TRIBUNE LIBRE - Pourquoi il faut maintenir les allocations en 2020

Courses / 30.04.2020

TRIBUNE LIBRE - Pourquoi il faut maintenir les allocations en 2020

Par Frank Walter, propriétaire et éleveur

« Nul ne sait où il va, s’il ne sait d’où il vient. Tel est l’enjeu de l’histoire : apprendre à observer le passé pour mieux comprendre le présent et tenter d’anticiper l’avenir. Une tâche rendue possible parce que l’histoire se répète – au moins deux fois, sinon plus. "La première fois comme une tragédie, la seconde fois comme une farce", précisait Karl Marx.

Étant propriétaire-éleveur en France et en Italie depuis 2007, l’annonce de la baisse des allocations, mais surtout de renoncement à l’investissement, est pour moi un sentiment de déjà-vu inquiétant. Le sentiment qu’une descente inexorable commence en France et qu’il est nécessaire de partager ce que vit l’Italie des courses depuis 12 ans, afin d’essayer de corriger au plus tôt le tir avant que cela ne soit plus cher et plus compliqué.

« Reconquérir, c’est compliqué, long et encore plus coûteux, surtout quand la baisse des allocations est aussi brutale. »

Certes, l’Italie, ce n’était en 2008 que 1/5e des enjeux du PMU, mais c’est une terre d’excellence hippique, tant du point de vue de l’élevage, que des jockeys, des entraîneurs… avec, entre 2001 et 2003, un pari hippique devant le loto en Italie, en termes d’enjeux. Un pays organisé à l’époque autour d’un système de pari mutuel, de prélèvement sur les paris hippiques pour financer les allocations, d’une mixité trot/galop/obstacle très proche de notre système hexagonal. Si les Anglais ont créé la race des pur-sang, les Romains ont inventé les courses de chars.

Car avec 28 % des allocations en moins pour 2020 en France, il y aura forcément moins de chevaux à l’entraînement dans 6 mois, moins d’entraîneurs, moins de jockeys, moins de naissances, moins de jeux, moins de partants, moins de courses. Bref, tout en moins. Et ces "moins"-là, pour les reconquérir, c’est compliqué, long et encore plus coûteux, surtout quand la baisse des allocations est aussi brutale et survient après deux mois où les trésoreries se sont asséchées sans laisser le temps aux professionnels pour s’organiser.

« Quel est le plaisir de rouler en Rolls s’il n’y a personne sur la route ? »

Certes, si l’on ne peut pas rouler en Rolls, il faut s’acheter une 2CV, mais quel est le plaisir de rouler en Rolls s’il n’y a personne sur la route ? Toutes les grandes écuries italiennes de la décennie 2000 ont réduit leur effectif, y compris les propriétaires étrangers présents en Italie à ce moment-là. Pour eux, ce n’était pas uniquement la baisse des allocations, mais plutôt faire partie d’un "jeu" moins attractif dans son ensemble. D’ailleurs, aujourd’hui en Italie, pour les socioprofessionnels, cela a été une longue descente aux enfers, et pour l’opinion publique en général, c’est un loisir qui ne fait plus envie tout court.

Jusqu’en 2007, l’Italie avait 1.600 naissances par an. Ce qui permet d’avoir un champion de classe internationale tous les 4 à 5 ans. Si les naissances baissent, la durée s’allonge. Les Falbrav (Fairy King), Electrocutionist (Red Ransom), Ramonti (Martino Alonso) ou Varenne (Waïkiki Beach) ont permis à l’Italie de briller au niveau international dans les années 2000. Le fait de briller au niveau international a des retombées directes sur le renouveau du propriétariat, la valeur sur le marché de la combinaison course/élevage d’un pays, etc. Que vaut un gagnant de Derby italien en 2019 vs 2007 sur le marché ? Il vaut mieux ne pas se poser la question en fait, sinon on se fait encore plus mal.

Les dignes successeurs des Tesio, Incisa, d’Alessio, ou Mangelli ont vu leur nombre, 4 ans après les premières baisses d’allocations, diminuer de 35 %. Moins de propriétaires et moins d’éleveurs également. Avant 2008, les éleveurs italiens n’hésitaient pas à investir dans les meilleurs courants de sangs mondiaux, depuis ce n’est plus le cas. Ils ont soit arrêté, soit transféré leurs meilleures juments en France ou sur les îles britanniques. Cela a eu pour impact de détruire 2.000 emplois. Avec dans le même temps une augmentation du propriétariat chez les entraîneurs, ce qui, sur la durée, a posé un problème pour ces derniers également. Ce n’est pas le cheval qui nourrit l’homme mais l’inverse.

« Sans oublier, en 2014, le passage à 22 % de T.V.A. au lieu des 5,5 %, qui n’a fait qu'accélérer le processus. »

Le problème en Italie a commencé par l’ampleur du succès des paris sportifs qui a généré une baisse du jeu hippique, et donc une baisse des allocations, mais aussi une baisse des aides à l’élevage due à un abus du système, ce qui a entrainé en 4 ans une baisse par cinq des enjeux (deux milliards d’euros en 2007) et par trois des naissances au galop. Sans oublier, en 2014, le passage à 22 % de T.V.A. au lieu des 5,5 %, qui n’a fait accélérer le processus. Pour rappel, une course d’inédits avec primes propriétaires, c’était 20.000 € en 2007, en Italie, pour le gagnant. Aujourd’hui, l’équivalent de France Galop n’existe plus en Italie, tout a été repris par le ministère en 2014, et cela n’a pas eu de meilleurs résultats… Et pourtant il y avait déjà un seul organisme pour gérer le trot et le galop : une association (l’Unire) qui fait des choix politiques similaires à l’époque à ceux d’aujourd’hui en France, dans une gouvernance italienne qui n’imposait pas de rendre des comptes. Je ne veux faire aucun parallèle, mais l’histoire pourrait s’en charger.

Il ne faut pas sacrifier les allocations, surtout dans un contexte mondial des courses où le Japon, l’Australie, Hongkong, le Moyen-Orient, les États-Unis continuent à courir. Ces marchés sont là, ils seront certainement impactés, mais baisser l’attractivité des courses en France, limiter l’accès des chevaux étrangers ne sont que le début d’une lente et inexorable descente.

Les autres enseignements portent également sur le fait qu’une fois que la chute a commencé en Italie, tout le monde a cherché à défendre ses propres intérêts en multipliant les contacts avec les ministères, achevant ainsi le capital crédibilité et augmentant le "mais qui faut-il écouter ?".

Enfin, en 2014, le ministre italien de l’Agriculture avait cité l’exemple de son homologue français, qui avait su à l’époque investir dans un secteur important pour l’économie après la crise de 2008. Si la France l’a fait dans le passé, pourquoi ne pas le refaire en 2020 ?

En 2014 le ministre italien de l’Agriculture avait cité l’exemple de son homologue français, qui avait su à l’époque investir dans un secteur important pour l’économie après la crise de 2008. Si la France l’a fait dans le passé pourquoi ne pas le refaire en 2020 ?