Saint-Voir, un éternel recommencement

Courses / 28.05.2020

Saint-Voir, un éternel recommencement

Actuellement tête de liste des éleveurs sur les obstacles, le haras de Saint-Voir caracole en tête aussi chez les propriétaires. Nicolas de Lageneste et son équipe ont le vent en poupe !

Par Adrien Cugnasse

Ceux qui le connaissent ne seront pas surpris, les premiers mots de Nicolas de Lageneste vont à son équipe et à Pascaline son épouse : « Je tiens à les associer à ces succès. » Sur les 25 dernières années (le site de France Galop ne va pas plus loin), personne n’a réussi à terminer l’année en étant à la fois le leader chez les éleveurs et les propriétaires d’obstacle. La saison est longue et rien n'est joué, mais Nicolas de Lageneste a un effectif très important, avec, déjà, 54 partants (et de bonnes cartouches chez les jeunes). Depuis 2014, Saint-Voir est le seul haras français (en solitaire ou en association) à avoir remporté cinq épreuves black types à Cheltenham, avec Aux Ptits Soins (Saint des Saints), Dame de Compagnie (Lucarno) et le triplé lauréat Vautour (Network). De Bon Cœur (Vision d'État) a dominé Auteuil ces dernières années. Et en 2020, ses trois fers de lance français sont Gardons le Sourire (Prix Jean Stern, Gr2), Grand Messe (Prix d’Indy, Gr3) et Gant de Velours (deuxième du Prix Amadou, Gr2). Nicolas de Lageneste précise : « D’autres sujets plus tardifs sont de grands espoirs, comme Général en Chef** (Martaline), ainsi que de prometteurs 3ans dont le chef de file est aujourd'hui Héros d'Ainay** (Sholokhov). »

Tous les métiers de l'élevage. Nicolas de Lageneste a toujours été éleveur à Saint-Voir. Mais il a également été étalonnier dès son installation (avec des succès comme Iron Duke, Royal Charter, Sleeping Car, Robin des Champs…), tout en développant une activité de débourrage et de préentraînement. Et enfin, depuis 2016, année où l’activité d’étalonnage a cessé à Saint-Voir, il est aussi devenu entraîneur. Certains étalons ont été exploités en association avec Pierre Julienne, « un grand professionnel de l'élevage équin », avant d’être transférés à Cercy-la-Tour, dont la coopérative était alors en plein essor. Les 3ans de 2020 sont d’ailleurs la première génération à avoir vu le jour depuis la fin de cette dernière activité. Nicolas de Lageneste nous a confié : « L’étalonnage, cela nous a demandé beaucoup de travail mais c’était passionnant. C’est une bonne école dans le domaine gynécologique et des soins aux foals, mais aussi dans les relations humaines et la communication. En parallèle, cela nous a donné les moyens financiers d’investir dans notre jumenterie. Mais il est plus facile de concilier élevage et entraînement, qu’élevage et étalonnage. Cette dernière activité demandait énormément de temps, avec des risques sanitaires liés aux allers-retours de juments venant de l'extérieur. Nous enregistrons environ 25 naissances par an, essentiellement destinés à sauter…  et notre unique poulinière de plat donne ici des sauteurs. Son fils, Grâce à Dieu (Wootton Bassett x Acclamation), n’est pas né pour l’obstacle. Pourtant il est très doué, ayant débuté par une deuxième place dans le Prix Finot (L) 2019, sous l'entraînement de Philippe Decouz. Avec les chevaux, il faut savoir s’adapter, se remettre en question et et ne pas être têtu. Il n’y a aucune règle absolue. C’est une école d'humilité. La manière d’élever a beaucoup changé en un siècle d’élevage à Saint-Voir. Par ailleurs, nos terres sont assez ordinaires et nous avons travaillé énormément sur les amendements du sol. C’est la base de tout. Les chevaux sont des herbivores et il faut élever son herbe avant de les élever... La réussite des éleveurs-propriétaires français, qui occupent le haut du tableau à Auteuil, vient justement du fait qu’ils élèvent pour fabriquer des sportifs, pas des chevaux de vente. »

Un exemple positif. Il est très loin le temps où les éleveurs du Centre-Est ne gardaient que les souches familiales et où on allait surtout à la station des Haras nationaux d'à côté pour faire saillir. Dans ce processus, la modernité et la réussite de Saint-Voir ont servi d’exemple. Sa progression a été très inspirante pour bien des éleveurs qui ont su changer leurs pratiques et leurs choix reproducteurs. Nicolas de Lageneste poursuit : « En tant qu’éleveur, c’est un avantage considérable de débourrer, préentraîner et parfois entraîner ses chevaux. Tout simplement parce qu’on connaît mieux ses propres chevaux et leurs familles, avec leurs défauts à gommer, et leurs qualités à sublimer. Aujourd’hui, je peux vous dire la chose suivante : même si ces deux activités sont différentes et complémentaires, l'élevage reste plus compliqué que l’entraînement. Et il est déterminant dans la fabrication d'un bon cheval. » L’autre grande réussite de Saint-Voir, c’est son élève, Saint des Saints (Cadoudal), lequel a terminé 2019 en tant que tête de liste des pères de sauteurs en France. Le premier étalon issu du sire du haras d’Étreham, Jeu St Éloi, a déjà donné un black type (avec Sainte Candy) et ses filles connaissent une réussite exceptionnelle (avec De Bon Cœur, Douvan, Envoi Allen, Figuero…) Homme de cheval complet, Nicolas de Lageneste élève aussi des trotteurs : « C’est pour le fun ! J’ai une seule poulinière : Opportune d'Ortige (Ever Jet), en association avec mon beau-frère. Elle produit plutôt bien, ayant donné notamment Chaud Devant (Otello Pierji). J’apprécie les professionnels du trot. Nous avons beaucoup à apprendre d’eux. Ils ont beaucoup de bon sens. »

À la recherche de la perle rare. À cette date, Gardons le Sourire (Fame and Glory) est le plus riche des élèves du haras de Saint-Voir et il illustre bien la grande qualité de la descendance de Montjeu (Sadler’s Wells) sur les obstacles : « C’est une famille pur-sang qui est à Saint-Voir depuis trois générations, avec l’arrivée d'Evonsville (Val de Loir sur Tanerko), acheté par mon père à Deauville, laquelle avait déjà produit trois black types en plat. Nous étions à la recherche du sang de Tanerko (Tantième), une valeur sûre pour l’obstacle. On le trouve aussi dans le pedigree de Saint des Saints ! La mère de Gardons le Sourire est une fille de Trempolino (Sharpen Up). Et la lignée de Sharpen Up (Atan) croise bien avec celle de Sadler’s Wells (Northern Dancer), le grand-père de Fame and Glory (Montjeu). J’ai utilisé ce dernier à trois reprises. C’était le cheval idéal pour produire des chevaux d’obstacle, avec néanmoins le caractère des Montjeu que l’on retrouve chez Gardons le Sourire. L’équipe de Gabriel Leenders a vraiment fait du bon travail car il fallait du doigté pour se servir de sa qualité intrinsèque. »

Fame and Glory, cheval de tenue exceptionnel, avait gagné un Gr1 chaque année de 2ans à 5ans. Magnifique spécimen, c’était aussi un pedigree totalement compatible avec l’obstacle : sans aucun élément négatif pour cette discipline, mais avec la présence des remarquables Mill Reef, Sadler’s Wells et Top Ville, soit autant de courants de sang que l’on retrouve si souvent dans les pedigrees des bons sauteurs.

Une équation aux multiples variables. Il est très difficile de trouver des chevaux de plat avec un pedigree de père de sauteurs. Certains fils de Camelot (Montjeu) pourraient peut-être représenter une option et Nicolas de Lageneste poursuit : « Peut-être aussi les Sea the Stars (Cape Cross), celui-ci a un tempérament froid allié à une remarquable conformation.  Dans tous les cas, il faut avoir le modèle adéquat. C’est capital. J’ai acheté une gagnante de Groupe en plat, Kalla (Monsun), pleine de Camelot. Le produit est plaisant, mais il n’est pas très grand et j'ai fini par le faire castrer. » Si Fame and Glory fait l’unanimité chez les Irlandais (pour son modèle et ses performances) et chez les Français (qui apprécient aussi son pedigree), il reste néanmoins un cas rare. Et en ce qui concerne la production de sauteurs, c’est bien plus qu’une mer qui sépare les deux pays, c’est un océan ! En Irlande, le modèle (imposant) et la classe de plat priment sur tout le reste en ce qui concerne la sélection des étalons d’obstacle. En France, la capacité du pedigree à produire des sauteurs est tout aussi importante. Et pour cause, l’aptitude aux courses d’obstacle est la somme de plusieurs facteurs : le modèle, la tenue, la santé, le courage, la classe et l’aptitude à sauter. Cette dernière composante est elle aussi génétique, et le cheval qui réunit ces six qualités est un champion. Récemment, Charlie Swan déclarait dans une émission d’Horse Racing Ireland : « Istabraq (Sadler’s Wells) a commencé en plat et ce n’était pas un cheval de classe. Même s’il n’était pas le plus rapide, c’était un champion sur les obstacles, car il sautait exceptionnellement bien. Dès le départ, il a montré une aptitude à sauter remarquable, et de la tenue. » On peut avoir la classe pour gagner une épreuve black type de tenue en plat et être incapable de briller au même niveau à Auteuil : si tous les chevaux peuvent être dressés sur les obstacles, les sauteurs naturels ont un avantage considérable. Et c’est la grande force des étalons qui ont eux-mêmes prouvé qu’ils étaient des sauteurs en compétition.

Deux visions radicalement différentes. Cette recherche des gènes propres à l’obstacle est absente du discours de la plupart des éleveurs irlandais. Et dans le top 7 des pères de sauteurs français de 2019, cinq d’entre deux n’auraient jamais pu débuter au haras en Irlande : Saint des Saints (gagnant en obstacle), Kapgarde (gagnant en obstacle), Poliglote (manque de modèle), Balko (gagnant en obstacle) et Doctor Dino (alezan). Aucun cheval n’est parfait mais la force des Français fut de donner leur chance à ces cinq chevaux. Ce fut aussi le cas de Network (Monsun), le père de Grand Messe, et Nicolas de Lageneste poursuit : « Cet étalon n’avait pas un modèle parfait. Mais il a rapidement donné de bons chevaux, de vrais sauteurs avec du fond, qui ont lancé sa carrière. La famille de Grand Messe avait aussi cette aptitude à l’obstacle : la mère est gagnante de Listed et double lauréate à Auteuil à 3ans. La deuxième mère, Ma Royale (Garde Royale), fut battue d'une encolure dans le Grand Steeple-Chase de Paris (Gr1). C’est probablement la meilleure souche française d’obstacle en classe pure. »

La générosité en héritage. La mère de Grand Messe est une fille de Poliglote, lequel est le père de Gant de Velours. Or, l’ancien étalon du haras d’Étreham, s’il avait les performances et le pedigree idéal pour produire des sauteurs, n’avait en revanche pas du tout le modèle pour. Nicolas de Lageneste détaille : « Leur grande force, c’est leur mental. Les Poliglote sont des véritables chevaux de course, avec du cœur. Ils ont de l’envie, ils encaissent. Un peu comme les Martaline (Linamix). Les deux font des chevaux généreux. J’ai donc croisé Poliglote avec une force tranquille comme Patte de Velours, une AQPS fille du diesel Mansonnien (Tip Moss), pour donner naissance à Gant de Velours. Je pense que c’est un champion. Il n’était pas à 100 % en dernier lieu et nous allons continuer à le respecter. Cette souche, celle de Radio Paris (Roman), remonte à un achat en Anjou de mon grand-père en 1923. Et elle a donné le premier champion AQPS, Rivoli (Burgos). »

De Poliglote à Sholokhov. Poliglote avait remporté le Critérium de Saint-Cloud (Gr1, 2.000m), un vrai test de tenue pour les 2ans et une épreuve qui a sacré plusieurs futurs très bons pères de sauteurs comme Voix du Nord (Valanour)… et Fame and Glory ! Sholokhov avait lui aussi remporté un Gr1 à 2ans, le Gran Criterium (Gr1, 1.600m), avant d’être battu dans un Derby sur 2.400m (celui d’Irlande), tout comme Poliglote (deuxième du Jockey Club ancienne version). À l’image de Poliglote (Sadler's Wells x Val de Loir x Sir Gaylord), dont il est issu d’un croisement proche (Sadler's Wells x Sir Gaylord), Sholokhov n’est pas un grand et beau cheval. Malgré sa réussite à Cheltenham (de Don Cossack à Shishkin), il ne fait pas l’unanimité en Irlande. Proposé à 3.000 € par Glenview Stud, il a du mal à remplir son carnet de bal. En France, son petit-fils Galopin des Champs ** (Timos) et son fils Héros d'Ainay ** ont fait sensation depuis la reprise à Auteuil. Nicolas de Lageneste, copropriétaire du second avec Paul Couderc et Patrick Joubert, détaille : « J’ai utilisé Sholokhov lorsqu’il était en Allemagne et j’y suis retourné en Irlande. Il améliore vraiment le tempérament. Ils sont faciles et lutteurs, un peu comme les Poliglote. J’ai acheté Héros d'Ainay sous la mère avec mes fidèles associés. Et depuis le départ, tout est facile pour lui. Nous avons décidé de ne pas le vendre parce qu'il est très bon. Et aussi car nous l'avions promis à son entraineur ainsi qu'à ses éleveurs, Stéphane et Corentin Milaveau. Sur le haut de gamme, je n’ai pas l’impression que le marché soit en train de se calmer. Mais il reste à voir quelles seront les conséquences du Coronavirus sur l’ensemble du marché. Il sera certainement un peu plus calme à l’élevage, devenant certainement sélectif. Nous n’avons quasiment pas de ventes pour l'instant permettant de prendre la température. Tout doit être mis en œuvre pour que notre activité reprenne et que nous soyons dès 2021 sur les mêmes bases que début 2020. C'est en tout cas une des préoccupations principales du Conseil d'administration et des services de France Galop. Les récentes nominations au PMU vont dans le bon sens. Bien sûr que notre filière a encore de l'avenir ! »