Urban Sea et Hasili font perdre la tête aux affinités !

Magazine / 18.04.2020

Urban Sea et Hasili font perdre la tête aux affinités !

Hubert de Rochambeau a été enseignant-chercheur avant de travailler sur l’amélioration génétique des animaux à l’Inra. Il a aussi dirigé une unité de recherche pendant une décennie. C’est également un passionné de courses et d’élevage. Dans la série « Cro’nicks », il se propose de passer à l’épreuve des statistiques ce qui est annoncé comme une affinité. Ses conclusions nous incitent à prendre du recul sur la question… [épisode 2]

Cette chronique est une analyse des affinités entre les meilleurs étalons européens et les filles d’autres sires. J’utilise un test de Chi2 pour identifier les affinités qui sont statistiquement significatives. Plus le nombre d’étoiles est grand, plus l’affinité est crédible. Pour que le test ait une signification, il faut observer au moins 20 foals. Je ne publie donc pas les résultats lorsque cet effectif n’est pas atteint. Je ferai quelques exceptions lorsque l’affinité est significative ; il est intéressant de les connaître… tout en restant prudent ! Observer d’autres descendants permettra de confirmer ou d’infirmer ce résultat. Comme nous l’avons vu lors du premier épisode, nous sommes dans le monde des hypothèses et le résultat d’aujourd’hui disparaîtra peut-être demain. Il est malgré tout préférable d’utiliser ce test plutôt que d’en rester à une analyse brute des pourcentages. Après avoir étudié les cas de Galileo (Sadler’s Wells) et de Dubawi (Dubai Millennium), nous quittons les années 1990 pour remonter le temps avec quatre étalons majeurs des années 1980 : Sadler’s Wells (Northern Dancer), Danehill (Danzig), Green Desert (Danzig) et Darshaan (Shirley Heights).

De pères en fils ? L’une des hypothèses de ce travail concerne les mécanismes qui expliqueraient ces affinités. Je suppose qu’une affinité serait due à des segments chromosomiques présents chez l’étalon A et chez les filles de l’étalon B. Ces segments interagiraient de manière positive pour créer l’affinité. L’étalon A a éventuellement reçu ce segment de son père et il le transmet éventuellement à ses fils. Si cette hypothèse est vraie, quelques affinités devraient se transmettre entre les pères et leurs fils. La probabilité d’un tel événement est sans doute faible.

Pour fabriquer progressivement cette carte des affinités, nous avons classé les étalons que nous étudions par lignées. Une lignée a un sens un peu spécial ici. Il s’agit d’un étalon, de ses fils et de ses petits-fils. Au-delà, la probabilité que l’affinité soit toujours présente est très faible. Lorsque l’on se place à différentes époques, un père remplacera son fils. Ces lignées sont donc variables dans le temps et entre les épisodes. Un travail de mise en cohérence reste à faire… Pour aider les lecteurs, j’analyserai les résultats en ordonnant les lignées de la manière suivante :

  • les descendants de Phalaris (Polymelus) comme Nearco (Pharos), Northern Dancer (Nearctic), Royal Charger (Nearco), Nasrullah (Nearco) et Dante (Nearco) ;
  • je passerai ensuite à un autre descendant de Phalaris avec Native Dancer (Polynesian) et ses fils ;
  • il a ensuite des lignées diverses : Klairon (Clarion), Ribot (Tenerani), Hyperion (Gainsborough) et Princequillo (Prince Rose).

Sadler’s Wells sur Shirley Heights. Pour expliquer pourquoi tel cheval est un champion, de nombreuses affinités sont évoquées dans des articles publiés sur Internet et dans la presse hippique. L’analyse du tableau 1 montre tout d’abord que certaines affinités ne sont en fait que des mirages. Les cas de Shirley Heights (Mill Reef) et de Darshaan sont intéressants. Les pourcentages de gagnants de courses principales issus de leurs filles sont plus élevés que ceux des autres descendants de Sadler’s Wells (17 et 18 % contre 13 %), mais scientifiquement parlant… cela ne suffit pas !

Sadler’s Wells sur Blushing Groom. La première affinité significative est avec les filles de Blushing Groom (Red God). Les principaux produits issus de ce croisement sont Maryinsky (deuxième des Fillies’Mile et mère de Peeping Fawn et de Thewayyouare) et Moscaw Ballet (deuxième des Royal Lodge Stakes et troisième des Secretariat Stakes). On trouve ensuite le sympathique Admiral’s Well (Sadler’s Wells), un stayer qui s’est illustré dans des Groupes (troisième de la Gold Cup) et dans des handicaps, alternant avec des courses sur les haies ! Le suivant est Kadaka (Sadler’s Wells), qui a gagné sa course principale un jour de décembre à San Siro dans le Premio Duca d’Aosta.

L’effet Urban Sea. Le cas de l’affinité entre Sadler’s Wells et Miswaki (Mr Prospector) est intéressant. Il n’y a eu que 17 foals dont cinq sont gagnants de courses principales. La grande Urban Sea (Miswaki) est responsable de plus de la moitié avec Galileo (Sadler’s Wells), Black Sam Bellamy (Sadler’s Wells) et All To Beautiful (Sadler’s Wells). Nous avons clairement changé de niveau, mais s’agit-il d’une réelle affinité ? Je pense que non et tout le mérite revient à l’exceptionnelle Urban Sea.

Évoquons pour finir l’affinité entre Sadler’s Wells et les filles d’Habitat (Sir Gaylord). Elle est représentée par deux produits de Brocade (Habitat) : Barathea (Irsih 2.000 Guineas, Queen Ann Stakes & Breeders Cup Mile) et Gossamer (Fillies’ Mile et Irish 1000 Guineas). C’est aussi le cas de Batshoof (Irish Gold Cup), un fils de Steel Habit (Habitat) qui a fait la monte en Italie.

Les ancêtres dupliqués dans ces croisements sont nombreux : on rencontre souvent Native Dancer (Polynesian). Le croisement de Sadler’s Wells avec des filles de Danehill présente une duplication de Northern Dancer et aussi de Natalma (Native Dancer). Le résultat n’est pas très convaincant, hélas pour les chroniqueurs ! Nous avons vu dans un article précédent (voir l’édition de Jour de Galop du 6 avril en page 10 et suivante) qu’il existe une affinité entre Galileo et les filles de Danehill. Mais pas entre Galileo et celles de Danehill Dancer. Les affinités se transmettent peut-être, mais cela est loin d’être systématique.

Danehill sur Sadler’s Wells. Nous débuterons l’analyse en notant que l’affinité de Danehill avec les filles de Sadler’s Wells n’est pas significative. La seule affinité qui est significative – et basée sur plus de 20 foals – est avec les filles de Mr Prospector (Raise a Native). La plus belle réussite de ce croisement est Rumplestilstskin (Moyglare Stud Stakes et Prix Marcel Boussac) ; elle a produit Tapestry (Yorkshire Oaks) avec Galileo. Nous trouvons ensuite Admiralofthefleet (Royal Lodge Sakes et Dee Stakes) et Stronghold (Danehill), bon cheval de handicap qui a gagné les Supreme Stakes.

L’effet Hasili. L’affinité avec les filles de Kahyasi (Île de Bourbon) est très significative même si elle repose seulement sur 14 foals. Nous sommes dans un cas semblable à celui de Miswaki et d’Urban Sea, puisque cinq des sept gagnants de courses principales issus des filles de Kahyasi sont issus de la fabuleuse Hasili (Kahyasi). Il s’agit bien sûr de Dansili (Danehill), Banks Hill (Danehill), Cacique (Danehill), Champs Élysées (Danehill) et Intercontinental (Danehill). Les deux autres sont Promising Lead (Pretty Polly Stakes et deuxième du Prix de l’Opéra) et Danelissima (Noblesse Stakes et deuxième des Lancashire Oaks). Comme dans le cas précédent, je pense que cette affinité n’existe pas et que ces résultats sont dus surtout à la fabuleuse Hasili.

Danehill sur Rainbow Quest. L’affinité avec les filles de Rainbow Quest (Blushing Groom) est moins significative mais elle a donné un gagnant classique, North Light (Derby, Dante Stakes et deuxième de l’Irish Derby), et un placé de classique, Marcus Andronicus (Danehill), qui a fini deuxième de la Poule d’Essai des Poulains.

Avec les filles de Mill Reef (Never Bend), les principaux vainqueurs de Danehill sont Leporello (Winter Hill Stakes et Select Stakes) et Poppy Carew (deuxième des Prestige Stakes et troisième des Lancashire Oaks).

Danehill sur Law Society. L’analyse de la dernière affinité avec les filles de Law Society (Alleged) est l’occasion d’évoquer la mémoire de Ribot et de quitter enfin la descendance de Nearco. Nous restons cependant à un niveau plus modeste avec Garuda (Danehill) – deuxième du Preis Von Europa et du Gontaut Biron – et Danish Rhapsody (Danehill), gagnant de plusieurs Listeds et de gros handicaps.

Certains ancêtres dupliqués sont originaux par rapport aux tableaux précédents. Je pense à Ribot, mais aussi à Buckpasser (Tom Fool) et à Crafty Admiral (Fighting Fox), mais ils n’expliquent pas les affinités !

Green Desert sur Ahoonora. Commençons par les filles d’Ahoonora (Lorenzaccio), même si le nombre de foals est inférieur à 20. Ce croisement est intéressant car il a donné Cape Cross (Lockinge Stakes et Queen Ann Stakes), grand étalon dont nous étudierons la descendance dans une prochaine chronique. Ce croisement a aussi donné Gabrl (Sandown Mile) et Great Britain (Al Quoz Sprint).

Green Desert sur Sadler’s Wells. L’affinité de Green Desert avec les filles de Sadler’s Wells est significative, même si les meilleurs gagnants ne sont pas des classiques ; il s’agit d’Alkaadhem (Jebel Hatta) et de Yaqeen (Viriginia Stakes). Je remarque, pour en finir avec Green Desert, qu’il n’y a pas d’ancêtres dupliqués dans les cinq premières générations pour les filles d’Ahoonora. Pour les filles de Sadler’s Wells il y a une double duplication : Northern Lancer et Lalun (Djeddah).

Et Darshaan ? Le tableau 4 nous enseigne qu’aucune affinité n’est significative dans la production de Darshaan ! Il a eu moins de produits que les autres étalons que nous venons d’étudier et, dans ces conditions, il est difficile de mettre en évidence des différences. La méthode que nous utilisons manque de puissance.

Qu’en conclure ? Ce deuxième épisode confirme la rareté des affinités significatives. Il nous a aussi permis de croiser deux poulinières d’exception, Urban Sea et Hasili, qui expliquent sans doute les affinités observées. Nous poursuivrons la construction d’un tableau d’ensemble en étudiant dans les prochains épisodes les étalons des années 1990 (Pivotal, Giant’s Causeway, Montjeu, Danehill Dancer et Acclamation) puis ceux des années 2000.