À la découverte de l’obstacle au pays des kangourous

International / 01.05.2020

À la découverte de l’obstacle au pays des kangourous

Aux yeux des Australiens, Warrnambool représente l’équivalent d’Auteuil pour les Français et, le 5 mai, cet hippodrome accueille la réunion de gala des sauteurs de ce grand pays de courses. À cette occasion, après le Japon et les États-Unis, nous vous emmenons à la découverte de l’obstacle australien. Une filière plus importante qu’il n’y paraît…

L’Australian Jumping Racing Association a été fondée en 1978. C’est le France Galop local en charge de l’obstacle australien. C’est cette entité qui travaille, de concert avec les autorités hippiques des régions concernées (Australie du Sud et Victoria), pour promouvoir la discipline, faire en sorte qu’il y ait plus de partants, plus de propriétaires et plus d’entraîneurs en obstacle. Elle s’occupe aussi des licences, des barriers trials, qui permettent de qualifier un cheval pour les courses d’obstacle, et bien sûr des allocations. D’ailleurs, les enjeux sur l’obstacle en 2019 ont été plutôt bons avec +12 % à Warrnambool et +30 % sur les courses d’obstacle ces deux dernières années.

L’obstacle ? En hiver comme en Angleterre ! La saison d’obstacle australienne s’étend de mars à fin septembre, soit durant l’automne et l’hiver dans l’hémisphère sud. À cela deux raisons : d’abord la température plus fraîche, qui sollicite moins les organismes, et ensuite le terrain, qui est plus souple à cette époque. Le calendrier d’obstacle est donc calqué sur ce qui se fait en Angleterre et en Irlande, à savoir courir durant l’hiver. C’est le premier trait d’union entre l’Australie (élève modèle du Commonwealth !) et l’Angleterre. Mais c’est loin d’être le seul !

Quelles sont les meilleures courses ? Le calendrier d’obstacle australien compte de nombreuses bonnes épreuves, bien plus qu’on ne pourrait le penser, aussi bien sur les claies qu’en steeple :

  • À Warrnambool : le Brierly Steeple, le Galleywood Hurdle, le Grand Annual, le Grand Steeple Australien, le Champion Novice Hurdle ;
  • À Sandown : l’Australian Steeple et l’Australian Hurdle ;
  • À Morphettville : le Grand National Hurdle et le Grand National Steeple d’Australie du Sud ;
  • À Sandown : le Grand National Hurdle et le Crisp Steeple Chase ;
  • Le Grand National de Ballarat (sur l’hippodrome éponyme).

Les allocations des Groupes vont de 31.500 dollars australiens (18.489 €) à 350.000 dollars australiens (205.436 €) pour le Grand National de Ballarat. Un championnat a lieu tous les ans, le JJ Houlahan Championship, qui honore la mémoire de Jim Houlahan, vainqueur de huit Australian Hurdle et de sept Grand National Hurdle en tant qu’entraîneur. Ce championnat porte sur les 16 meilleures courses du pays avec des points pour les premiers et une prime pour les vainqueurs.

Quid des obstacles ? Dans l’obstacle australien, on ressent l’influence européenne, surtout anglaise et irlandaise. Pas de timbers (comme aux États-Unis) au pays des kangourous. Il y a des courses sur les claies, semblables à celles que l’on trouve outre-Manche, si ce n’est qu’elles peuvent être jaunes ou bleues suivant les hippodromes, dans le but de les rendre plus visibles pour les chevaux. Et puis il y a des épreuves qui se disputent sur les fences, du steeple donc. Mais ces fences sont légèrement plus petits qu’en Europe et ils peuvent plus facilement se brosser. Il faut dire que les courses se déroulent généralement à une allure très sélective et la moindre faute peut vite causer une chute. Au total, une quinzaine d’hippodromes abritent de l’obstacle (tous en parallèle du plat).

Dans le Victoria, Warrnambool, avec son May Carnival (35.000 spectateurs), fait figure d’Auteuil local. Ballarat, également dans le Victoria, et Oakbank, qui est le fief de la discipline en Australie du Sud, sont les autres hippodromes phares de la discipline. À Warrnambool, il y a une piste spéciale pour l’obstacle, tracée en dehors de l’hippodrome, ce qui oblige les concurrents de la grande épreuve, le Grand Annual (5.500m, 33 obstacles), à sortir du site en franchissant une route à deux reprises. Il y a aussi un double de haies, ou parc à moutons, comme à Clairefontaine ou anciennement à Enghien, et des changements de main. La piste fait plus de 2.100m de tour avec 350m de ligne droite. Du côté d’Oakbank, l’un des plus vieux hippodromes du pays, et devant 45.000 personnes, a lieu le Great Eastern Steeple-Chase, qui a lieu sur une piste d’obstacle dédiée, en dehors de la piste plate. Contrairement à beaucoup d’hippodromes courant en obstacle en Australie, il y a de nombreux obstacles verts à Oakbank.

Cliquez ici pour voir le Grand Annual Chase 2019 à Warrnambool https://www.youtube.com/watch?v=YsoiKxulNE8

Cliquez ici pour voir le Great Eastern Steeple-Chase 2019 à Oakbank https://www.youtube.com/watch?v=4PrazdsYNxQ&t=415s

D’où viennent les chevaux ? À l’image du Japon et des États-Unis, les sauteurs australiens sont souvent d’anciens chevaux de plat, limités pour la discipline, comme chez nous par le passé. Il n’y a pas d’élevage spécialisé compte tenu du faible nombre de courses. Les chevaux sont souvent d’origine australienne ou néo-zélandaise. Avec parfois d’ex-français comme Dormello Mo (Conillon), un élève du haras du Taillis, entraîné en Allemagne, vendu en Angleterre après ses sorties françaises, puis de nouveau vendu, en Australie cette fois. Il y a aussi des importations de chevaux irlandais, comme nous l’avait expliqué Margaret Lucas, l’une des dirigeantes de l’Australian Jumping Racing Association. Lors d’un AQPS Sprinter Sacré Show à Decize, elle nous avait expliqué : « En ce qui concerne les étalons, chez nous, les gens attendent de les voir donner des gagnants et ils achètent ensuite les produits de ces étalons plutôt que d’élever. Nos chevaux doivent être assez maniables car nos épreuves d’obstacle sont organisées lors de réunions plates et donc sur un terrain rapide. Ce qui est positif, c’est que les épreuves d’obstacle se courent toujours en premier car il faut ensuite retirer les obstacles. Et, s’il pleut, nous avons un sol parfait. Si les gens du plat commençaient la réunion, ils diraient probablement qu’il ne faut pas courir. Nous avons de très bons chevaux qui sont passés du plat à l’obstacle et qui ont réussi. Le nombre de chevaux qui sont dans ce cas est en augmentation tous les ans. Nous importons aussi des chevaux d’Irlande notamment et ils ont remporté notre National. Comme partout, l’Australie devient un pays plus urbain et l’amour de l’obstacle est plus lié aux campagnes, là où le bien-être animal est une véritable considération quotidienne. » En Australie, les sauteurs peuvent courir de 3 à 13ans, un âge qui avait causé une polémique autour de Bashboy (Perugino), triple vainqueur du Grand National australien, qui n’a pu tenter de remporter une quatrième victoire, atteint par la limite d’âge. Le poids minimum est de 64 kilos et la distance minimale est de 3.200m pour les courses, 2.400m pour les barriers trials.

Des entraîneurs mixtes. Être entraîneur d’obstacle en Australie n’est pas simple, comme nous l’avait expliqué Margaret Lucas en 2017 : « Nos entraîneurs ont besoin d’une licence différente pour entraîner en obstacle, ce qui est une contrainte. De plus, la qualification des chevaux pour courir dans cette discipline est assez rigoureuse, comme nous n’avons plus de vrais point-to-points. Mais, au fond, tout cela a aidé l’obstacle et la preuve est que l’hippodrome de Warrnambool, dont je m’occupe, a reçu plus de spectateurs pour notre grande épreuve d’obstacle, le Grand Annual, qu’ils n’en accueillent pour le Golden Slipper à Sydney. » Les entraîneurs d’obstacle, au nombre de 84, ont généralement une antenne pour l’obstacle, comme Gai Waterhouse ou encore David Hayes, à côté de leur activité principale, le plat. Et puis, il y en a d’autres qui ont plutôt une majorité de sauteurs, comme Eric Musgrove, entraîneur de Karasi (Kahyasi), triple lauréat du Nakayama Grand Jump (Gr1), ou encore Ciaron Maher, mentor du champion local Bashboy. Eric Musgrove est le numéro 1 des entraîneurs d’obstacle depuis plusieurs années. Chaque année, c’est lui la tête de liste par les victoires. Il a été quatorze fois Champion Trainer. Il entraîne à Karasi Park, nom donné en hommage à son champion, à côté de Coronet Bay, où il dispose, sur 80 hectares, d’une piste de 1.000m en montée, d’une autre en sable de 2.100m, de marcheurs et même d’une piscine et d’un accès à la plage.

Les jockeys ? Made in Australia ! Contrairement aux États-Unis, il y a moins d’"importation" de jockeys d’obstacle en Australie. Certains viennent d’Irlande, comme Shane Jackson, qui monte notamment les sauteurs de Gai Waterhouse, mais pas tant que ça finalement. Parmi les meilleurs pilotes locaux, il y a bien sûr Steve Pateman, l’un des fidèles jockeys de Bashboy, qui est aussi devenu entraîneur. Il a notamment gagné quatre Grand National Hurdle, cinq Crisp Steeple-Chase, trois Grand Annual… Il continue à se mettre en selle, pour les meilleurs entraîneurs du pays. Son style de monte ressemble à celui des jockeys d’obstacle anglais et irlandais. Et pour cause, il s’était rendu en Irlande et en Angleterre, montant pour Willie Mullins et Philip Hobbs. Après presque vingt ans de carrière, il a près de 400 succès en obstacle. Margaret Lucas nous avait expliqué sur les jockeys australiens : « Il y a quelques années, nous avons envoyé quelques-uns de nos jockeys en Irlande et ils se sont vraiment pris au jeu de l’obstacle. Nous aimerions faire plus d’échanges avec l’Irlande grâce à notre association. »

Crisp, la star australienne. Deux chevaux d’obstacle font partie du Hall of Fame des courses en Australie. L’un d’eux est Crisp (Rose Argent), sans doute le meilleur sauteur de l’histoire locale. En effet, ce grand cheval noir, surnommé The Black Kangaroo, a eu une carrière exceptionnelle. Né en 1963, il a d’abord régné sur les courses d’obstacle de son pays, notamment sur 3.200m. Il a enlevé le Hiskens Steeple-Chase deux années de suite. Envoyé en Angleterre, il a été placé chez Fred Winter, le partenaire d’un certain Mandarin (vainqueur du Grand Steeple 1962 sans bride). Pour ce dernier, il a enlevé le Queen Mother Champion Chase (Gr1) 1971. Un an plus tard, sur une distance trop longue, il a fini cinquième de la Cheltenham Gold Cup (Gr1) avant de réaliser un exploit quelques semaines plus tard. Engagé dans le Grand National de Liverpool (Gr3), il s’est retrouvé vite en tête, après le premier passage du Becher’s Brook puis il n’a fait que se détacher pour aborder le dernier tour avec vingt longueurs d’avance. Mais, dans la dernière ligne droite, il a plafonné et le crack Red Rum (Quorum) est venu le battre tout à la fin. S’il ne s’était pas montré trop allant, il se serait sans doute imposé. Qu’importe, il a réalisé une course dont les passionnés parlent encore. En Australie, il est honoré chaque année avec le Crisp Steeple-Chase.

Cliquez ici pour revoir Crisp dans le Grand National https://www.youtube.com/watch?v=eCjhsE6kox4.

Les autres vedettes actuelles et passées. L’autre sauteur à avoir intégré le Hall of Fame australien est Karasi, triple lauréat du Nakayama Grand Jump. En plus de ses trois succès japonais, il a aussi enlevé la Geelong Cup et fini quatrième de la Melbourne Cup (Gr1). Alors qu’il se préparait pour tenter la passe de quatre dans le Grand Jump, il s’est blessé à l’entraînement et a pris sa retraite. Parmi les autres stars, il y a donc eu Bashboy, pour lequel Ruby Walsh s’était déplacé pour remporter le Grand National local à Ballarat. Bashboy a enlevé trois Grand National et quatre Crisp Steeple-Chase. Au total, il a pris plus d’un million de dollars australiens de gains pour 18 succès en 56 sorties. « C’est le Black Caviar de l’obstacle » en avait dit Steve Pateman, son fidèle jockey. La star actuelle est Zed Em (Zed), vainqueur du Grand Annual et candidat à sa succession ce mardi, mais aussi du Great Eastern Steeple-Chase à Oakbank.

Vivre sous une menace constante. Les courses d’obstacle australiennes vivent sous la pression constante des groupuscules animalistes extrémistes, qui scrutent la moindre chute mortelle, le moindre accident, en course ou durant les barriers trials. Tout cela avec l’appui des Verts, qui se sont montrés aussi très critiques envers la parade de la Melbourne Cup… Pourtant, les accidents mortels sont en baisse constante (sept entre 2010 et 2017) et tout est étudié pour limiter au maximum les blessures graves, notamment en travaillant sur les obstacles. Une région comme le New South Wales, qui a organisé les premières épreuves d’obstacle en 1832, a banni la discipline en 1997 sous les coups d’associations de protection animale qui se sont référées à une loi contre la cruauté envers les animaux… Les rumeurs de la disparition pure et simple des courses d’obstacle sont toujours présentes. Mais, en 2017, Margaret Lucas nous avait dit : « Il y a quelques années, il y avait de l’obstacle sur presque tous les hippodromes d’Australie. Les rumeurs de notre disparition sont prématurées. Nous nous sommes améliorés toutes les dernières saisons. Le niveau des courses d’obstacle et leur acceptation ont augmenté depuis que nous avons abordé la question des chutes. Nous avons de très bons entraîneurs de plat qui prennent leurs licences pour entraîner des sauteurs. Il y a actuellement beaucoup de signes positifs. Nous souffrons en revanche de ne pas avoir autant d’exposition que les courses plates dans la presse généraliste. Et cette dernière a toujours tendance à se concentrer sur les chutes plutôt que sur les vainqueurs. C’est irritant de notre point de vue… C’est mon travail au sein de la Jump Racing Association de parler avec le gouvernement. Nous donnons les informations exactes sur tout ce qui se passe en obstacle. Car il y a beaucoup de gens qui veulent faire passer des informations erronées. Nous sommes toujours en haut de la liste pour certains activistes. Nous sommes toujours très actifs, notamment en ce qui concerne la mort d’un cheval. Il y a toujours quelqu’un de notre sport et de l’association pour défendre notre discipline. J’espère vraiment que personne, nulle part ailleurs, ne vivra sous la pression de maintenir les courses d’obstacle car c’est parfois assez intense. Nous sommes habitués à cela. Si les courses d’obstacle étaient aussi horribles que ce que certains disent ou écrivent, aucun d’entre nous à l’association n’y serait attaché. Si l’obstacle pouvait être encore plus sûr, j’en serais plus heureuse. On nous donne régulièrement plus de dotations pour l’obstacle, ce qui est un signe positif. »