Leur Way to Paris…

Magazine / 29.06.2020

Leur Way to Paris…

Il aura donc fallu attendre dix-huit ans pour voir un cheval élevé en Italie, appartenant à un propriétaire italien, remporter à nouveau un Gr1 à l’étranger. Falbrav (Fairy King), dans la Japan Cup, l’avait fait en 2002, et Way to Paris (Champs Élysées) l’a imité ce dimanche, dans le Grand Prix de Saint-Cloud. Le monde des courses a changé et l’élevage italien n’est plus le même. Mais la passion, elle, est restée intacte.

Par Franco Raimondi

Lorsque Franca Vittadini et Paolo Ferrario, éleveur et propriétaire de Way to Paris, se sont retrouvés ce dimanche à San Siro, ils ont passé outre la distanciation sociale, le port du masque, et se sont fait la bise. Le doyen du galop italien avait assisté à la course de chez lui et c’est les larmes aux yeux qu’il est arrivé à l’hippodrome pour la réunion du Gran Premio di Milano. Franca Vittadini, elle, était dans le parking des propriétaires, les yeux rivés sur son iPad. Elle a fait trembler sa voiture quand le cheval a pris l’avantage : « Je suis dans les courses depuis toujours et j’y ai vécu d’énormes émotions. Mais cette fois, c'était différent. Je ne suis pas du genre à élever les chevaux depuis mon bureau. Le réveil sonne à 5 h 30. J’aime toucher mes chevaux, les regarder tous les jours et les faire grandir dans les meilleures conditions possible. C’est du travail hands on, comme disent les Anglais. J’ai élevé d’autres chevaux de Gr1, mais la victoire de Way to Paris est peut-être la plus belle car elle intervient dans une passe difficile. La résilience est récompensée. Ce matin, j’étais sur un petit nuage… »

S’adapter à la crise. Le haras de la famille Vittadini, à Oriano, près du Lac Majeur et pas loin des terres de Federico Tesio, a changé de philosophie. C’était le seul moyen de survivre à la crise des courses. Le projet qu’avait dessiné Franca, depuis son retour en Italie en 1990, était celui d’un haras commercial, avec la célèbre formule : on vend les mâles et on garde les pouliches pour en faire des poulinières et développer des souches maison. Au départ, elle avait cinq familles qui ont toutes donné des gagnants de Groupe. En 2012, l’année qui précède la naissance de Way to Paris, l’élevage disposait encore d’une quinzaine de poulinières. Après une dispersion, elles n’étaient plus que cinq. Franca Vittadini explique : « Il fallait faire un choix car un élevage commercial en Italie n’avait plus de sens, économiquement parlant. J’ai conservé ce que je pouvais et vendu des pouliches comme Moi Même (Teofilo), Parle Moi (Montjeu), ou, plus récemment, la gagnante de Gr2 Call me Love (Sea the Stars), que je n’aurais jamais vendues autrement. Avant la crise, nous avions gardé des gagnantes de Groupe comme Field of Hope (Selkirk), Di Moi Oui (Warning) et Grey Way (Cozzene), la mère de Way to Paris, et ce malgré des offres importantes. De ce point de vue, je pense que la victoire de Way to Paris est la plus importante car c’est le résultat d’un élevage qui disposait de cinq poulinières. Les investissements en saillies sont devenus également moins conséquents après le décès de mon père [le Dottor Carlo, ndlr], dont l’aide était importante. »

Elle dispose de trois poulinières. Passer de quinze à cinq poulinières n’est pas facile à gérer et Franca Vittadini a dû encore réduire la voilure. Elle possède désormais trois poulinières : Fresnay (Rainbow Quest), la mère de Call me Love, Tuileries (Cape Cross) et Freesia (Dansili). C’est une autre façon de travailler. À ce sujet, elle nous confie : « C’est beaucoup plus difficile, car on n’a pas le droit se tromper. Si l’élevage est un travail de longue haleine, les mauvaises nouvelles, elles, arrivent rapidement. Une année, je n’ai eu qu’un seul foal. C’était la catastrophe. Choisir les saillies est aussi compliqué, sachant qu’en fin de saison il faut que le budget soit à l’équilibre. Quand on a quinze poulinières, si on se rate sur deux ou trois croisements, on peut s’en sortir. Mais avec trois ou cinq, comme l’année de Way to Paris ou celle de Call me Love, c’est autre chose. Maintenant, mes propres poulinières sont davantage un passe-temps qu’un vrai travail. »

Des bons mâles et des femelles moches. Revenons à l’année de Way to Paris… Sa mère, Grey Way (Cozzene), gagnante du Premio Lydia Tesio (Gr2), quatrième des Nassau Stakes (Gr1) et placée d’un Gr3 aux États-Unis, avait 19ans et quelques problèmes. Franca nous raconte : « C’était une toute bonne. Elle fut malheureuse dans les Oaks d’Italie (Gr1), la seule grande course qui manque au palmarès de ma famille. J’avais décidé de l’envoyer aux États-Unis en fin de carrière, pour l’essayer avec des étalons américains. C’est lors du déplacement à Toronto pour les E.P. Taylor (Gr2) que j’ai connu Pascal Bary et, l’année suivante, je lui ai envoyé un premier yearling et ensuite Field of Hope, gagnante du Prix de la Forêt (Gr1) et très grande poulinière, ma jument de cœur. Bref, Grey Way, comme beaucoup de poulinières, a produit de bons mâles et de mauvaises femelles. Distant Way (Distant View) a gagné deux fois le Presidente della Repubblica (Gr1), Cima de Pluie (Singspiel) est lauréat de Groupe, et Grey Mirage (Oasis Dream), sans décrocher son black type, a été un excellent cheval sur les P.S.F. en Angleterre. J’ai vendu toutes ses femelles, sauf Heed the Way (Rahy), qui avait plutôt bien commencé sa carrière de poulinière, mais qui est morte. Alors qu’elle était aux États-Unis, elle a été frappée par la foudre. Grey Way était vieillissante et Dansili (Danehill) était trop cher pour une jument de 19ans, vide à deux reprises. J’ai donc choisi son frère, Champs Élysées, car j’ai toujours connu une belle réussite avec les étalons Juddmonte et que j’aime beaucoup l’équipe. Grey Way est morte l’année suivante, alors qu’elle était pleine de Bated Breath (Dansili). »

Il est passé sur le ring avec son nom. On en vient enfin au petit Way to Paris, passé sur le ring de Tattersalls en octobre avec déjà son nom inscrit au catalogue, ce qui est assez rare dans les ventes anglaises. Franca Vittadini s’en souvient parfaitement : « Je lui avais donné ce nom car je rêvais de le voir un jour courir à Paris. C’était de bon augure pour un yearling qui sortait de l’ordinaire. Il était magnifique, un peu tardif, un poulain pour les vrais connaisseurs. Il a été adjugé 50.000 Gns (58.000 €), un tarif abordable. Et, après une longue histoire, il est arrivé chez les Marcialis et Paolo Ferrario. Je suis très heureuse car il a trouvé un vrai sportsman comme propriétaire. Je suis doublement heureuse, car vendre ses chevaux à un acheteur avec qui on a un bon feeling est très important. Nous sommes deux à rêver. J’espère qu’après une tentative dans l’Arc de Triomphe, qu’il a méritée, il va trouver une bonne place d’étalon. »

Field of Hope, la princesse du cœur. Quand on lui demande si le gris est le meilleur cheval qu’elle ait élevé, Franca Vittadini répond sans hésiter : « Le dernier champion est celui qui vous marque le plus. Mais il faut prendre un peu de recul et se montrer rationnel. Field of Hope fut la meilleure, elle a gagné le Prix de la Forêt, le Prix d’Astarté (Gr2), elle a bataillé avec des milers de tout premier plan. Elle est à la retraite et coule des jours heureux. La victoire de Way to Paris est arrivée au bon moment, elle m’a redonné de la confiance. Mon travail a changé, avec mes trois poulinières. Mais le haras fonctionne avec les produits des poulinières de deux clients, la Razza Dormello Olgiata et la Scuderia Effevi. Même quand j’avais davantage de produits, j’ai élevé des très bon chevaux pour mes clients, comme Prince Kirk (Selkirk), qui avait gagné le Prix d’Ispahan pour le regretté Franco Polidori, Marbye (Marju), lauréate du Prix d’Astarté (Gr1) pour Michele Solbiati, ou encore le gagnant du Derby Italiano (Grs1) De Sica (Sri Pekan) pour Mil Borromeo, qui était comme mon frère. La lauréate des Oaks d’Italia (Gr2) Lamaire (Casamento) a grandi dans les paddocks d’Oriano. »

Dormello, un autre défi. Franca Vittadini version 2.0 a trouvé le courage de se lancer dans une nouvelle aventure. Depuis 2014, elle s’occupe des croisements de la Razza Dormello Olgiata et d’une partie des yearlings. Et l’année dernière, elle est devenue racing manager de l’historique écurie italienne. Franca Vittadini s’investit énormément dans cette nouvelle fonction : « C’est très dur. Le succès classique de Lamaire est sans doute arrivé plus vite que je ne l’espérais. Ce succès a donné une vraie dynamique à l’opération. La Razza Dormello Olgiata possède treize poulinières envoyées à des étalons étrangers et quatre sont basées en Italie. Si l’on regarde les saillies de cette année et celles à la base de la génération de 2ans, on peut voir que les investissements ont été multipliés par trois, voire quatre. L’objectif est de faire en sorte que La Giubba [la casaque pour les Italiens, ndlr] retrouve les sommets, tout en surveillant le budget. C’est un long travail, comme toujours dans l’élevage, et un défi que j’aime beaucoup. »