Bienvenue à la casa Dettori !

Magazine / 29.05.2020

Bienvenue à la casa Dettori !

Par Franco Raimondi

Qu’on est bien chez soi ! Enfin, sauf si votre métier… c’est jockey ! Pour gérer le confinement, Lanfranco Dettori a monté, pendant deux mois et demi, une course aux petits oignons. Il est prêt pour son grand retour en piste.

Lanfranco Dettori fera l’impasse sur la première réunion anglaise, celle de lundi 1er juin à Newcastle, et fera sa rentrée mardi à Kempton. Il a monté sa dernière course le 7 mars. Soit une rentrée après un arrêt de 87 jours, dont 71 confinés ! C’est long, n’est-ce pas Frankie ? Confortablement assis devant un gin tonic, après sa séance de gym quotidienne, il nous confie en Facetime : « Depuis que je suis apprenti, je n’ai jamais passé trois jours consécutifs chez moi. Là, on est presque à soixante-dix ! J’ai de la chance car la maison est grande, et j’ai pu aller monter à cheval le matin… Mais cela commençait à devenir très dur. Heureusement que les courses vont reprendre, car je n’étais pas loin de craquer ! Je suis un privilégié, je m’en rends compte. Je pense aux gens qui ont dû faire face à des drames. »

Trois mois sans hippodrome, c’est pourtant peu ou prou ce que Lanfranco fait à la fin de chaque saison depuis des années, mais la vie d’avant n’est plus qu’un souvenir… « Avec ma femme, Catherine, on a trouvé un accord : on se parle deux jours puis silence radio pendant une journée ! Elle râle car j’oublie de reboucher le dentifrice ou je laisse un plat sur la table… Mon fils aîné, Leo, est parti travailler à la campagne mais il est rentré : il bosse dans la restauration et tout est fermé. Ma fille Ella se rend tous les jours monter deux lots chez Charlie Fellowes. Les deux autres, Mia et Tallula, ont fait un peu d’école à distance alors que le petit Rocco s’est transformé en Hulk. Il passe son temps dans une salle de bodybuilding, il lève des poids énormes pour un garçon de 15 ans et 50 kilos ! »

La rentrée mardi à Kempton. Lanfranco ne prendra pas le premier train, celui de Newcastle. Il ronge son frein mais il faut se montrer patient même lors de cette saison si spéciale. Le pilote nous explique : « Lundi, l’une des bonnes pouliches de l’écurie, Frankly Darling (Frankel), fera sa rentrée. En puissance, elle peut devenir ma pouliche pour les Oaks mais Newcastle, c’est à 450 km, et je ne veux pas me tuer avec de longs voyages tout de suite. Rab Havlin s’occupera d’elle et je resterai chez moi pour parachever ma préparation. J’avais l’habitude de faire une rentrée en douceur, avec des petites montes par ici par là, sans la pression des grandes courses. Cette année ce n’est pas possible. Mardi, j’aurai quelques montes à Kempton, pas beaucoup… Mercredi, il y a le premier Groupe, le Classic Trial (Gr3), dans lequel je monterai Hypothetical (Lope de Vega), l’un des espoirs de l’écurie pour les classiques. Vendredi, c’est déjà le moment de la rentrée pour Stradivarius (Sea the Stars) dans la Coronation Cup (Gr1), et samedi, c’est la réunion des Guinées ! » Parmi les quelques montes de mardi, il faut noter un maiden dans lequel il sera associé à Sunray Major (Dubawi), une inédite demi-sœur de Kingman (Invincible Spirit).

L’entraînement masqué. Lanfranco Dettori a dû gérer le confinement et l’inactivité qui va de pair. Tout le monde le voit comme l’éternel gamin flamboyant et rigolo, mais il sait être très professionnel et soucieux des détails quand l’heure de la reprise approche. Il a gardé son poids de forme ou presque et, comme un bon cheval, il est prêt pour sa rentrée… « Disons qu’il me manque une course (rires…) mais j’ai bien travaillé. Je sais ce qu’il faut faire et, pendant le confinement, j’ai contrôlé mon poids. Je pense ne jamais avoir dépassé les 59 kilos, ce qui est assez normal pour moi. En prenant de l’âge, on devient sage. J’ai mangé comme d’habitude et je m’entraîne chaque jour chez moi : une heure de tapis roulant, un peu d’exercices pour la souplesse, cinq minutes de cheval mécanique et, quatre jours par semaine, j’ai monté les galops du matin. C’est ma routine avant chaque reprise. Cette année, il faudra monter avec le masque. Je me suis entraîné avec car ce n’est pas la même chose. Ce n’est pas amusant, l’oxygénation est moins bonne et il faut s’adapter. C’était mieux sans mais il faut faire avec ! »

Eclipse, le rendez-vous avec Enable. Il n’y a pas que le masque qui change la donne. Il faudra tenir compte du calendrier bouleversé, avec la limitation des déplacements. Et Dettori devra gérer cela tout seul, avec la retraite de son fidèle Ray Cochrane : « Il va beaucoup me manquer. On travaille ensemble depuis toujours ! Les deux premières semaines seront très compliquées car on n’aura pas le droit de voyager. Cela dit, je serai très concentré sur l’Angleterre… Après, on verra bien ce qu’il se passe ! J’aimerais bien me rendre en France pour la grande réunion du Prix du Jockey Club et du Prix de Diane mais, ce jour-là, dimanche 5 juillet, j’ai déjà rendez-vous avec une dame et je ne peux pas lui poser de lapin… C’est Enable (Nathaniel) et, si tout se passe bien, elle fera sa rentrée dans les Eclipse Stakes (Gr1) à Sandown. Elle est pleine peau, elle a pris 6ans mais, niveau envie, c’est encore une pouliche de 3ans ! »

Les classiques et la baisse des allocations. Enable a probablement rallongé la carrière de Lanfranco Dettori mais il n’y a pas qu’elle chez John Gosden. Le pilote pense au reste de la cavalerie et à cette saison difficile à gérer pour un entraîneur. Deux mois et demi ont sauté, les allocations sont à la baisse… Une catastrophe ? « La vraie catastrophe, c’est le virus, et il faudra s’en sortir, tous ensemble. Avec la chute des paris et le départ des sponsors, la baisse des allocations était inévitable. Le point de départ est toujours le même. Il faut gagner les courses car si le Derby offre dix millions de livres et que tu termines dernier, tu touches zéro. Un Derby à 500.000 livres, ce n’est pas le paradis mais les bonnes courses offrent encore des allocations correctes. Les deux choses qui m’inquiètent sont le programme pour les 3ans et le manque de public. Chez John Gosden, on a autour de 70 poulains et pouliches de 3ans qui sont encore maiden. Le Derby et les Oaks sont dans cinq semaines et ils n’ont pas encore couru. Toutes les grandes écuries classiques, pleines de chevaux de 2.000m et plus, sont dans la même situation. Les courses à huis clos, c’est une solution pour pouvoir reprendre, mais sur le long terme il faudra retrouver, en sécurité, le public. C’est pour les turfistes que l’on travaille. »

La retraite peut bien attendre… Il y a quelques années, Lanfranco Dettori avait annoncé qu’il prendrait sa retraite avant ses 50 ans. Il fêtera son cinquantième anniversaire le 15 décembre. Est-ce que cette saison si compliquée va rallonger sa carrière ou risque de la raccourcir ? « Tu rigoles ou quoi ? Je me suis fixé un autre objectif : je veux faire comme Lester Piggott et monter jusqu’à 60 ans ! Je ne me vois pas avec la casquette de retraité, à la maison. C’est aussi une question de sécurité : si je reste chez moi, un jour je vais noyer ma femme dans le petit étang près de la maison, ou c’est elle qui me noiera en premier ! »