Willie Mullins et quelques étranges semaines

International / 11.04.2020

Willie Mullins et quelques étranges semaines

Willie Mullins et quelques étranges semaines

L’épidémie de Covid-19 n’épargne pas non plus l’Irlande, même si le pays est moins touché que la France, l’Italie, l’Espagne ou le Royaume-Uni. L’Irlande a été le dernier grand pays de galop à "résister" mais, le 25 mars, les courses ont dû être arrêtées. La saison de plat est en suspens. La saison d’obstacle est finie. Willie Mullins nous parle de l’ambiance dans son pays, ainsi que d’un drôle de Festival de Cheltenham.

Par Anne-Louise Echevin

Jour de Galop. - Comment est l’ambiance du côté de Closutton et de l’Irlande ?

Willie Mullins. - Pour nous, à l’écurie, tout va bien. Nous sommes dans la région de Carlow, qui est l’endroit le moins affecté par le Covid-19 dans le pays… Peut-être même en Europe ! Je vais bien, l’équipe va bien et les chevaux sont en pleine santé et en pleine forme… Mais nous n’avons pas de courses !

Avez-vous été surpris d’apprendre, quelques jours après Cheltenham, la suspension des courses irlandaises et l’annulation d’importants rendez-vous comme Fairyhouse et Punchestown ?

Je crois que nous nous y attendions. Nous avons eu de la chance de pouvoir courir aussi longtemps en Irlande, étant donné la situation. Fairyhouse and Punchestown ont été annulés, c’est ainsi et nous devons faire sans. Nous avons aussi eu de la chance de pouvoir courir à Cheltenham… Disons que tout s’est enchaîné très rapidement : nous sommes partis pour Cheltenham sans rencontrer de problème et quelques jours après, tout était à l’arrêt.

Avez-vous eu peur que le Festival de Cheltenham soit simplement annulé, dans les jours précédents son lancement ?

Oui. Nous nous demandions vraiment ce qui allait se passer. C’était une vraie inquiétude.

Étiez-vous inquiet en partant pour Cheltenham, alors que l’épidémie commençait à toucher de plus en plus intensément le Royaume-Uni ?

J’avais une pointe d’inquiétude en me rendant en Angleterre. Nous avons fait attention à respecter les gestes de sécurité une fois à Cheltenham : nous sommes restés entre nous, à l’hôtel. Honnêtement, je ne pense pas m’être aussi souvent lavé les mains de ma vie ! Lorsque nous croisions des gens, nous faisions bien attention à ne pas serrer la main. J’ai vraiment ressenti cette ambiance lors du Festival : des gens qui savaient qu’il fallait respecter ces gestes barrière, qu’il fallait garder ses distances en rencontrant et saluant ses connaissances. Beaucoup de personnes étaient conscientes de ce qu’il se passait au-delà du festival avec cette épidémie. La fréquentation était en baisse de 15 % cette année à Cheltenham, donc un certain nombre de personnes ont préféré faire l’impasse sur le Festival.

Il y a eu beaucoup de critiques – et il y en a encore – autour du maintien du Festival en plein épisode de pandémie. Est-ce quelque chose qui se ressentait lors du Festival ou non ?

Les critiques se sont vraiment fait ressentir pour le troisième et quatrième jour du Festival. Auparavant, il n’y avait pas vraiment de problème. Puis il y a eu ce changement d’ambiance, d’humeur, très soudain, dès le jeudi, du moins du côté de l’Irlande. Ce fut vraiment un vrai revirement de situation, très soudain. Un certain nombre d’Irlandais sont repartis dès le jeudi soir du Festival, d’autres se sont dit : « Nous sommes ici, c’est fait, tant pis, nous verrons bien… » Il y a eu vraiment deux attitudes contraires qui sont apparues très soudainement dès le jeudi.

Comment peut-on expliquer ce revirement soudain ? Le discours de Boris Johnson le jeudi du Festival, qui a fait craindre une annulation de tous les événements sportifs ?

Peut-être. Je crois que tout ceci peut être lié aux changements concernant les événements sportifs durant la semaine. Au début du Festival, les matchs de football avaient encore lieu, que ce soit la Premier League ou la Ligue des Champions. Puis la Premier League a été reportée le jeudi 12 mars et, le vendredi 13 mars, on apprenait que la Ligue des Champions l’était aussi. Je crois que cela a joué.

Les fans de l’obstacle disent qu’un Festival de Cheltenham ne peut pas avoir lieu à huis clos. Selon vous, est-ce possible ?

En théorie, ce serait possible mais très difficile, je suppose. Il est difficile d’avoir un avis tranché sur cette question. Et puis tout est arrivé proche de l’événement… Je dirais même que tout est arrivé en plein pendant le Festival. Dans ce cas, que faire ?

Quelle est l’ambiance dans l’Irlande hippique après la suspension des courses ?

Cette suspension va évidemment avoir d’importants impacts pour beaucoup de personnes, pour les petits entraîneurs, les petits hippodromes... Tout le monde dans l’industrie va être touché. Nous avons de la chance que notre gouvernement ait été très attentif envers les courses : nous avons pu continuer à courir au maximum à huis clos et il apporte son aide. Le gouvernement a mis en place un nouveau système concernant le chômage pour les trois prochains mois. Il a été très réactif sur le sujet. Je crois que les courses pourraient être l’un des premiers sports à pouvoir reprendre en Irlande, étant donné la nature même de notre industrie, et en recommençant à huis clos évidemment. Nous avons montré notre capacité à organiser les courses à huis clos et dans le respect des gestes sanitaires. Ceci étant dit, le gouvernement irlandais a annoncé ce vendredi que le confinement était prolongé de trois semaines [Horse Racing Ireland espérait une reprise au 19 avril… Il faudra attendre au moins début mai, ndlr].

Mais si les courses reprennent, ce sera cependant sans l’obstacle…

Entre le moment où les courses ont été arrêtées et juste après Punchestown (fin avril – début mai), nous perdons environ six millions et demi d’euros d’allocations, dont quatre millions, il me semble, étaient destinés aux courses d’obstacles. C’est évidemment une perte énorme. Lorsque nous reprendrons les courses, il a été annoncé qu’il n’y aurait que du plat pendant le premier mois. De toute façon, avec cette pandémie, nous vivons au jour le jour. C’est la nature même de ce virus. Il est impossible d’affirmer quand les courses vont reprendre. Peut-être que le retour du soleil et du beau temps va nous aider. En Irlande, notamment dans les campagnes, le taux d’infection est très faible. Mais rien ne dit que nous avons atteint le pic. Certaines personnes disent que le week-end prochain pourrait être le pic de la maladie. Si tel est le cas, nous avons un espoir de revoir des courses dès le mois de mai dans le pays.

Avec l’obstacle à l’arrêt, avez-vous encore beaucoup de chevaux à l’écurie où sont-ils quasiment tous en vacances ?

La plupart des chevaux d’obstacle commencent à partir au pré, même si nous n’avons pas beaucoup d’herbe pour le moment. Mais elle commence à bien pousser avec le retour du soleil. Nous avons toujours de l’occupation puisque nous avons pas mal de jeunes chevaux qui sont là et qu’il faut travailler, ainsi que les chevaux de plat.

Revenons sur Cheltenham, mais sur l’aspect course. Vous avez vécu des montagnes russes émotionnelles lors du Festival, avec un début difficile mais un vendredi assez exceptionnel : quatre victoires dont la Gold Cup.

Le mardi, nous étions très déçus et nous avons été malheureux à plusieurs reprises. Le vendredi, c’est le contraire : nous avons eu de la chance, voire beaucoup de chance comme dans le Triumph Hurdle. Mais il faut de la chance parfois et nous en avions manqué le mardi. C’est ainsi. Donc le mardi a été difficile, nous avons eu quelques bons gagnants le mercredi, le jeudi a été correct puis le vendredi a été tout simplement fantastique. Nous avons eu de la chance dans le Triumph Hurdle avec Burning Victory (Nathaniel). Paul Townend a monté une course magnifique avec Al Boum Photo (Buck’s Boum) dans la Gold Cup. Monkfish (Stowaway) a réalisé une excellente performance juste avant dans l’Albert Bartlett et Saint Roi (Coastal Path) dans le County Hurdle, la deuxième course du programme. Le vendredi, trois de nos gagnants sont donc des French bred. Je vais continuer à faire du shopping en France !

Vous avez dû attendre de nombreuses années pour remporter la Gold Cup de Cheltenham. Al Boum Photo vous en a offert une première en 2019 et, en 2020, il réussit l’exploit de conserver son titre dans l’épreuve…

Je trouvais que, sur le papier, la Gold Cup 2020 était moins relevée que l’édition 2019. Le cheval se présentait dans le même état de forme et la course me semblait plus facile. Le terrain n’était peut-être pas idéal pour lui mais il a réussi à s’imposer. L’an dernier, il s’était imposé à Cheltenham en ayant eu juste une course au mois de janvier. J’ai donc refait le même programme cette année avec lui et cela a marché. Et ce sera la même chose l’an prochain. J’aime bien un plan qui marche ! Donc si cela marché une fois, il faut le refaire, et ainsi de suite. Ceci étant dit, il est extrêmement difficile de faire revenir d’année en année les steeple-chasers de tenue à leur meilleur niveau. C’est une vie exigeante que la leur !

Est-ce que la deuxième place de Bénie des Dieux (Great Pretender) dans le Mares’ Hurdle (Gr1) est votre plus grosse déception du Festival ?

Oui. Définitivement. Elle est battue par une excellente jument mais elle a été très malchanceuse. Pour l’instant, il n’y a pas de plans la concernant. Il y a des chances qu’elle reste sur les haies et sur les distances de tenue dans le futur. Pour la plupart de nos chevaux, tout est en suspens. Nous allons attendre la reprise des courses avant de décider du futur.

Un Faugheen (Germany), qui a trouvé une nouvelle jeunesse sur le steeple à 12ans, pourrait donc continuer à courir ?

Oui, il nous dira ce qu’il faut faire lorsque les courses reprendront et en fonction du programme qui s’offre à lui.

Comment va Douvan (Walk in the Park), qui a dû faire l’impasse sur Cheltenham ?

Il est en pleine forme ! Il a dû subir une petite opération après sa dernière sortie mais il a vraiment très bien récupéré. Il va rester à l’entraînement durant tout l’été, même s’il n’a pas de course. Je crois qu’il vaut mieux le garder occupé plutôt que de l’envoyer en vacances. À chaque fois qu’il part au pré, j’ai toujours énormément de mal à le retrouver.

Les "FR" Saldier (Soldier Hollow) et Chacun Pour Soi (Policy Maker) faisaient aussi partie de vos meilleures chances pour Cheltenham, mais ils ont manqué le Festival. Comment vont-ils ?

Nous étions très déçus de ne pas pouvoir les courir. Saldier a repris l’entraînement et nous pourrions le revoir prochainement puisqu’il pourrait courir en plat avant de retourner en obstacle. Chacun pour Soi est quant à lui tombé boiteux le matin du Champion Chase (Gr1) et n’a pas pu courir. Là encore, c’était une grosse déception, surtout lorsque l’on a vu comment la course s’est déroulée. Il aurait eu une excellente chance.

Pensez-vous que les annulations d’importants festivals en Angleterre et en Irlande et l’arrêt des courses d’obstacles vont avoir un fort impact sur le marché, que ce soit les ventes publiques ou les ventes privées ?

Oui, il y aura un impact. Nous le constatons déjà : avec l’arrêt des courses, un certain nombre de propriétaires ne veulent logiquement pas acheter de cheval. Beaucoup de potentiels acheteurs restent pour le moment tranquilles et attendent que la crise passe. Je ne sais pas si beaucoup de gens sont vendeurs actuellement, je suppose que oui. Mais les propriétaires n’ont pas de rentrée d’argent, donc je pense que tant que les courses n’ont pas repris, le marché va s’avérer extrêmement calme.

En Irlande, il doit aussi y avoir beaucoup d’inquiétudes avec le marché du point to point, qui est important et doit se retrouver à l’arrêt ?

Oui, il y a beaucoup d’inquiétudes du côté des point to point mais le plus gros point d’inquiétude pour le moment reste le marché des breeze up : il n’y a pas de large fenêtre de tir de ce côté-là. Le marché du point to point pourra se relancer à l’automne mais c’est une autre histoire pour les breeze up. Pour les vendeurs ou les agences de vente, c’est une période très inquiétante.

L’obstacle est à l’arrêt en Irlande et ne reprendra pas de suite, la Grande-Bretagne a annulé la fin de la saison d’obstacle. Reste la France… Pensez-vous amener des chevaux chez nous lorsque les courses reprendront, notamment pour les belles réunions d’Auteuil ?

Franchement, je ne sais pas. C’est une drôle d’année… Il faut déjà que les courses reprennent du côté d’Auteuil et que nous soyons autorisés à courir. Si tel était le cas, je ne pense pas que je pourrais avoir un nombre de chevaux prêts à courir aussi important que les années précédentes. Nous vivons au jour le jour et il est très difficile de faire des plans. Actuellement, mon but premier est de continuer à faire tourner l’écurie et de pouvoir faire travailler mes salariés. C’est vraiment mon principal challenge et but pour le moment : faire en sorte qu’un maximum de mes employés puisse garder leur emploi.