TRIBUNE LIBRE - La lettre de l’Association des éleveurs et propriétaires indépendants au président de France Galop

Courses / 03.05.2020

TRIBUNE LIBRE - La lettre de l’Association des éleveurs et propriétaires indépendants au président de France Galop

Par Thierry Doumen, Association des éleveurs et propriétaires indépendants

« Monsieur le président,

Vous avez neutralisé les courses le 17 mars 2020, appliqué un plan d’urgence pour supprimer au maximum les charges d’exploitation institutionnelles, et recouru massivement au chômage partiel.

Les entreprises d’entraînement et les propriétaires ont suivi votre optimisme et ont maintenu les effectifs à l’entraînement afin d’en garder la disponibilité lors de la réouverture des courses, ne permettant pas aux entreprises de recourir au chômage partiel ni aux propriétaires de diminuer les frais d’entretien de leurs chevaux.

Vous annoncez appliquer une diminution de 28 % des primes à l’élevage et des subventions pour prix de courses prévues dans le budget 2020.

Vous gardez la possibilité de recourir au P.G.E. afin de vous reconstituer de la trésorerie pour 2021.

Concrètement, vous avez coupé les frais de l’Institution, encouragé les acteurs à maintenir leurs structures de coûts et souhaitez diminuer de 28 % les primes et subventions. Ceci crée un effet "ciseau" qui va entraîner la disparition de nombreux acteurs constituant la base de la pyramide, génératrice d’une partie importante des revenus liés aux paris. D’où une spirale infernale, à l’italienne, de baisse concomitante des enjeux et des courses qui se termine par la disparition du secteur économique des courses, comme l’ont connu l’Italie, l’Allemagne, le Benelux et les pays nordiques. Il n’y a pas d’exemple contredisant cette loi.

Une estimation sur l’impact de la coupe des encouragements est simple :

(a) Les propriétaires qui sont souvent des chefs d’entreprise font face à des situations très tendues sur leur secteur d’activité professionnel et ont eux-mêmes recouru massivement au P.G.E. pour sauvegarder leurs entrepris, P.G.E. qu’ils rembourseront à partir de N+2. Les disponibilités réservées au poste chevaux de course vont donc être sous pression ; les plus fragiles devront même couper la ligne, transférant parfois les charge sur les entreprises d’entraînement. Les autres préserveront leur effectif existant, mais la baisse de 28 % des encouragements les découragera de les renouveler par de nouveaux achats.

(b) Les entreprises d’entraînement qui supportent déjà 30 % de l’effectif total sont fragilisées par le maintien des charges durant la crise Covid-19. Cette baisse des encouragements les impactera de deux façons, d’une part directement sur les allocations reçues par les chevaux leur appartenant et, d’autre part, sur le pourcentage touché par les chevaux de leurs propriétaires. À cela pourraient s’ajouter des pertes brutales de pensions et/ou une augmentation des frais d’entraînement de chevaux qui auraient été transférés par les propriétaires ayant coupé la ligne. Tous ces facteurs fragilisant encore plus les entreprises qui ont en plus dû recourir au P.G.E. pour faire face aux besoins urgents de trésorerie sans savoir que France Galop allait diminuer les encouragements de 28 %, diminuant donc leur capacité de remboursement.

(c) Les entreprises d’élevage rencontreront des difficultés sérieuses pour écouler leur stock à partir de juillet dans un contexte où les propriétaires maintiendront, allègeront ou couperont la ligne.

(d) Les haras rencontreront rapidement des difficultés financières pour honorer les frais de saillie 2019 "poulain vivant" et de saillies 2020 payables en 2021 ; beaucoup risqueront de péricliter et de nombreux chevaux risquent d’être envoyés à l’abattoir, faute de déclaration de naissance.

Bilan : baisse brutal et rapide du nombre de chevaux à l’entraînement, du nombre de naissances et faillites en cascades à court terme.

Si vous refusez de recourir aux aides financières proposées par l’État pour maintenir les encouragements 2020, nous pensons que vous condamnerez brutalement un pan important de la filière débouchant sur un risque systémique qui plongerait l’écosystème dans une dépression longue et probablement la perte d’une grande partie de l’outil, hippodromes compris. Prendre ce risque pourrait avoir des conséquences criminelles alors que les recours au P.G.E. ou report de fiscalité plus important à renégocier avec l’État permettraient de maintenir la confiance des acteurs sur l’avenir des courses et son remboursement ne représenterait vraisemblablement que 5 % des encouragements par an (si nous ne parvenons pas à booster les résultats) vs une baisse de 28 % brutale sur 2020 avec les risques décrits ci-dessus. Recourir aux aides financières proposées par l’État offre également du temps pour mettre en place un plan de relance et de refonte du système.

Nous ne pouvons malheureusement nous empêcher de mettre ceci en parallèle avec l’investissement inconsidéré fait par France Galop dans le "nouveau Longchamp" et qui a englouti la totalité du fonds de réserve pour les encouragements que vous aviez vous-même contribué à mettre en place. Avez-vous négocié des reports de remboursement de la dette liée à Longchamp ?

Nous ne voyons que deux explications :

(1) France Galop n’a pas étudié les risques importants conséquents à une baisse brutale de 28 % des encouragements, ce qui ne nous rassure pas Il convient de faire cette étude et de la partager avec les acteurs, dont nous représentons une partie non négligeable

(2) France Galop est conscient de ces risques et agit en connaissance de cause. Il convient alors d’exposer clairement le rationnel de la stratégie et les objectifs espérés.

 

Nous vous demandons donc de reconsidérer votre stratégie au plus vite, et d’étudier d’autres possibilités, à l’instar du Trot qui met en place toutes les mesures nécessaires permettant de protéger les entreprises et les petites catégories qui génèrent le plus de partants et donc d’enjeux. »