L’Angleterre voit la lumière, les bookmakers non

International / 01.05.2020

L’Angleterre voit la lumière, les bookmakers non

Dans une dizaine de jours, la compétition hippique devrait reprendre en France. Et avec elle la route – momentanément interrompue – vers les classiques. Les questions se bousculent, en attendant le retour (tant attendu) de notre sport préféré…

Par Franco Raimondi

Earthlight (Shamardal) va-t-il tenir le mile ? De quelle manière Pinatubo (Shamardal) a-t-il évolué cet hiver ? Les poulains de Ballydoyle ont-ils progressé après une campagne de 2ans moins éclatante que d’habitude ? Voilà trois questions auxquelles nous aurions déjà dû avoir la réponse si le Covid-19 n’était pas passé par là. Et pour cause, ce samedi, Newmarket aurait dû accueillir le premier classique d’Europe, les 2.000 Guinées (Gr1).

Les trials classiques anglais fermés aux étrangers. Dans le meilleur des cas, on parlera de Guinées le premier week-end de juin. Ce vendredi en fin d’après-midi, un planning des préparatoires classiques anglaises a été dévoilé, à l’issue d’une commission de l’European Pattern Committee. Tout est au conditionnel bien sûr. Le week-end des 23 et 24 mai proposera les Nell Gwynn Stakes (Gr3) pour les pouliches sur 1.400m, ainsi que les Greenham Stakes (Gr3) sur la même distance pour les poulains. Les Craven Stakes (Gr3) pour les mâles et les Fred Darling Stakes (Gr3) pour les pouliches se disputeront sur le mile. Le week-end suivant accueillera les Dante Stakes (Gr2) pour les poulains et les Musidora Stakes (Gr3) pour les pouliches, avec en perspective le Derby et les Oaks. Le premier Gr1 de la saison anglaise, les Lockinge Stakes (Gr1), est aussi au calendrier du dernier week-end de mai. Les Guinées sont à l’affiche le premier week-end de juin, avec la Coronation Cup (Gr1) pour les chevaux d’âge. Tout ce beau programme est soumis à l’acceptation du gouvernement anglais, qui doit donner son feu vert. Les courses préparatoires anglaises seront fermées aux chevaux entraînés hors d’Angleterre : cela change tout pour les espoirs classiques entraînés en Irlande et en France ! Et les hippodromes où auront lieu ces compétitions sont encore à déterminer.

L’ante post dans le brouillard. Nous allons donc devoir attendre un mois – dans le meilleur des cas – pour en avoir le cœur net… Alors que nous nous préparions à nous attabler au festin classique, il nous reste à essayer de réchauffer un ante post betting encore inerte. L’ante post betting, c’est un jeu de fou – ou de spécialiste –, à vous de choisir. Mais les bookmakers sont comme nous, dans l’expectative et ils n’ont pas publié beaucoup de listes de cotes à l’heure où nous écrivons ces lignes. Un vieil ami, qui est courtier depuis des décennies aux États-Unis, me demande toujours à cette période les cotes en vue des classiques européens. Cela lui permet de faire une liste de ce qui est achetable et de ce qui ne sera jamais à vendre. Mais, en 2020, il se retrouve dans la même position que les turfistes : c’est-à-dire à devoir prendre son mal en patience.

Fabre… contre Fabre ! Une certitude cependant chez les books. Pinatubo est le grandissime favori de 2.000 Guinées à 1,1/1 (meilleure cote) suivi par Earthlight à 10/1, Arizona (No Nay Never) à 14/1 et un paquet de poulains à 16/1. En France, dans la Poule d’Essai des Poulains (Gr1), c’est Fabre… contre Fabre ! Victor Ludorum (Shamardal) est à 3/1. Earthlight est proposé à 3,5/1, au cas où le cheikh Mohammed déciderait d’enlever un cheval d’obstacle sur la route de Pinatubo.

Les alternatives dans le classique français sont l’autre Fabre, Alson (Areion), et Kenway (Galiway) à 10/1. Un bookmaker offre la femelle Khayzaraan (Kingman) à 11/1. Elle n’est pourtant pas engagée face aux mâles. Outre-Manche, chez les pouliches, la favorite des Guinées est Quadrilateral (Frankel) à 5/1. Elle est suivie par Albigna (Zoffany) à 12/1 et Khayzaraan à 16/1. Mais personne, pas même un petit book, ne propose d’ante post betting sur la Poule d’Essai des Pouliches…

Godolphin repeint en bleu la liste du Derby et du Jockey Club. Dans le Derby, Pinatubo est à 7/1. Mais il faudrait le supplémenter. Le lauréat du Futurity Trophy (Gr1) Kameko (Kitten’s Joy) oscille entre 8 et 14/1. Mogul (Galileo) est offert jusqu’à 12/1. Un bookmaker allemand a sorti les cotes du Prix du Jockey Club et Victor Ludorum y figure à 7/1, suivi par Alson à 11/1. Dans les Oaks, Quadrilateral est toujours la favorite à 8/1. Le même book allemand propose aussi un ante post betting sur le Prix de Diane avec Flighty Lady (Sir Percy), en tête à 7/1. De quoi ravir son nouveau propriétaire, Peter Brant.  Mais 7/1, c’est aussi la cote de Bionic Woman (Lope de Vega). Tropbeau (Showcasing) vient ensuite à 9/1 et Emoji (Soldier Hollow) à 12/1.

Une discipline d’antan… L’ante post betting, c’est un exercice que j’ai pratiqué avec de bons résultats dans ma jeunesse, en exploitant avec un peu d’avance les infos que j’avais dénichées pour mon travail. D’un point de vue déontologique, c’était certainement assez limite. D’ailleurs un confrère de la presse économique avait eu quelques problèmes à cause de cela.

À cette époque, je vivais un peu comme Robin des bois : je volais au riches (tout est relatif) pour donner aux pauvres, c’est à dire à moi-même ! Mais depuis cette période glorieuse, les années 1980 et 1990, tout a changé. Le mieux renseigné des parieurs voit son avantage s’amincir. La masse des joueurs est informée en temps réel sur Internet, et les réseaux sociaux diffusent à grande vitesse des tuyaux plus ou moins fiables. La communication entre professionnels et grand public progresse petit à petit. Les parieurs ont aussi plus de moyens pour analyser les courses.

Une saison sans repères. Cette année 2020 est très spéciale. À la date initiale du premier classique, les candidats n’ont pas encore été revus sur les hippodromes… La France a un petit avantage, car avec la reprise le 11 mai les 3ans arriveront aux premiers rendez-vous avec une course de rentrée si leurs entraîneurs le souhaitent. C’est beaucoup plus compliqué en Angleterre (et en Irlande), où le jour de la reprise n’est pas encore fixé. Outre-Manche, si les classiques sur le mile se courent début juin, les poulains et les pouliches feront leur rentrée directement dans les Grs1. Cela arrivait plus fréquemment par le passé, surtout après des hivers rigoureux. En principe, les Irlandais, avec leurs dates décalées de trois semaines par rapport à l’Angleterre, ont un petit avantage. À voir s’ils pourront l’exploiter cette année.

Cinq français (plus un) au-dessus de 110. Le jour des 2.000 Guinées, faute de compétition, on peut rêver d’une saison classique avec des confrontations de classe internationale. Mais ce n’est qu’un rêve à cette heure. Faute de fiabilité de l’ante post betting (Victor Ludorum à 7/1 dans le Jockey Club… c’est du chocolat !), le meilleur moyen de se projeter dans les classiques français reste le classement des 2ans en 2019. On y trouve cinq français avec un rating de 110 ou plus : Earthlight est à 118, Victor Ludorum à 114, Mkfancy (Makfi) a mérité son 112 suite à sa victoire dans le Critérium de Saint-Cloud (Gr1), la pouliche Tropbeau est à 111 et Écrivain (Lope de Vega) à 110. En plus de ces cinq français, il y a Alson. Entraîné à 2ans en Allemagne par Jean-Pierre Carvalho, il a par la suite rejoint Chantilly. Depuis 2009, deux générations françaises comptaient moins de cinq chevaux crédités de 110 (soit 50 de valeur). En 2018, ils étaient trois, avec Persian King (Kingman) en tête à 114. Et en 2015 quatre, avec Ultra (Manduro) à 114 suivi par trois pouliches à 110.

Le très bon score de la France. Les Français aiment s’auto-dénigrer. Pourtant leur score à domicile est bon. La France a gagné 35 des 40 classiques disputés dans l’Hexagone depuis 2010, avec 30 sujets différents. Les doublés sont à mettre au crédit d’Avenir Certain (Le Havre), laquelle avait terminé sa saison de 2ans avec deux victoires, mais pas de valeur officielle. Brametot (Rajsaman) affichait 108. Golden Lilac (Galileo) était prise en 97 (mais avec le P de progrès chez Timeform), La Cressonnière (Le Havre) était à 107 et Lope de Vega (Shamardal) à 110. Huit autres chevaux, sans compter l’élève du Gestut Ammerland, sont devenus classiques après avoir franchi le cap de 110 à 2ans. Tous ont gagné une Poule, sauf Senga (Blame), lauréate du Prix de Diane. Huit classiques ont décroché un rating lors de leur première campagne. Cinq étaient inédits (dont quatre pouliches) au même âge. Neuf ont gagné une ou deux courses sans obtenir une valeur. Un seul, New Bay (Dubawi), a couru à 2ans sans gagner.

Le poids du rating. Les ratings sont un outil très fiable pour juger les 2ans en Angleterre et en Irlande. Alors qu’en France les juniors sont entraînés en passant à l’année suivante. Si bien que la profondeur d’une génération est difficile à mesurer. Si on prend les valeurs brutes, le résultat peut être déroutant. L’année dernière, d’après le site France Galop, on trouvait 36 chevaux de 2ans avec une valeur de 45 ou plus. En 2018, ils étaient 33 et l’année précédente 40. C’est surprenant, car les générations de 2010 à 2015 ont fourni régulièrement plus de 50 sujets qui ont franchi ce cap 45.

Quand Shergar était à 25/1. Il nous faut des courses pour juger correctement les candidatures classiques. Sinon, tous les journalistes hippiques vont retomber dans leurs folies de jeunesse : notamment l’ante post betting. Giuliano Vicoli, le seul journaliste qui avait assisté au célèbre galop de Nearco (Pharos) avant le Grand Prix de Paris, m’a tout appris sur les courses anglaises. Il se rendait deux ou trois fois par an en Angleterre. Et il lisait tous les jours le Sporting Life (le Racing Post n’existait pas). Quand un poulain – ou une pouliche – bien né gagnait son maiden, et que les notes inspiraient la confiance, il passait un coup de fil à son bookmaker et il le jouait dans les classiques. Ensuite, il notait le pari dans un petit cahier. Il avait déniché lors de ses débuts Shergar (Great Nephew) et il l’avait joué à 25/1 dans le Derby. À cette époque, impossible de voir les courses à distance. Pour voir, il fallait être sur place !

Un mercredi de juin 1981, nous étions dans la salle de presse de San Siro quand la nouvelle du succès de Shergar à Epsom est tombée. J’ai embrassé mon cher Giuliano et j’ai crié comme un poissonnier à mes confrères : « Et voici l’homme qui fait pleurer les bookmakers et qui a joué Shergar à 25/1. » Giuliano a sorti son cahier de sa poche. Il l’a ouvert sous mon nez, avant de dire : « Oui, j’ai joué Shergar. Mais aussi 30 autres qui n’ont pas couru. »