Le commerce et le Covid

Courses / 04.05.2020

Le commerce et le Covid

Le commerce pèse lourd dans le bilan du galop français. En 2017, nous l’estimions à 45 % des ressources de la filière. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Par Adrien Cugnasse

Alors que le confinement a mis les paris hippiques à l’arrêt, le commerce continue à petite échelle. Malgré les difficultés financières qui touchent la planète, les bons chevaux – notamment ceux dont le processus de vente a été lancé avant la pandémie – continuent à changer de mains. De manière non exhaustive, on peut penser en obstacle à Hell Red (Martaline), Quilixios (Maxios), Monmiral (Saint des Saints), Gars en Noir (Masked Marvel), Rockadenn (High Rock)… ou en plat à Waltham ** (Wootton Bassett), Jedha Man (Dandy Man)… Et c’est sans compter toutes les transactions sur des sujets plus modestes. De Pau à Chantilly, ils sont finalement nombreux les chevaux (petits et grands) qui ont changé de propriétaires ces dernières semaines.

Ceux qui voient le verre à moitié vide diront qu’on affaiblit la compétition hippique en France, que l’on accentue le manque de partants. Dans un monde idéal, les propriétaires français seraient si nombreux que les meilleurs produits de notre élevage resteraient dans l’Hexagone. Mais dans le contexte actuel, les ventes ne sont pas une option.

D’ailleurs, ceux qui voient le verre à moitié plein répondront que ces ventes permettent d’honorer des factures et de réinvestir, en achetant notamment les produits des éleveurs français. Tout le monde va souffrir des conséquences du Covid-19. Et il ne faut surtout pas oublier les éleveurs qui voient la valeur de leurs investissements – c’est-à-dire les chevaux à passer en vente – considérablement s’amoindrir. En sachant qu’ils ne peuvent pas compter sur les pensions pour nourrir leurs propres chevaux. Et c’est sans compter sur les impayés qui apparaissent déjà.

Cela représente combien ? Bien qu’il soit certainement moins culturellement ancré chez nous qu’à l’étranger, le commerce présente le désavantage d’être difficile à chiffrer. Très difficile même. En avril 2017, la rédaction de Jour de Galop avait tenté de faire une estimation. Nous avancions le fait qu’environ 45 % des ressources de la filière provenaient de la vente de chevaux : à l’amiable, aux enchères ou à réclamer. Soit 217 millions d’euros par an pour l’année 2016, obstacle et plat compris. La grande difficulté vient du marché amiable, lequel est impossible à quantifier précisément. En fonction des personnes que nous avions interrogées, la fourchette variait entre 50 M€ et 100 M€. Alors, pour ne pas forcer le trait, nous avions retenu l’hypothèse la plus basse.

Quid de notre balance commerciale ?

Le commerce ne va pas sauver à lui tout seul notre filière d’une baisse violente des allocations. De la même manière, les allocations, même à leur sommet historique d’il y a quelques années, étaient loin d’être suffisantes pour faire tourner à elles seules l’économie du galop français.

Or qui dit commerce dit aussi exportations. En 2018, l'Ifce a fait une estimation (à gros traits) : environ 2.578 pur-sang et AQPS ont été exportés. Dont 85 % pour des chevaux entre 0 et 4ans. Toujours selon l'Ifce, en 2018, 1.266 pur-sang ont été importés pour courir et 578 pour l’élevage. Sans surprise, notre balance commerciale est très positive sur ce point. France Galop a une manière différente de générer ses statistiques. Selon les services techniques de la maison mère, pour la génération née en 2015, 1.437 chevaux ont été exportés (dont 950 à 3ans et 469 à 4ans) pour 505 importations.

Endémique à la France

« Une chose est sûre : la proportion de chevaux vendus à l’export est énorme, de l’ordre de 80 %. » Ces mots ont été prononcés par Bruno Rocuet, l’un des grands marchands de chevaux de sport en France (L’Éperon, janvier 2020). Ainsi, la France exporte beaucoup, et de longue date, des chevaux de plat, de C.S.O., de C.C.E., d’endurance, de trait… Et cela fait partie intégrante de l’économie de notre univers. Dans les courses comme dans les sports équestres, le commerce concerne l’ensemble de la pyramide. Les petits comme les grands.

La preuve ? En décembre dernier, nous avions pris comme échantillon les dix meilleurs "FR" selon les ratings de la saison 2018-2019 outre-Manche. Et deux éléments sautent aux yeux. Sept sur dix sont issus d’élevages de taille réduite. De même, six sur dix n'ont aucun black type en obstacle avant la troisième génération de leur origine maternelle. Et neuf sur dix avaient déjà couru en France avant d'être exportés (à l'amiable ou sur un ring). Ce sont donc des pedigrees assez "légers" qui ont été vendus à l'entraînement, ce qui s’explique par le fait que c’est le potentiel sportif qui est le plus souvent monnayé. Comparons avec la situation française. Sur les dix meilleurs "FR" vus à Auteuil en 2019, neuf sont issus de grandes structures d'élevage. Cinq ont un black type en première génération (mère ou produit utérin) et cinq autres en deuxième génération (deuxième mère ou produit de la deuxième mère). Ce sont des chevaux bien nés. Sans faire preuve d'une clairvoyance exceptionnelle, on peut dire que ces données rejoignent deux scénarios bien identifiés et forcément un peu caricaturaux :

- les grands acteurs de l'obstacle français sécurisent ou élèvent une part importante des bons pedigrees, ce qui leur permet de dominer Auteuil. Ils vendent moins souvent et plus tard ;

- dans un contexte de manque de petits propriétaires, les acteurs avec des moyens moins importants exportent des chevaux pas forcément très bien nés, mais bien dressés en France, lesquels cartonnent à l'étranger (et sont donc absents d'Auteuil).

Et en plat ? 

Un simple coup d’œil au top 100 des 3ans en France est éloquent. Prenons le cas de la génération de chevaux âgés de 3ans en 2017, celle de Sistercharlie (Myboycharlie). Parmi les 100 premiers (par les gains), 22 étaient entraînés à l’étranger, 34 sont restés en France (en changeant parfois de casaque) et 44 ont été vendus/exportés ! À présent, étudions le top 100 de la génération suivante, celle des chevaux âgés de 5ans en 2020 : 26 étaient entraînés hors de France, 33 ont été vendus/exportés. Les conséquences de cette activité commerciale sont bien visibles dans le dernier classement international des chevaux de 3ans et plus. On y trouve (seulement) 18 chevaux élevés par des Français (pas que "FR" donc) avec un rating de 119 ou plus. Or 60 % (11 sur 18) sont entraînés hors de France. Et parmi ces derniers, il n’y a pas que des chevaux de milliardaire. Par exemple, Sistercharlie a été acquise 12.000 € par Paul Nataf à Deauville et Lord Glitters (Whipper) a été déniché par Christophe Lotoux pour 25.000 €. Leurs premiers propriétaires n’ont pas hésité à saisir l’opportunité de vendre lorsqu’elle s’est présentée. Mais il n’est pas caricatural de dire que d’autres – et ils sont nombreux - achètent en rêvant de revendre. C’est une autre forme de paris hippique, où l’on espère "toucher à 20/1" un investissement de quelques dizaines de milliers d’euros…

Le commerce, on s’en rend compte quand il manque

Au final, le commerce, on se rend compte que c’est important… quand il n’est pas là ! Le meilleur exemple vient du trot français où le sponsoring et les ventes sont beaucoup plus faibles qu’au galop (contrairement au trot américain par exemple). Ainsi, nous reproduisons ici une partie de de la tribune de Pierre Julienne qui a été publiée dans Paris-Turf le dimanche 8 mars 2020 : 

« Arqana vient de publier les résultats de ses différentes ventes au trot et au galop en 2019. Son chiffre d'affaires au galop s'élève à 150 millions d'euros. Celui du trot est de 16 millions, chiffres arrondis, soit un rapport d'environ 1/10 ! Sur les dix dernières années, le chiffre d'affaires de l'agence, qui représente le gros du marché, a pratiquement doublé, passant pour le galop de 80 millions en 2009 à 150 millions d'euros en 2019. Sur la même période, le C.A. du trot est passé de 20 à 16 millions d'euros, soit moins 20 % ! Dit autrement, cela signifie que la valeur moyenne des trotteurs a chuté de 20 %.

Pour être complet, si on ajoute les ventes Osarus au galop et au trot (essentiellement les ventes Dubois) et les ventes de Caen et Vichy au trot (2,5 millions d'euros), on obtient une répartition du marché des chevaux de course en France galop/trot de 87/13 %.

Ces chiffres, pour le moins éloquents, devraient nous amener à réfléchir et à débattre en vue des prochaines assises du Trot sur le financement de notre activité. On a coutume de dire que les allocations (issues du jeu) financent près de 60 % de l'ensemble des dépenses des propriétaires. Au galop, les socioprofessionnels peuvent trouver un financement complémentaire grâce à la manne de plus de 170 millions d'euros apportée globalement par les ventes. Au trot, malheureusement, avec seulement 16,5 millions, on est loin de cet équilibre. Quand on gère une activité mixte trot et galop, la différence est frappante. D'un côté, de nombreux courtiers sollicitent les éleveurs, tant sur le marché amiable que sur celui des différentes vacations. Aussi bien sur le top-niveau des ventes d'août que celui des ventes plus "nationales" d'octobre, ou des spéciales obstacle à tous les niveaux, y compris pour les ventes dites de "service" avec des débouchés sur les pays de l'Est et l'Afrique du Nord.

Le marché au galop est dynamique. Au trot, il est resté trop confidentiel. Autre indicateur économique : demandez aux entreprises qui font les grands travaux d'aménagement dans les haras, ou à la Safer, ils vous diront que 8 projets sur 10 sont en faveur du galop. »