Gregor Baum, l’éleveur sans frontière

International / 25.05.2020

Gregor Baum, l’éleveur sans frontière

En 2011, leur élève Danedream s’imposait dans le Qatar Prix de l’Arc de Triomphe (Gr1). Après avoir atteint l’Olympe du turf, Julia et Gregor Baum (Gestüt Brümmerhof), qui trustent les victoires ces dernières semaines, n’ont pas perdu leur enthousiasme.

Par Adrien Cugnasse

Ce lundi, à Parilly, Marie de Vega (Lope de Vega) a débuté par une bonne deuxième place. Elle était le premier partant français de Gregor Baum, via Everest Racing. Alors que le Coronavirus frappe l’Europe, cet Allemand aurait bien des raisons de refuser une interview. Le groupe qu’il dirige est actif dans la restauration, l’immobilier et l’hôtellerie… soit autant de secteurs qui subissent de plein fouet les conséquences du virus. Pourtant, il est disponible, et d’un enthousiasme communicatif ! Il faut dire que la production du Gestüt Brümmerhof est en pleine forme. La semaine dernière, Think of Me (So you Think) s’est imposée dans le Prix Gold River (L), alors que Namos (Medicean) a conservé son titre dans le Silberne Peitsche (Gr3) à Baden-Baden. L’année 2019 fut notamment marquée par la victoire de Diamanta (Maxios) dans le Preis der Diana (Gr1) sous les couleurs du haras. Elle est actuellement pleine de Dubawi (Dubai Millennium).

L’aventure Everest Racing

Gregor Baum est copropriétaire de Marie de Vega chez Pascal Bary et Woolacombe (Zoffany) chez Francis-Henri Graffard. Il en partage la propriété avec John O'Connor, l’écurie des Monceaux, Meridian International, David Redvers, Ballylinch Stud et le syndicat Everest Racing. Parmi les copropriétaires des deux autres pouliches de cette écurie de groupe, on trouve Zalim Bifov, Laurent Dassault et l’écurie Waldeck. Le créateur d’Everest Racing, Ghislain Bozo, connaît les époux Baum depuis l’achat de la mère de Danedream quelques mois avant sa victoire dans l’Arc et il nous a expliqué : « Nous aurons bientôt une cinquième pouliche. L’idée est de se concentrer sur des femelles avec une réelle valeur résiduelle. Avec l’aide de la banque Oddo BHF, nous avons créé ce syndicat d’une vingtaine d’associés. Il est présenté comme une expérience à découvrir, avec une part à 50.000 €, et non pas comme un investissement. Il mélange quelques propriétaires chevronnés avec une majorité de nouveaux venus. Nous leur faisons découvrir des moments de courses exceptionnels, comme lors du dernier festival de Cheltenham. Bien qu’un peu perturbé, nous avons un calendrier d’événements haut de gamme tout au long de l’année pour susciter des vocations de propriétaires. Nous avons besoin de faire émerger de nouveaux propriétaires français et il y a un réel potentiel, même si cela demande beaucoup d’énergie. Pour les convaincre, la beauté du nouveau Longchamp ou d’un entraînement le matin à Chantilly représentent des atouts exceptionnels... »

L’Allemagne là où on ne l’attend pas. Tout le monde connaît l’histoire de Danedream (Lomitas) : ses débuts à Wissembourg, sa tentative face aux mâles dans le Derby italien, son temps record (et toujours inégalé) dans l’Arc et sa victoire sur le fil dans les King George face à Nathaniel (Galileo).

Voir un cheval allemand s’imposer dans des épreuves de tenue, ce n’est pas totalement une surprise. Or en 2019, le Gestüt Brümmerhof a défrayé la chronique (anglaise) en brillant là où ne l’attendait pas. Waldpfad (Shamardal), élevé et entraîné en Allemagne, a en effet remporté les Hackwood Stakes (Gr3, 1.200m) contre toute attente et à 33/1. Il s’agit très vraisemblablement de la première victoire continentale dans ce sprint de Newbury, et Gregor Baum nous a confié : « La victoire de Waldpfad a ceci de particulier qu’il a été préparé dans nos écuries de Hanovre par notre entraîneur particulier, Dominik Moser. Notre haras et le siège de mon groupe sont aussi à Hanovre. Et je préside l’hippodrome local... Courir en Angleterre, c’est une expérience à part. Ici, même être battu est moins amer qu’à la maison ! Nous avons acheté nos meilleures juments à Newmarket et nous avons toujours envoyé beaucoup de juments en Angleterre à la saillie pour continuer à produire des chevaux compétitifs au niveau international. Je suis un très grand fan de Shamardal (Giant’s Causeway) et j’ai vraiment été attristé par sa disparition. Nous avons un de ses derniers foals. »

L’incroyable histoire de Namos. Waldpfad n’est pas le seul à briller sur le sprint. Il y a aussi Namos, lauréat de Silberne Peitsche (Gr3) pour la deuxième année consécutive, samedi à Baden-Baden. Gregor Baum explique : « Nous n’hésitons pas à utiliser des étalons comme Pivotal, Medicean, Areion, Siyouni, Oasis Dream, Zoffany… y compris sur des juments ayant elles-mêmes de la vitesse. Namos est le premier produit de Namera (Areion). Elle est loin d’être notre meilleure jument, mais elle était très dure et avait gagné quatre courses. Nous l’avions acquise à l’entraînement et elle avait tout de même remporté une Listed sur 1.300m. Pour sa première saillie, nous voulions un sire confirmé, pour la tester, tout en restant dans une gamme de prix raisonnable [8.000 £, ndlr]. C’est ainsi que nous avons choisi Medicean ! » Cinquième (sur 12) du Qatar Prix Jean Prat (Gr1), Namos court sous les couleurs de la Stall Namaskar, c’est-à-dire Petra Stucke, une fonctionnaire berlinoise. Gregor Baum poursuit : « Tous les ans nous organisons une journée portes ouvertes et lorsque Namos avait 2ans, une personne du public est venue nous dire qu’elle souhaitait acheter son premier cheval de course. Parmi ceux que nous lui avons proposés, il y avait Namos. Tout le travail était fait, elle a acheté un 2ans pour le prix d’un yearling. Nous avons besoin de belles histoires dans notre univers et celle-ci en est une ! »

Savoir vendre. Think of Me, élevée au Gestüt Brümmerhof pour le compte d’Hans-Wilhelm Jenckel, a été vendue pour 32.000 € à BBAG. C’était en en 2016, l’année où Coolmore a décidé de ne plus faire revenir So you Think (High Chaparral) en Europe, où sa cote était en chute libre. Elle est d’ailleurs son deuxième lauréat de Stakes sur le Vieux Continent, alors qu’il a donné six gagnants de Gr1 dans l’hémisphère Sud. Au-delà de Namos et Danedream, le Gestüt Brümmerhof a aussi fait parler de lui en vendant des top prices. L’année dernière, Julia et Gregor Baum ont établi le nouveau record pour un yearling à BBAG, avec une Sea the Stars (Cape Cross) vendue 820.000 € à Godolphin. Le précédent record de l’agence était déjà pour un yearling présenté par le Gestüt Brümmerhof. Gregor Baum réagit : « Les bonnes souches allemandes sont toujours cotées sur le marché international. C’est une belle satisfaction pour toute l’équipe. Cette pouliche était issue d’un foal sharing avec madame Tsui. Mais d’une manière générale, nous essayons de garder les femelles et de vendre les mâles. »

Il faut vraiment être motivé. Sur le plan purement statistique, il est assez étonnant de constater qu’avec aussi peu de naissances (environ 850, moins d’un quart de la production française en plat), l’Allemagne continue à sortir des chevaux de classe internationale. Malgré ce déficit numérique, depuis 2005, les éleveurs allemands ont produit autant de gagnants d’Arc (Waldgeist, Danedream, Hurricane Run) que leurs homologues français (Trêve, Solemia, Zarkava). Gregor Baum explique : « Pratiquement seuls les très bons éleveurs sont encore activité ici. Ce sont des gens compétents, avec un nombre suffisant de bonnes juments. Mais nous manquons clairement de structures de petite et moyenne taille. Les allocations et les primes sont trop faibles. La seule manière de s’en sortir est d’arriver à sortir des chevaux de classe internationale, pour vendre, pour courir à l’étranger. Le financement des courses et les paris hippiques sont totalement dysfonctionnels. Je suis président de l’hippodrome de Hanovre, je sais de quoi je parle ! Sans l’aide de sponsors, il me serait impossible d’organiser des épreuves black types. »

Élever des pur-sang n’est jamais facile. Mais c’est particulièrement dur en Allemagne. Gregor Baum poursuit : « Le rêve, c’est bien sûr d’avoir des chevaux pour gagner des Groupes à l’international, en France et en Angleterre notamment. Comme la plupart des éleveurs allemands, je rêve de gagner le Derby. Mais c’est vraiment très difficile. Surtout quand vous vendez les mâles ! »

Un rêve familial. Gregor Baum poursuit : « C’est vraiment mon épouse qui gère le haras et nous vivons sur place. Ma fille est une encyclopédie vivante, elle connaît tous les pedigrees des bons chevaux d’Europe. Elle se réveille la nuit pour voir des courses à l’autre bout du monde. C’est incroyable. Notre fils a lui aussi vraiment accroché. La passion est vraiment familiale : c’est un rêve, un projet que nous portons ensemble. Mais j’essaye d’être réaliste. Nous n’avons pas un élevage de grande taille et je ne m’autorise pas à rêver d’une deuxième victoire dans le Prix de l’Arc de Triomphe. Ce qui nous est arrivé avec Danedream, c’est assez surréaliste. Je me souviens encore du rond avant la course. J’étais avec mon épouse et physiquement, Danedream n’avait pas le niveau des autres concurrents. Nous nous demandions presque ce que nous faisions là. D’ailleurs, je n’assiste jamais au Prix de l’Arc de Triomphe car il tombe à la date du Derby de Hanovre 96 [Gregor Baum possède 27,51 % de ce club qui évoluait en première division allemande l’an dernier, ndlr]. Mais mon épouse m’a menacé de divorcer si je ne venais pas à Longchamp ! Et nous avons vécu la victoire de Danedream avec les enfants. »