusieurs reprises, a couru Escort Boy (Dare and Go), auréolé de son Grand Prix de Pau (Gr3), et Robert Collet a engagé Tiger Groom (Arazi), l’un des meilleurs hurdlers d’Auteuil. Ils ont fini dixième et quinzième. En 2004, Oway (Lesotho), toujours pour Jacques Ortet, et fort de troisième place dans le Grand Prix palois, a fini huitième devant la protégée de Jean-Pierre Totain, Nériette (Vettori), la petite reine paloise, dixième. En 2005, Robert Collet a retenté l’aventure avec Sphinx du Berlais (Nikos), l’un des bons éléments d’Auteuil, qui a conclu sixième. Toujours attiré par la course, Jacques Ortet a inscrit Alarm Call (Solar One), qui n’était pas n’importe qui. Le représentant de Naji Pharaon avait gagné le Prix Montgomery (Gr3), la Grande Course de Haies de Printemps (Gr1), et fini deuxième du Grand Steeple d’Enghien… Pour préparer Nakayama, il avait enlevé le Prix Robert de Clermont-Tonnerre (Gr3), mais, tout en courant bien, il n’a pu faire mieux que sixième. Avec un Christophe Pieux qui avait fait un régime spécial, basé surtout sur la consommation de raisins, pour faire le poids de 63,5 kilos. De retour du Japon, Alarm Call a couru sans succès le Grand Steeple-Chase de Paris (Gr1), mais son expérience asiatique ne l’a pas empêché de gagner par la suite deux Grands Steeples d’Enghien, le Prix des Drags (Gr2) et la Grande Course de Haies de Pau (L)… Il est le dernier cheval entraîné en France à avoir couru le Grand Jump. Qui sera le prochain ? Peut-être un cheval qui s’essaiera auparavant dans la préparatoire, comme Blackstairmountain, avec une classe de plat aux alentours de 45 de valeur, et aimant les tracés coulants et le bon terrain (la route même !), sans pour autant être un tout premier plan de la discipline…

L’exemple de Boca Boca. En 2000, François Doumen a envoyé Boca Boca pour courir le Nakayama Grand Jump. Le cheval venait d’être acheté par John-David Martin, le propriétaire de Jim and Tonic (Double Bed), après avoir défendu les couleurs Bessis. Boca Boca était un bon élément, vainqueur du Prix William Head (L), deuxième du Prix Morgex (Gr3) et lauréat du Prix Journaliste avant son départ pour l’Asie. François Doumen nous a raconté comment il a décidé de courir au Japon : « À cette époque-là, je courais partout. Je voulais absolument faire des premières. C’est pour ça que j’ai été en Angleterre, en Irlande, aux États-Unis, en Italie. D’ailleurs, j’avais été aux États-Unis avec un cheval qui s’appelait Palais Rose (Crystal Palace), qui avait couru la Breeders’ Cup Steeple-Chase en 1986. Nous avions couru aux États-Unis avec Palais Rose car il venait de gagner le Grand Steeple de Merano (Gr1), qui était alors richement doté. De ce fait, il ne pouvait courir que les grandes épreuves et comme la Breeders’ Cup nous a invités, nous y sommes allés. Je n’avais pas peur des distances. À Nakayama, ça me semblait accrochable parce que le steeple n’est pas la spécialité des japonais. Nous sommes tombés sur un champ de course qui avait plus l’air d’un cross que d’un steeple, le départ se faisait aux boîtes, ce qui était nouveau pour le cheval. Il était malheureusement mal sorti des boîtes et s’était tenu assez loin derrière. Il s’était ensuite rapproché progressivement, finissant deuxième. Le gagnant avait une belle classe de plat. Nous étions battus de peu. Les allocations étaient très belles. Je crois que, de mémoire, il y avait 200.000 € au deuxième sans oublier énormément de cadeaux. Pour le propriétaire, il y avait notamment un diamant. La seule chose qui était compliquée pour moi est que, le lendemain du Nakayama Grand Jump, nous courrions Jim and Tonic (Double Bed) à Hongkong. C’est mon fils Thierry qui montait Boca Boca. Il avait dû observer un régime strict pour se mettre en selle car s’il dépassait le poids, il était alors remplacé par un jockey local… Nous avions préparé Boca Boca à Enghien. Pour Nakayama, il faut des chevaux très maniables. La piste est très nivelée, avec des descentes et des montées. Pour préparer, vous pouvez courir auparavant sur les bons parcours de province, sans oublier de les dresser à entrer dans les stalles. La piste est très ondulée, ça tourne souvent et il faut un cheval maniable. Boca Boca était parfaitement maniable. Il faut être présent huit jours avant pour la quarantaine, que votre jockey ne soit pas trop lourd. Ils vous reçoivent très bien et tous les éléments sont pour courir. Par la suite, il a été difficile de trouver des courses, compte tenu de l’argent gagné au Japon. Nous avons donc couru à Milan pour gagner le Grand Steeple (Gr1). »

Qui sera le vainqueur de l’édition 2020 ? Le Nakayama Grand Jump 2020 aura lieu ce samedi. Onze sauteurs seront aux prises, tous japonais. Parmi eux, il y aura évidemment la grande star de la discipline, le populaire Oju Chosan, qui essaiera de gagner la course pour la cinquième fois. Invaincu en obstacle depuis le printemps 2016, il s’est baladé dans le Hanshin Spring Jump (Gr2) et s’annonce dur à battre. Ses rivaux principaux se nomment Shingun Michael (Shingun Opera), lauréat du Nakayama Dashogai (Gr1), la version hivernale du Grand Jump, pendant qu’Oju Chosan évoluait en plat, Meisho Dassai (Suzuka Mambo), lauréat des Pegasus Jump Stakes, la préparatoire, et troisième de Shingun Michael cet hiver, et Thinking Dancer (Conduit), deuxième de l’édition 2019.