Les courses à l’épreuve des crises : le marché des jeunes chevaux

Magazine / 05.04.2020

Les courses à l’épreuve des crises : le marché des jeunes chevaux

Le marché des jeunes chevaux

Nous vivons une période terrible. Et nous nous posons beaucoup de questions sur l’avenir.

Pour tenter d’y répondre, nous avons analysé les crises précédentes sous plusieurs angles. Tout n’est pas noir, mais il va falloir être patient…

Par Franco Raimondi

Yearlings

Quand la moitié du marché prend l’eau…

Avec 48 % de chiffre d’affaires et un tiers des lots vendus, les yearlings sont la catégorie reine des vacations européennes. Lors de la dernière crise, c’est la France qui a le mieux résisté. Le marché a eu besoin de trois ans pour vraiment redémarrer.

Vous vous posez tous la même question. Comment les ventes de yearlings ont-elles été impactées par la crise de 2008 ?

Pour y voir plus clair, nous avons additionné (sans les convertir) les Gns de Tattersalls (presque la moitié du total), les livres de Doncaster et les euros d’Arqana, de Goffs et de Tattersalls Ireland. Le résultat est éloquent : la chute a été de 30,8 % en 2008, de 11 % en 2009 et de 3,3 % en 2010. Les cinq principales maisons de ventes européennes ont généré un cumul, en euros, de 674,83 millions en 2007. Il ne restait que 401,11 millions en 2008, avec une livre à 1,04 €. Puis 370,87 en 2009 et 371,9 en 2010.

Certes, la comparaison des ventes européennes sur la période 2007-2010 est un peu trompeuse, car le taux de change de la livre sterling vers l’euro est passé de 1,36 à 1,17 (avec même un passage à 1,04 en 2008).

La France a moins souffert que les autres

La réussite des ventes des yearlings est ce qu’il y a de plus important pour la filière élevage. Avec une bonne dose de chance, et une planche à billets qui fonctionne à pleine régime, le timing va peut-être jouer en notre faveur pour limiter la casse. D’ici au mois d’août, il reste un certain nombre de semaines qui verront peut-être la situation économique se stabiliser. Un peu d’optimisme, tout de même ! Si l’on jette un coup d’œil dans le rétroviseur, on voit que ce segment du marché a beaucoup souffert des suites de la crise de 2008, à l’exception de la France. Le chiffre d’affaires des yearlings passés sur le ring de Deauville a même affiché une petite hausse en 2009 (50,12 M€) avant de baisser à 40,71 millions en 2010, l’année la plus dure pour toutes les catégories du marché du pur-sang en Europe. En 2008, les ventes de yearlings en France, Arqana plus Osarus donc, commençaient seulement à prendre des parts de marché en Europe et de l’envergure à l’international. Il a fallu attendre 2013 pour que les ventes de yearlings en France repassent la barre des 50 millions (57,14 M€). Ce marché s’est stabilisé ces cinq dernières années entre 68 et 74 millions. Pendant cette période, toutes ventes confondues, 8.169 yearlings sont passés sur les rings de France. Et 6.398 ont trouvé preneur pour un chiffre d’affaires de 353,38 millions et un prix moyen de 55.233 €. Les 1.255 yearlings adjugés lors de la vente d’août ont contribué à hauteur de 57,6 % à cette grande reprise. Mais il est intéressant de noter qu’en 2011, quand le marché a redécollé, la boutique estivale de Deauville pesait 71,2 % !

2010, annus horribilis

En 2010, Tattersalls October avait enregistré un chiffre d’affaires de 72,327 millions de Gns (90,38 M€). Une baisse de 23,8 % par rapport à 2007. Goffs a chuté de 61,2 % sur la même période. Et Tattersalls Ireland a perdu 51,6 %. Ces deux dernières places de ventes ont subi un double effet délétère : à la crise internationale s’est ajouté le problème de surproduction propre à l’Irlande. En 2008, l’élevage irlandais avait atteint 12.419 naissances. Un sommet historique. Doncaster est une vente appréciée des acheteurs à la recherche d’un beau poulain ou d’une jolie pouliche sans avoir les moyens de s’offrir un grand pedigree. Le yearling de « Donny » a lui aussi connu la crise. Après avoir enregistré un chiffre d’affaires de 18,63 millions de livres sterling en 2007 (27,19 M€ à l’époque), un record, les ventes du nord de l’Angleterre ont connu une baisse de leur chiffre d’affaires. En 2010, la perte était de 47,7 % par rapport à 2007.

Ces yearlings millionnaires qui ont disparu pendant la crise

En 2008, on ne trouvait plus de yearlings au-delà du million en euros. Le seul prix à sept chiffres de cette année-là fut pour une grise par Danehill Dancer (Danehill), la propre sœur de Mastercraftsman, achetée un million d’euros chez Goffs par Coolmore. Sous l’identité de Famous, elle a gagné une course et s’est classée deuxième dans des Moyglare Stud Stakes (Gr1) avant de produire Il Paradiso (Galileo), troisième de la Melbourne Cup (Gr1) en novembre dernier. Le top price des yearlings européens en 2009 a été enregistré à Deauville, où Godolphin avait payé 900.000 € pour un fils de Storm Cat (Storm Bird). Ce demi-frère du lauréat de la Dubai World Cup (Gr1) Electrocutionist (Red Ransom) était malheureusement atteint de lenteur. En 2010 Coolmore s’est offert deux pouliches millionnaires : Was (Galileo), gagnante des Oaks (Gr1), pour 1,2 million (1,43 M€), et Kissed (Galileo) pour 900.000 Gns (1,03 M€).

Un fait marquant : l’arrivée de nouveaux acheteurs post-crise

Dans les ventes européennes, en dehors de Godolphin et de Coolmore, d’autres acheteurs se sont manifestés dans ces hautes sphères. Ces derniers ont acheté deux Dubawi, une pouliche par Le Havre (Noverre) et un poulain par Siyouni (Pivotal). Cinq autres propriétaires ont acheté plus de cinq millionnaires, en solitaire ou en association. Il s’agit de Markus Jooste (10), du cheikh Hamdan Al Maktoum (9), de Phoenix Thoroughbred (6) du China Horse Club (5) et de Qatar Racing (5). Au total, 33 propriétaires différents ont cassé leur tirelire pour un millionnaire depuis 2013. C’est en partie grâce à eux, et à la profondeur du marché, que les ventes ont pu repartir après la crise.

Ainsi, la crise de 2008 était déjà un mauvais souvenir quand les acheteurs qataris sont arrivés en force dans les courses. Leur montée en puissance a éclaté au grand jour en 2012. Qatar Racing s’est offert le top price européen cette année-là, avec 2,5 millions de Gns (3,22 M€) pour Hydrogen (Galileo). Le cheikh Joaan Al Thani avait déboursé 1,5 million (1,93 M€) pour Al Jassasiyah (Galileo). L’année suivante, Al Shaqab a acheté pour 5 millions de Gns (6,18 M€) celle qui fut nommée Al Naamah (propre sœur d’Al Jassasiyah). Le marché était reparti de plus belle avec neufs yearlings millionnaires en euros, dont quatre vendus par Arqana. Entre 2010 et 2012, l’agence de Deauville avait progressé de 30 % sur le marché des yearlings. Tattersalls October, sur l’ensemble de ses sessions, avait franchi le cap des 100 millions de Gns (105,12 soit 130 M€) sur la même période. Après la crise, (presque) l’euphorie dans le haut du marché.

Les deux plus gros acheteurs mondiaux face à la crise

Godolphin a beaucoup acheté en 2008 et 2009. Pendant ce temps-là, ils étaient où les gros acheteurs ? Sur le marché international, bien sûr ! Mais chacun selon son propre mode de fonctionnement. Coolmore a terminé tête de liste mondiale des acheteurs en 2007 avec 54 yearlings acquis sous la signature de Demy O’Byrne pour un total de 30,91 M€. L’entité irlandaise a opéré avec prudence en 2008 (35 yearlings pour 13,11 M€), en 2009 (41 lots pour 11,9 M€) et en 2010 (33 achats pour 10,49 M€). Godolphin a joué le jeu en 2008 et 2009 avec un cumul de 279 yearlings pour un investissement de 78,98 M€. Le soutien du cheikh Mohammed à notre filière s’est renouvelé en 2010, année où il a acheté 75 sujets pour 15,29 M€. Le cheikh Hamdan a battu Godolphin en 2010 avec 74 yearlings, qui ont coûté 17,14 M€. Les deux années précédentes, il avait dépensé 37,62 M€ pour s’offrir 185 lots. Le prix du rêve. Un soutien bienvenu pour le marché.

Depuis 2013, 138 yearlings ont été vendus un million d’euros ou plus en Europe. Dont 106 à Tattersalls, 16 à Deauville et 16 chez Goffs. Godolphin en a acheté 38 (26 poulains et 12 pouliches) avec un top price à 4 millions de Gns (4,71 M€) chez Tattersalls en 2017 pour une fille de Galileo (Sadler’s Wells) et de Dank (Dansili). L’étalon le plus prisé par le cheik Mohammed et ses hommes est bien sûr Dubawi (Dubai Millennium) avec 20 yearlings millionnaires. Mais, depuis que la guerre avec Coolmore s’est terminée, il s’est offert sept Galileo (Sadler’s Wells) pour un million ou plus l’unité. Coolmore a acheté 34 yearlings au-delà du million, dont 11 avec des associés. Le plus cher, à 3,6 millions de Gns (4,47 M€), remonte à 2013. Il a ensuite pris le nom de Sir Isaac Newton (Galileo) et a gagné un Gr3 au Curragh. Il fut l’un des 21 produits de Galileo choisis par les lads qui ont atteint un prix à sept chiffres.

Breeze-up

Les pinhookers plus solides que prévu

On pourrait croire que les pinhookers seront les plus grandes victimes de la crise. La dernière crise montre que, s’ils ont vraiment souffert, ils ont mieux résisté que ce que l’on pourrait croire.

Le marché des 2ans clés en main, comme on disait autrefois aux États-Unis, pèse pour 20 % du total des ventes américaines. En 2019, cela représentait 1.075 millions de dollars (908,59 M€). En Europe, on est bien loin de ça : en 2019, les breeze up ont généré 45,8 millions d’euros, soit environ 7 % du total des ventes toutes catégories. Sur les quelque 17.000 chevaux qui ont changé de propriétaire sur un ring européen, on trouve 750 sujets âgés de 2ans.

Pourtant, la bonne santé du marché des 2ans pèse sur toutes les autres ventes. Ne nous voilons pas la face : nos amis les pinhookers vont prendre en pleine figure la première vague de cette crise. Certains vont changer de métier. Les plus costauds, aux États Unis comme en Europe, vont continuer ce jeu à haut risque. Une partie a prouvé sa capacité à résister aux chocs financiers.

La crise de 2008 les avait véritablement frappés avec un an de retard, c’est-à-dire en 2009. Ils avaient alors dû vendre les 2ans achetés l’été et l’automne précédents, soit au moment où le krach boursier s’étalait à la face du monde. Aux États-Unis, le chiffre d’affaires des breeze up avait alors baissé de 13 %. Mais, selon les statistiques de Bloodhorse, le prix moyen des 2ans offerts par les pinhookers était de 3 % inférieur à leur coût d’achat. Si les professionnels ont aussi perdu l’argent des frais de préparation, le choc fut donc moins cataclysmique que prévu.

On peut dire que la crise de 2008 a meurtri cette profession… mais sans parvenir à le mettre à terre. En 2010, suite à une autre baisse du prix des yearlings, les pinhookers sont repartis sur le bon pied. En Europe, on ne dispose pas de statistiques aussi poussées qu’aux États-Unis. Mais, de 2008 à 2010, l’évolution des chiffres mérite qu’on y jette un œil. En 2008, avant l’explosion d’une bombe nommée Lehman Brothers, le chiffre d’affaires des breeze up européennes était de 23,5 millions. Il a baissé de 13,1 %, pour se porter à 20,51 millions en 2009… avant de remonter à 24,02 en 2010. Il faut noter que les pinhookers avaient un peu moins acheté en 2008. Mais, surtout, ils ont profité de la chute de près de 18 % du prix des yearlings, leur matière première. Le prix moyen du produit fini, en 2009, a lui baissé de 19 %. Leur travail de transformation a donc permis de globalement limiter la casse. Avec, comme toujours, des perdants et des gagnants dans ce type de ventes. La tempête de 2020 sera plus difficile à traverser. Et pour cause, les yearlings que tout le monde voulait acheter l’année dernière se sont vendus cher. Cette polarisation du marché est très visible lorsqu’on regarde les indicateurs de l’ensemble de la génération : le prix moyen, toutes ventes confondues, fut de 69.000 € pour 5.316 lots.

L’impact sur l’élevage

Les effets d’une crise sur les courses et l’élevage se font sentir à retardement, si bien qu’ils sont parfois atténués. De 2006 à 2010, l’Europe a perdu presque 7.000 poulinières (15,6 %). Les naissances ont baissé de 21,7 % pour atteindre 20.557 foals par an. Sur toute cette période, la France affiche des valeurs plus stables que la moyenne : -8,85 % de poulinières et une petite hausse du nombre de foals. L’Irlande, qui était en surproduction en 2006, est passé de 19.251 à 15.345 poulinières (-20,2 %) et de 12.004 à 7.588 foals (-36,7 %). Ces deux indicateurs n’ont pas beaucoup varié en Australie et au Japon alors qu’aux États-Unis on a assisté à une baisse de 18,7 % des naissances et de 43,2 % du nombre de poulinières actives.

Ce que nous apprend l’actualité australienne…

Par un effet calendaire, lié à l’hémisphère sud, les Australiens ont été les premiers impactés par la crise actuelle. Voici comment ils ont réagi.

Depuis l’arrivée du coronavirus, le calendrier des ventes a été chamboulé. Certaines ont été annulées, d’autres ont changé de date ou même de format. C’est le cas de la vacation australienne d’Inglis Easter, qui se déroulera en ligne. John Messara n’est pas un réactionnaire. C’est un homme moderne et la réussite actuelle de la filière australienne lui doit beaucoup. Mais il a décidé qu’il était trop risqué de présenter une soixantaine de ses yearlings aux enchères sur Internet. Pour son haras, cela représente une valeur proche de 25 millions de dollars australiens (13,95 M€). Ils seront donc vendus à l’ancienne. C’est-à-dire à l’amiable. Le patron d’Arrowfield Stud a lancé un message d’optimisme : « Les courses reviendront à la normale dans quelques mois. Les Golden Slipper et toutes les grandes courses de l’année prochaine retrouveront leur date historique. Pendant une courte période, ce sera dur, mais, sur le long terme, je suis sûr que nous retrouverons notre force. »

Les éleveurs australiens ont besoin de vendre leurs yearlings. Et la situation est similaire à celle de 2008 en Europe. Cette année-là au mois d’août, Arqana affichait une progression de 7 % de son chiffre d’affaires. La vacation de Deauville s’était déroulée juste avant le tristement célèbre 15 septembre 2008 – date du début de la dernière grande crise financière et économique. Ce krach boursier a provoqué un effondrement du chiffre d’affaires du book 1 de Tattersalls au mois d’octobre 2008. Le réveil fut douloureux : -20,2 %. Celui de Goffs Orby s’était écroulé de 39,8 %.

Revenons à 2020. Certains Australiens ont vendu chez Magic Millions en janvier. Le coronavirus ne concernait alors que les 11 millions d’habitants de Wuhan. Et Magic Millions s’est conclu sur un résultat record. Le chiffre d’affaires fut de 178,93 millions (99,86 M€), soit une hausse de 5 % pour 724 lots qui ont trouvé preneur. Ceux qui ont relevé le défi de vendre en ligne avec Inglis – de dimanche à mercredi prochain – sont face à la plus grande incertitude. Déjà 140 des 514 yearlings ont été retirés et 14 autres seront offerts dans le round 2 de la vente, qui se tiendra en vrai, sur le terrain le 5 juillet. Au même moment l’année dernière, 407 des 450 yearlings au catalogue sont passés sur le ring. Le prix moyen fut de 353.511 dollars australiens (223.500 €) avec 19 yearlings vendus pour un prix à sept chiffres. Il faut avoir des tripes pour essayer de vendre en ligne un poulain qui vaut un million, même en devise locale (558.000 €). Pour l’acheteur et son entourage, débourser une telle somme n’a rien d’une évidence quand on ne peut pas toucher du doigt ledit yearling…

… et l’actualité américaine

Dans l’hémisphère nord, les ventes d’élevage hivernales se sont déroulées sans trop de surprises. Depuis, une seule vacation a été organisée. C’était à Ocala, en Floride.

La breeze up OBS d’Ocala en Floride était à l’affiche le 17 mars. Au même moment, Donald Trump annonçait : « Les États-Unis sortiront de la crise bien avant que les gens ne le croient. » Chacun appréciera les talents de visionnaire du président américain. Mais, à ce stade, il n’y avait que 5 000 Américains qui étaient officiellement infectés. Le catalogue proposait 681 lots, dont 291 (42,7 %) ont trouvé preneur pour un total de 27,9 millions (25,36 M€) et un prix moyen de 95.885 $ (87.150 €). En 2019, 402 des 577 lots catalogués (69,6 %) furent vendus pour un chiffre d’affaires de 44,24 millions (39,39 M€) et un prix moyen de 144.603 $ (128.700 €). Avec un taux de forfaits proche de celui de 2019, le pourcentage de vendus est passé de 76,1 % à 60,4 % à Ocala. Et le prix moyen a chuté de 33,7 %. Deux semaines plus tard, l’Amérique annonçait avoir 162.168 cas positifs au virus… La breeze up d’avril a été reportée à juin, avec 1.231 inscrits. Celle de juin doit passer au mois de juillet. Les pinhookers américains ont encore plus de 3.000 poulains et pouliches de 2ans en stock.

Demain dans Jour de Galop. Retrouvez la deuxième partie de l’étude Franco Raimondi. Il retrace la manière dont les courses, en France, en Europe et dans le monde, ont survécu à toutes les crises depuis 1916.