Frédéric Rossi tombe le masque

Courses / 03.06.2020

Frédéric Rossi tombe le masque

Par Adeline Gombaud

À 16 h 27, lundi, il devenait entraîneur classique. À 6 h 50, ce mardi matin, il était au bord des pistes de Calas. Et à 10 h 30, sur la route de Borély, Frédéric Rossi s’est raconté.

Jour de Galop. – Comment avez-vous vécu cette journée si marquante dans la vie d’un entraîneur, celle où l’on gagne son premier classique ?

Frédéric Rossi. – Il faut avouer qu’il manquait un petit ingrédient, la présence des propriétaires de la pouliche, de mes amis, de ma famille, autour de moi ! Mais ne nous plaignons pas. Nous avons la chance de pouvoir courir, et chapeau à nos dirigeants qui se sont battus pour obtenir cela. Ma joie de gagner était immense. Elle était intérieure !

Dans quel état d’esprit étiez-vous en arrivant à Deauville ?

J’étais serein. J’avais confiance dans mes deux partants, Kenway (Galiway) et Dream and Do ** (Siyouni). Je savais qu’ils allaient bien courir. La pouliche m’a toujours fait plaisir. Sa préparation s’est déroulée à merveille… Donc oui, j’étais serein, mais sans pression car nous n’étions pas favoris. J’ai regardé la course où je me mets habituellement à Deauville, en bas, sur le côté des tribunes. Et à 400m, j’ai commencé à y croire !

Sans l’arrêt des courses pendant le confinement, sa préparation aurait-elle été différente ?

Nous aurions couru l’Imprudence. Mais le confinement, de manière générale, a été bénéfique aux chevaux. Nous avons eu plus de temps pour les préparer, nous les avons "attaqués" moins tôt. Un poulain comme Sealiway, par exemple, qui aurait dû débuter plus tôt, cela lui a fait beaucoup de bien d’attendre deux mois supplémentaires. Dès la première semaine du confinement, j’ai dit à mon équipe que nous allions prendre notre temps. Notre métier, c’est avant tout de l’observation. L’observation demande du temps. Et quand il y a courses tous les jours, un peu partout, nous courons après ce temps !

« Notre métier, c’est avant tout de l’observation. L’observation demande du temps. Et quand il y a courses tous les jours, un peu partout, nous courons après ce temps ! »

Quand vous avez su que les Poules allaient se disputer en ligne droite, et à Deauville, comment avez-vous réagi ?

J’avais un doute sur la tenue de ma pouliche. Dans un parcours avec tournant, les chevaux peuvent respirer, ce qui est primordial pour "tenir". Malgré tout, je suis un adepte des courses en ligne droite. La vérité sort de ces courses. Le numéro de corde ne joue pas le même rôle que dans les courses avec tournant…

Comment célèbre-t-on un premier Gr1 dans les circonstances particulières que nous connaissons ?

Je suis allé boire du champagne au haras du Logis Saint-Germain, chez Olivier Carli, avec Marc-Antoine Berghgracht, un courtier avec lequel je travaille étroitement et qui m’a apporté beaucoup de clients… Puis on m’a ramené à Roissy, et j’ai pris un avion tôt ce matin pour rentrer à la maison ! Cette victoire, nous la fêterons ce week-end, avec mes amis, ma famille, et toute l’équipe !

Avez-vous eu le temps de parler du programme de Dream and Do ? À chaud, vous avez dit non pour le Diane…

Je ne veux pas la courir sur 2.100m, donc effectivement elle ne courra pas le Diane. Royal Ascot arrive trop vite. Je dirais le Jean Prat, mais avec de gros points d’interrogations, ou plus certainement le Prix Rothschild. Peut-être aussi qu’elle sera invitée à la Breeders’ Cup. Mais là nous avons le temps !

Il y a deux ans et demi, vous changiez de statut, passant d’entraîneur privé pour Jean-Claude Seroul à entraîneur public. Comment rebondit-on après un tel bouleversement ?

Je n’oublie pas que mes résultats actuels sont le fruit de beaucoup d’années de travail, et notamment de la quasi-décennie pendant laquelle j’ai entraîné les effectifs de monsieur Seroul. Cela m’a formé, et c’est aussi grâce aux résultats que nous avons obtenus ensemble que des clients m’ont fait confiance quand je suis devenu entraîneur public ! La vie d’entraîneur est faite de hauts et de bas. Surtout la mienne, sûrement par ma faute ! J’ai commis des erreurs. Je me suis construit avec ces erreurs, et j’essaie de ne pas les renouveler. À 50 ans, j’ai atteint l’âge de raison ! Mais j’ai toujours su rebondir, oui, parce que je suis quelqu’un qui regarde de l’avant. Quand je me suis retrouvé avec quatre chevaux, je n’ai jamais cessé d’y croire. Sinon j’aurais arrêté ! J’ai la chance que des gens comme Franck Blondel, avec qui je travaille depuis plus de quinze ans, Rémi Fradet, qui est devenu mon assistant, Coralie Devolder et Emma Bonnet, Sylvain Ruis ou encore Manon Filliou, m’aient suivi,… Cette victoire est d’abord la leur ! Ensuite, il faut croiser le chemin des clients, être là au bon moment, au bon endroit. J’ai rencontré Olivier Carli lors d’une fête qu’il donnait dans son haras au mois d’août. Le feeling est passé et c’est ainsi que nous avons été amenés à travailler ensemble. Ma vie familiale, désormais, m’apporte aussi beaucoup de sérénité, ce qui me permet de prendre des décisions, et les bonnes.

« J’ai commis des erreurs. Je me suis construit avec ces erreurs, et j’essaie de ne pas les renouveler. À 50 ans, j’ai atteint l’âge de raison ! Mais j’ai toujours su rebondir, oui, parce que je suis quelqu’un qui regarde de l’avant. »

Et si je vous avais dit, il y a deux ans et demi, que vous feriez 110 gagnants en 2019, vous m’auriez ri au nez ?

Je ne me serais pas permis de rêver à un tel score, et ce record de 110 gagnants sera dur à battre ! J’ai réalisé en 2019 la meilleure saison de toute ma carrière. Aujourd’hui, je gagne un Gr1. Ce qui compte, c’est d’avoir de bons chevaux et une bonne équipe… Donc encore une fois, même si je n’espérais pas de tels résultats, j’y ai toujours cru. Dans ce métier, on peut rebondir. Il faut travailler, et avoir un peu de chance aussi !

Quand votre collaboration avec monsieur Seroul a cessé, vous auriez pu en profiter pour découvrir autre chose que Calas. Est-ce une idée qui vous a traversé l’esprit ?

Oui, évidemment. Et j’ai d’ailleurs ouvert une antenne à Chantilly. Pour se permettre une telle organisation, il faut trouver la même personne sur laquelle se reposer, et je l’ai trouvée avec Juan Chavarrias. Si je suis né et élevé à Calas, je suis aussi un amoureux de Chantilly. L’outil de travail y est exceptionnel.

Comment fonctionne cette antenne ?

Nous y avons entre 15 et 18 chevaux, en roulement, selon leur programme. Ce sont généralement des chevaux qui courent régulièrement en région parisienne, pour leur éviter les transports, ou des chevaux qui appartiennent à des propriétaires qui veulent venir les voir le matin, et pour qui Calas est trop loin, comme Thorsten Raber.

Comment expliquez-vous le succès des entraîneurs basés à Calas, un centre à qui vous offrez d’ailleurs son premier classique ?

La réussite de Calas est d’abord liée, selon moi, à la qualité des pistes qui ont été refaites, grâce aux dirigeants que furent Kamel Chehboub, Patrice Camacho, et maintenant mon frère. C’est un enchaînement : des bonnes pistes, des propriétaires qui investissent plus, des jeunes comme Jérôme Reynier, Charley Rossi, Christopher Escuder, Stéphane Labate, Cédric Rossi, qui sont doués… Cela porte ses fruits.

« Si j’avais dû arrêter d’entraîner, je serais devenu courtier. Parce que j’adore regarder les yearlings. Pour moi, acheter un bon yearling, c’est un plaisir comparable à celui de gagner une bonne course. »

Depuis deux ans désormais, vous faites le meeting de Deauville. Pour quelles raisons, et pourquoi ne l’avoir pas fait plus tôt ?

Monsieur Seroul n’aimait pas vraiment courir ses chevaux au mois d’août. Nous allions un peu à Deauville, mais de façon ponctuelle. Je respectais son choix. Dès que j’ai été libre, j’ai décidé de faire le meeting. Je loue une maison. C’est l’occasion de passer plus de temps en famille, d’inviter mes amis… Et puis, Deauville, l’été, c’est l’endroit où il faut être. Pas seulement pour les courses. Il y a les ventes aussi. Et vous savez quoi ? Si j’avais dû arrêter d’entraîner, je serais devenu courtier. Parce que j’adore regarder les yearlings. Pour moi, acheter un bon yearling, c’est un plaisir comparable à celui de gagner une bonne course. Antoine Capozzi m’a transmis cette passion d’observer les yearlings. Si l’on sait les regarder, les chevaux vous parlent.